LE MÉDAILLON
sion de main et par un léger signe de tête. Alice s^éloigna ; mais , avant de sortir , elle se retourna et vit le mélancolique regard de Geneviève toujours attaché sur elle. Ce regard pénétra jusqu'au fond de son ame : elle oublia un instant ses propres angoisses, revint précipitamment sur ses pas , et , tombant à genoux auprès du lit , elle embrassa Tinfortunée , dont les larmes se confondirent avec les siennes.
Elle rentra fort agitée dans sa chambre , et résolut d'attendre pour partir la révélation d'un si terrible secret.
« Qu'ai-je appris! écrivit-elle à sa sœur
Me serais-je trompée ! - Pardonne , chère Amélie , pardonne au désordre de ces lignes Hélas! j'ai peine à recueillir mes pensées... »
Alice raconta ensuite la scène que nous venons de décrire ; puis, après avoir nommé Geneviève , elle ajouta :
« Qui peut-être cette femme , cette douce et angélique créature ? Quel est ce droit dont elle a parlé... ce droit que je n'aurai pas à redouter long-temps?... Christophe! est-il possible?... Quels sermens aurait-il prononcés avant ceux qu'il m'a faits?.... Serait-il coupable d'une lâche perfidie! Quelle attente jusqu'à demain! que cette nuit me semble longue et terrible!.».
L'haïr me pèse : j^étouffe ; un souffle brûlant iu''accable.... »
Une heure plus tard.
« Je viens de respirer à ma fenêtre.... Tout est calme dans la nature. Tai cherché un peu de paix pour mon cœur dans la paix qui m^en-
vironne.. . vain espoir! Et pourtant mes
forces sont épuisées... Adieu jusqu'*à demain... Le sommeil peut-être calmera mon angoisse.... O mon Dieu! grâce! — un peu de repos, un peu d^oubli ! )>
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Il était près de dix heures lorsque le billet par lequel Alice annonçait son prochain départ fut remis entre les mains de Christophe. Il frémit à cette nouvelle inattendue, et résolut de mettre obstacle au départ d^ Alice , de la voir elle-même, de lui représenter les dangers quVlle aurait à courir en traversant un pays insurgé , le peu d^espoir enfin qu'elle avait de rencontrer
au manoir de Kerlan son père obligé de se cacher et de fuir de retraite en retraite.
Christophe aurait voulu la voir sur-lechamp ; mais il était trop tard pour qu il la fit demander, et il ajourna son projet au lendemain. Il se dirigea néanmoins du côté de la ferme, comme il Pavait fait les soirs précédens : il suivit la lisière du bois taillis , qui se prolongeait jusqu^à une portée de fusil de Fenclos, et il sY arrêta de manière à distinguer parfaitement la fenêtre d^ Alice. Celle-ci avait vue sur les derrières du bâtiment : quelques toises d^un verger , une haie vive et un fossé , séparaient de ce côté la ferme du taillis voisin. Il était à peu près dix heures... Alice venait de quitter sa fenêtre , et , soit par oubli , soit à cause de la chaleur étouffante , elle Tavait laissée légèrement entr'ou verte. Christophe s'en aperçut : il en frémit , et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il s'étonna de voir , à travers le rideau , à une heure si avancée, une lumière plus vive que de coutume. Peut-être, se dit-il, Alice veillait encore ; cependant il n'apercevait aucun mouvement dans la chambre , et ne distinguait aucun bruit.
Il attendit une demi-heure, immobile, les yeux toujours arrêtés sur cette fenêtre , et luttant contre une tentation horrible. La veille, les
autres jours, en fuyant ce lieu plein de périls, il s^était (lit : demain je reviendrai : je reverrai Fasile où elle repose ; mais maintenant, pensaitil, que je m'éloigne et tout sera dit, car demain peut-être mes conseils , mes prières, seront dédaignés; demain elle ne sera plus là; elle ira rejoindre son père.... Tout sera fini pour moi, pour elle-même , et après m'avoir outragé comme le dernier des misérables , l'audacieux vieillard se rira de ma colère et de mon impuissance.... Et pourtant ma vengeance est légitime et généreuse : je ne veux point le malheur de cet homme... c'est son orgueil que je veux dompter ; c'est une honorable union qu'il faut qu'il scelle de son aveu. Ce que je prétends, pour prix de tant d'affronts , c'est rendre à sa famille l'héritage de ses pères; c'est assurer le bonheur de sa fille.... Alice sera-l-elle moins pure, moins honorée? — S'il y a un coupable, ce sera moi... s'il y a une faute , un crime enfin... la responsabilité ne tombera que sur ma tête... et je l'accepte... Oui, oui, dit-il avec frénésie , je me dévoue — je serai coupable pour qu'elle soit heureuse.
Il s'élança hors du taillis vers la ferme. Au même instant une ombre passa lentement derrière le rideau d'Alice.
Christophe s'arrêta saisi de terreur, et se tapit
contre la haie sur le bord du fossé. Uombre repassa plusieurs fois : il était évident qu'aune personne marchait dans la chambre. Une sueur froide baignait le front de Christophe, et en appuyant la main sur lui , on aurait pu compter les battemens de son cœur. Tout à coup, à la vive clarté qui brillait dans la chambre d^ Alice succéda une lueur très-faible. Christophe en conclut qu^ Alice s^ était couchée : il se la représenta soudain dans son repos , dans la simple parure de ces grâces célestes , de ces charmes enivrans qui depuis deux ans Pavaient fait se consumer en stériles désirs , et pour Famouf desquels il s^était résigné à tant de tourmens. Vision terrible , et qui acheva d^égarer sa raison et ses sens ! Le ciel était sombre et lourd , et Christophe distinguait encore son chemin jusqu'à la fenêtre à la clarté douteuse de la lune ; mais un nuage épais descendait sur cet astre et allait Tenvelopper de ses plis ténébreux. Encore un instant , et Christophe ne reconnaîtrait plus sur la muraille la place où ses pieds devaient toucher.
— Ah! maintenant, dit- il , maintenant ou jamais !
En deux bonds il fut au pied du mur; un instant après il avait atteint la fenêtre et il ache-
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vait de Touvrir : il souleva le rideau et se glissa furtivement vers Falcôve d'Alice.
Elle commençait à sommeiller : sa tête charmante reposait sur Tune de ses mains, tandis que Fautre bras était gracieusement replié sur elle. A la vue de sa pose modeste, de Tinnocente pureté de ses traits , Christophe fut saisi de respect et de crainte : il arrêta ses regards sur elle avec tremblement et admiration, et se repentit presque aussitôt de sa témérité. Il songeait à fuir ; mais le sommeil d^ Alice était agité, elle fit un mouvement : le moindre bruit feût éveillée. Christophe demeura donc comme pétrifié à la place où il était. Tout à coup Alice ouvrit les yeux : son regard rencontra celui de Christophe, et elle jeta un cri terrible.
— Pardon ! oh ! pardon ! dit-il en tombant à genoux : je suis coupable, Alice ; mais ordonnez et vous serez obéie.
Il osa lever les yeux sur elle et les baissa presque aussitôt avec confusion. Alice était sur son séant : ses cheveux flottaient en désordre sur ses épaules; son regard était fixe, ses bras raidis par le saisissement. Elle demeurait immobile comme un marbre ; tout en elle exprimait le désespoir et fépouvante. Il y eut alors un instant , un seul instant d'affreux silence , pendant lequel Christophe crut entendre
marcher dans Tappartement voisin , comme si quelqu''un approchait lentement. Il regarda du côté d^où venait le bruit , et il vit s^ouvrir la porte de la chambre. Il voulut fuir et reprendre le chemin qu^il avait suivi pour entrer; mais il fut prévenu. Alice devina son projet, et saisissant une robe de chambre avec la rapidité de Téclair , elle se jeta hors de son lit, et s^élançant vers la fenêtre :
— Arrêtez , monsieur , dit-elle : puisqu^on vous a surpris dans mon appartement , il faut qu'on sache comment vous y êtes venu ; avant de fuir il faut proclamer mon innocence et votre infamie.
Christophe demeura sans mouvement et sans voix. Une femme cependant, survenue au cri d'Alice , était entrée dans la chambre , et se tenait devant la porte, vêtue d'une longue robe blanche, comme un fantôme : c'était Geneviève. Christophe , dans le trouble de ses sens , ne distingua point ses traits; mais elle reconnut les siens, et prononçant son nom avec une exclamation déchirante , elle tomba sans connaissance.
Alice vola auprès d'elle :
— Venez , monsieur , venez , dit-elle , aidezmoi à secourir cette femme... elle aussi est votre victime.
Le cri de Tinfortunée Geneviève , le son aigu et déchirant de sa voix avaient pénétré au fond du cœur de Christophe et y réveillaient des souvenirs confus et douloureux : un spectre vengeur, sorti de la tombe , ne lui eût pas inspiré plus d'effroi. Interdit, saisi d'épouvante et d'horreur, il avait perdu toute liberté d'esprit et de volonté , il cédait machinalement et en aveugle à l'impulsion du moment. Il obéit donc à l'injonction d'Alice, et s'approcha de la malheureuse qu'elle cherchait à secourir et vers laquelle il était attiré par un intérêt irrésistible plus fort que ses pressentimens et que sa terreur. Il prit une de ses mains glacées , et se penchant sur son visage pour la reconnaître :
•^ Geneviève ! s'écria-t-il , Dieu ! . . . ô Dieu ! Ses genoux fléchirent ; il se laissa aller sur un siège auprès d'elle , et fut sur le point de s'évanouir à son tour.
Cependant les mots qui lui étaient échappés avaient produit un effet magique sur l'infortunée : elle se ranima , serra la main de Christophe avec force ; puis , l'attirant convulsivement à elle :
— Christophe , dit-elle , cher ami , ne me quitte plus... Reste... oh! reste! je vais mourir.
Et elle défaillit de nouveau.
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— Ah ! vous Tavez tuée ! dit Alice , en s'efforçant de la rappeler à la vie.
Geneviève fît un faible geste.
Alors , sur un signe d^Alice , et d^un accord tacite , Christophe souleva la tête de la mourante , tandis que la jeune fille soutenait les pieds , et ils la portèrent ensemble sur son lit. Le mouvement lui fut salutaire, et tandis qu'elle reprenait ses esprits , sa main errante parut chercher celle de Christophe. Il la lui tendit, et elle la porta soudain à ses lèvres pâles et déjà froides. Il garda le silence : mais les émotions les plus cruelles oppressaient son cœur : Alice^ regardait cette scène, debout , immobile au pied du lit et les mains jointes.
— Christophe , dit enfin Geneviève encore égarée et comme sortant d'un long sommeil , mon bien aimé, est-ce toi ?... me pardonnes-tu de t'avoir abusé sur mon sort ?... d'avoir vécu dans l'isolement et la douleur tandis que tu me croyais dans la tombe ?
— Geneviève ! Geneviève ! répondit Christophe pénétré de remords et cherchant à cacher sa confusion. Ah! pourquoi m'avezvous abandonné !
— Quoi , interrompit Alice , vous viviez , et il vous croyait morte !
— Oui , répondit Geneviève : c'est là , dit-
GEAEVIÉVK. 307
elle, en montrant du doigt un petit cofïre au pied de son lit , c^est là que mon secret vous sera révélé... Cest le legs que depuis hier je vous destine... Vous y trouverez un écrit à v^otre nom... vous lirez... vous saurez tout.
— Ainsi donc , demanda encore une fois Alice dans un inexprimable étonnement, vous avez caché votre existence!... vous avez feint d^être morte ! et pourquoi ?
— J^étais un obstacle à son bonheur , répondit Geneviève avec une expression angélique.
Christophe ne put résister à la violence de son émotion et de son repentir, et , tombant à genoux auprès d^elle , il s''écria douloureusement :
— Geneviève ! grâce ! pitié î
— Oh! mon ami, dit-elle, calme-toi... je ne souffre plus puisque je fai revu... Mais comment ai-je obtenu ce bonheur?... Dis - moi , Christophe , comment as-tu découvert ma retraite. . . comment as-tu pénétré jusqu^ici ? . . .
Geneviève se tut , interrogeant tour à tour du regard Alice et Christophe qui tous deux «[ardèrent le silence.
— Ai-je rêvé ? reprit-elle enfin : quel souvenir, grand Dieu!... Que s'est -il passé?... N'ai-je pas entendu dans la chambre voisine... un cri... un cri d'effroi ?
Et regardant Alice elle ajouta :
— Vous avez appelé oui, je m^en souviens.
— Oubliez-le donc , dit vivement Alice , oubliez-le, car ces souvenirs font mal ils sont
affreux.
— Ah!.... j'ai compris, interrompit Geneviève avec une déchirante expression de douleur, j'ai trop compris...ce n'est pas pour moi... c'est pour vous qu'il est venu.
— Oh! ne m'accable pas , s'écria Christophe désespéré : je suis un malheureux.... Hélas! je fus coupable envers elle, Geneviève, comme envers toi.
L'infortunée souleva la tête, fit un profond soupir , et laissa tomber sur lui un regard de la plus tendve compassion; puis se tournant vers Alice, elle lui dit :
— S'il vous a offensée, pardonnez- lui... pardonnez-lui pour l'amour de moi.
Alice ne répondit rien... elle pleurait — Geneviève prit sa main , l'approcha de celle de Christophe , les unit toutes deux et dit :
— Soyez pour lui ce que sa femme aurait voulu être : donnez- lui le bonheur que j'*aurais voulu lui donner.... Qu'avec vous il soit heureux !
Alice avait cédé sans résistance à l'effort de
la mourante , et , dans cette muette étreinte , Christophe crut voir un présage de pardon : il n^osa cependant envisager Alice , et continua de regarder Geneviève , dont les yeux étaient fixés avec ferveur sur un crucifix suspendu au pied de son lit... Hélas! elle consommait son dernier sacrifice. Elle demanda bientôt que Fobjet sacré fût remis dans ses mains, et le baisa plusieurs fois , en murmurant à voix basse :
' — Mon Dieu ! mon Sauveur I mon unique espérance ! je viens à vous.
Puis elle dit d^une voix éteinte :
— J'aurais été heureuse de voir un prêtre. Alice fit un mouvement pour sortir.
— Restez, reprit Geneviève, il est trop tard — Dieu aura pitié de moi.... Le curé demeure bien loin , et ne pourrait être ici avant une heure.... Encore un moment, et tout sera fini.
Christophe comprenait enfin quel trésor il avait méconnu : ses remords éclatèrent en sanglots. D''une main convulsive il porta celle de Geneviève à ses lèvres, et l'y tint long-temps pressée.
Elle se ranima encore une fois : une joie douce se peignit dans son faible et tranquille sourire , et regardant Alice , elle lui dit :
— Pardonnez... c'est un adieu.
310 LIVîlE VI.
Ce fut sa dernière parole.
— Pauvre , malheureuse femme ! dit Alice en se penchant sur son visage pour recueillir son dernier souffle.
Mais Geneviève ne respirait plus.. Son amie lui ferma les yeux.
Christophe demeura quelque temps dans la même attitude et comme anéanti. Une légère pression de la main d^ Alice sur son épaule le rappela enfin à lui-même ; il tressaillit et la regarda. Les traits de la jeune fille , pleins d^une dignité incomparable, exprimaient aussi la plus profonde tristesse.
— Il est deux heures, dit-elle à demi-voix; il ne faut pas que votre présence ici soit connue... laissez-moi seule.
Et montrant le corps elle ajouta :
— Je veillerai.
— J^obéis , répondit Christophe toujours à genoux; mais avant de vous quitter, Alice, ô dites-moi que le dernier vœu de cet ange est exaucé.... en signe de pardon rendez-moi votre main.
Alice hésita; puis paraissant céder plutôt à un sentiment de devoir qu^à une impulsion du cœur, elle lui présenta sa main et dit :
— C'est après-demain que se feront les funérailles., vous y serez sans doute... vous reviendrez ici... Maintenant adieu!
Christophe posa un dernier baiser sur le front de Geneviève, et reprit en silence le chemin par où il était venu, tandis qu'à genoux auprès du lit, Alice récitait les prières des morts.
Le surlendemain , pendant la cérémonie funèbre , les habitans du village, qui la plupart pleuraient en Geneviève leur bienfaitrice , virent avec surprise se joindre au cortège, à quelques pas de la ferme, un étranger dont la douleur surpassait celle de tous. Il resta le dernier dans le cimetière, et, assis sur une tombe , il contempla long-temps celle que le fossoyeur venait de combler ; enfin il se leva et reprit pensif le chemin de la ferme. Il frémissait à la pensée de reparaître en coupable aux yeux d'Alice ; mais par ses derniers mots , pensait-il , Alice lui avait enjoint de revenir et assigné un rendez-vous : il se croyait attendu ; il se trompait. Alice était partie, et Christophe demeura interdit en apprenant qu'elle s'était fait conduire la veille sur la route de Bretagne , et qu'elle avait pris au passage la voiture de Rennes. Il reçut des mains de la fermière ime petite boîte et un billet. La boîte renfermait les
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papiers de la malheureuse Geneviève , le billet était d'' Alice et ne contenait que ces mots :
« Adieu, je pars : je vais chercher mon refuge, mon asile , dans les bras de mon père. »
Les dangers de la jeune fille dans un pays insurgé s'offrirent aussitôt à la pensée de Christophe et le remplirent d'effroi. Voler sur ses traces , la protéger malgré elle , triompher de la colère de son oncle , tout braver enfin pour recouvrer Testime d'Alice , tel fut son dessein , son unique projet, et il l'exécuta sur-le-champ: il prit la poste et partit pour Rennes, impatient d'effacer son crime à force de dévoûment et de repentir.
Mais Alice ne savait pas encore à quel point il était coupable ; elle ignorait que l'existence de Geneviève eût été depuis long-temps révélée à Christophe, et ils allaient en aveugles, elle , au-devant d'une affreuse découverte , lui y au-devant d'un terrible et dernier châtiment.
aifrrt.
Depuis son entrevue nocturne avec le vieillard de Grand-Lieu dans la tour de Kerlan , le comte était devenu plus pensif que de coutume, et son visage avait pris une expression plus sombre sans que le caractère d^énergie indomptable empreint sur ses traits en fût altéré. Il poursuivait toujours les mêmes projets : ses vœux et ses haines avaient acquis peut-être
une irdeur nouvelle ; mais il était évident qu'il n'avait plus la même confiance au succès.
Bien qu'il ne fût nullement crédule , les souvenirs réveillés par l'étranger, la frappante coïncidence de leur première rencontre avec l'un des plus grands revers qu'aient éprouvé les armes royales dans la première révolution , les vagues menaces proférées dans cette seconde entrevue, avaient fait une impression profonde sur l'esprit de M. do Kérolais. Aussi se montrait-il beaucoup plus circonspect dans ses relations avec les royalistes de la province.
Cependant , le vieux manoir qu'il habitait était devenu le foyer de toutes les intrigues contre-révolutionnaires , le rendez-vous de tous les mécontens , et les contrebandiers des environs jetèrent sur lui les yeux comme place de dépôt et de refuge. Son isolement et la proximité de la mer le rendaient propre à cette fin ; il avait eu la même destination dans les anciens troubles civils, et l'on montrait aux environs plus d'un endroit célèbre par de sanglantes rencontres entre les Gahelous et les faux Saulniers.
Dans les derniers jours du mois d'août, M. de Kérolais pouvait compter au besoin sur cinq cents hommes armés et prêts à marcher au pre-
niier signal. La plupart, il est vrai, n^étaient attachés que pour des motifs personnels à la cause que défendait le comte, et quoique celui-ci ne laissât percer aucune défiance aux regards des hommes qui protestaient devant lui de leur dévoûment, il n^était pas assez aveugle pour ne point reconnaître que le calcul et Tintérêt particulier entraient pour heaucoup dans leur résolution belliqueuse. Il pressentait que ces hommes , hardis à Tattaque et audacieux dans le succès , se laisseraient abattre et Tabandonneraient dans Fadversité , puisque c^était surtout le soin de leur sûreté personnelle qui les attachait à lui. Aussi, depuis rembarquement du roi Charles X, ne voulaitil rien donner au hasard, et, toujours fermement persuadé que les grandes puissances châtieraient Fexécrable révolte des trois journées et se ligueraient , tôt ou tard , contre Louis- Philippe, il attendait leur manifeste de guerre et les premières nouvelles de Finvasion pour agir de concert avec les autres chefs royalistes de la Bretagne et de la Vendée.
Alfred, dont la bouillante impatience contrastait avec la réserve prudente de son père, s^irritait de tant de lenteurs. Selon lui , la France indignée allait se soulever en masse pour le drapeau blanc : il ne fallait qu\m pre-
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niier cri , qu'un signal pour la rallier autour de Tétendard des lys : et selon lui , en de semblables circonstances, hésiter, serait une faute, reculer serait un crime. Sa tète chevaleresque était remplie des exploits des anciens preux ; il frémissait d'une admiration jalouse au souvenir des premiers héros de la Vendée et n^accordait rien à la différence des temps.
Le vieux comte gourmandait doucement son fils dont il blâmait fimpétuosité téméraire; mais , tandis qu''il écoutait ses projets chimériques, des larmes roulaient dans ses yeux , il admirait le noble jeune homme, son cœur battait d'orgueil et de joie : il le blâmait, et pourtant il aurait été moins satisfait et moins fier si Alft'ed eût tenu un langage plus conforme au sien. Souvent alors les paroles du vieillard inconnu se représentaient à sa pensée , un pressentiment vague lui causait une angoisse douloureuse , et plus il voyait son fiîs impatient de tout délai , plus il redoublait de précautions et de prudence.
Quoique les populations de la Bretagne et de la Vendée fussent en général , à cette époque , peu disposées à la guerre , il commençait à se former sur quelques points des noyaux d'insurrection. Des rencontres partielles avaient
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eu lieu dans le Morbihan ^ , entre la troupe de ligne et quelques bandes armées , composées surtout de réfractaires , et qui n^obéissaient point à une impulsion commune. Quelques gentilshommes cherchaient , à Texemple du comte, à ranimer Tardeur royaliste des paysans et dérobaient leurs manœuvres à la vigilance du gouvernement. Plusieurs de ces implacables adversaires de Tordre de choses fondé en juillet , résolurent de se voir pour concerter leurs opérations. Le rendez-vous fut donné sur les bords de la Vilaine, au bourg de Rieux, à dix-huit lieues environ de la tour de Kerlan . La présence du comte y était indispensable , il promit de s^ rendre , et après avoir défendu à son fils de rien hasarder en son absence qui devait durer quatre ou cinq jours , il monta à cheval et quitta sa retraite , non sans de vives inquiétudes.
Alfred , en prenant congé de son père , ne songeait nullement à enfreindre ses volontés ; mais quand il se vit seul , quand pour la pre-
' Le Morbihan est le seul des départeraens do l'Ouest où des troubles sérieux aient éclaté en 1830 , et c'est surtout aux environs de Josselin que se sont montrées de redoutables bandes contre lesquelles la garde nationale de cette ville s'est honorablement signalée dans divers engagemens.
mière fois , il eut le sentiment de son pouvoir comme chef de parti , un besoin impérieux de se signaler par quelque exploit mémorable le domina tout entier. Il s''indigna de penser que d'autres avaient pris les armes avant lui , et qu''il s'était déjà livré sans lui plus d'un combat : il ne rêva plus qu'audacieux coups de main et surprises de villes ; les fumées de la gloire lui montèrent au cerveau , et ses tentations violentes devinrent irrésistibles lorsqu'il se dit que s'il laissait échapper cette occasion unique où il était le maître d'agir, elle ne se représenterait plus.
Il apprit alors que les deux compagnies de ligne cantonnées dans la ville de Josselin , éloignée de sept lieues du manoir de Kerlan, avaient été envoyées depuis la veille en détachement aux environs, et que la ville était sans garnison. Cette nouvelle lui causa la pins vive agitation ; la tête lui tourna tout à fait. Depuis long-temps il brûlait de se mesurer avec les gardes nationaux de cette petite place , il était sûr de vaincre , car il sentait battre dans sa poitrine le cœur des Lescure et des Larochejacquelein : il ferait , pensait-il , comme ceux-ci avaient fait à Saumur, à Bressuire , en tant d'autres lieux , il gagnerait une ville au roi ; le succès expierait sa désobéis-
sance et ferait absoudre le vainqueur ; il ne délibéra plus. Il écrivit en toute hâte, envoya des messagers à la ronde aux chefs des subdivisions royalistes, et convoqua, pour la nuit du lendemain, le plus grand nombre d^hommes possible au manoir de Kerlan : ils devaient s^ rendre isolément , en armes et avec des vivres pour deux jours , et , de crainte d^éveiller les soupçons , il leur était enjoint de n'approcher du rendez -vous qu'à la nuit close. Deux cent cinquante hommes environ répondirent à cet appel. Alfred regarda ce nombre comme plus que suffisant pour assurer le succès de son hardi coup de main. Son projet fut favorablement accueilli de sa trpupe , et , la nuit suiyante fut fixée pour Texécution. Jusqu'au départ, il recommanda le plus grand silence, et défense fut faite à tous de sortir des murs du château.
Depuis long-temps la résidence du comte était suspecte aux autorités du département , et si l'ardeur constitutionnelle des gardes nationales des villes voisines n'eût été contenue, celles-ci se seraient déjà portées à des violences envers un lieu si mal famé que le manoir de Kerlan. Parmi ces villes , celle de Josselin , située au centre même de l'insurrection , et inquiétée par
elle, avait le plus grand intérêt à Tétouflër. LUrritation des bourgeois était au comble, et leur courage avait été stimulé récemment par la présence du plus implacable ennemi de la légitimité : Pierre Renaud était dans les murs de Josselin.
Le bruit se répandit tout à coup que les partisans du roi Charles X avaient été convoqués dans un but inconnu à Kerlan. Les autorités se réunirent dans la ville , et Renaud , commissaire extraordinaire du gouvernement , présida la séance. Les pacifiques instructions du ministère avaient contrarié jusque-là ses dispositions ardentes; il s'était à regret senti les mains liées par elles en plusieurs occasions , où il pensait quUl eût mieux valu employer une justice sévère qu'une faiblesse indulgente. Aussi apprit-il avec une secrète joie que ses adversaires , en se réunissant d'une manière ouvertement illégale et hostile , donnaient lieu au déploiement de mesures de rigueur , et appelaient sur leur tête un châtiment dont l'exemple devait suffire pour étouffer dans leur germe toutes les semences de la guerre civile. L'ardeur impatiente de Renaud avait encore une autre cause; car il savait que son mortel ennemi, le comte de Kérolais, était l'ame de tous
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les mouvemens des insurgés , et qu^il occupait la tour de Kerlan.
Il fut convenu que dans la nuit du surlendemain , au moment où Ton présumait que les conspirateurs seraient tous réunis au château , cette résidence serait investie de plusieurs côtés à la fois et sommée de se rendre à discrétion. Il arriva ainsi que Tépoque choisie par Alfred pour la surprise de la ville fut également marquée par Pierre Renaud pour fattaque du château. Il ne s^agissait plus que de déterminer la route à suivre : la plus courte , celle de Josselin à Lorient par Locminé arrive presque en ligne droite à la forêt de Camors; elle traverse plusieurs villagtîs et un pays trèspeuplé dont les habitans, quoique peu enclins à prendre les armes, nourrissaient cependant des dispositions très hostiles au gouvernement. En suivant cette voie, il était hors de doute que le but de l'expédition serait deviné , et que les conspirateurs en recevraient avis avant qu'il eût été possible de les investir. Il était indispensable de donner le change aux soupçons qu'inspirerait la marche de la colonne, et Ton songea en conséquence à suivre la route de Vannes jusque un peu au-delà du pont de la Claye , de tourner ensuite brusquement à droite et de marcher en ligne directe sur le
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château , en suivant la crête boisée de la rive droite de TAuray. On ne rencontre , dans cette dernière direction, jusqu'^au village de Camors, que la longue lande de Lanveaux , presque déserte et resserrée dans presque toute sa longueur par des forêts. Le secret de la marche devait assurer le succès de Tentreprise.
Cet avis réunit toutes les voix , et Ton désigna pour rendez-vous aux deux compagnies détachées à Locminé le point précis où la route de ce bourg à Vannes descend dans le vallon de TAuray , à l^entrée de la forêt de Colpeaux. Les chefs gardèrent le plus grand secret. Quelques heures avant le départ on battit la générale, et tous les hommes de bonne volonté furent requis pour une expédition qui devait être achevée le lendemain avant le jour. Il sVn présenta trois cents , et , pendant qu'on distribuait des munitions, Renaud fit une harangue digne des plus beaux jours de Rome ou d'Athènes. Il cita Pé~ lopidas, le sauveur de Thèbes, et Miltiade, le héros de Marathon , devant de braves gens qui se demandaient si ces messieurs n'étaient point par hasard des généraux de la république ou de Tempire , et qui auraient volontiers cherché Thèbes et Marathon sur les bords du Rhin ou de la Moscowa. Quoi qu'il en fût, la harangue eut un merveilleux succès , et l'on partit hardi-
ment , avec le cœur d^ autant plus ferme qu'on se croyait sûr de rencontrer en chemin les deux compagnies de ligne. Vingt-cinq gendarmes à cheval éclairaient la marche , et Pierre Renaud dirigeait Texpédition en personne.
Tout était également , depuis la veille , en mouvement au vieux manoir. Alfred ne se possédait pas de joie en se voyant à la tête de 250 hommes résolus : aucun but ne lui paraissait désormais impossible à atteindre ; il croyait déjà marcher en triomphe sur Paris. Les hommes les plus déterminés de sa troupe étaient de hardis contrebandiers qui attendaient, de jour en jour, une masse -considérable de marchandises , et qui espéraient , à l'aide d'une puissante diversion opérée les armes à la main sur un autre point, affranchir pendant quelque temps la côte d'une active surveillance. Alfred Tignorait , et ne voulait voir dans ceux qui l'entouraient alors que des hommes héroïques , dévoués à une noble cause : son ivresse était au comble. Il choisit pour ses lieutenans deux hommes redoutés dans le pays : l'un d'eux , nommé Olivier , doué d'une force athlétique et d'un courage à toute épreuve, avait servi sous Louis de la Rochejacquelein dans les cent jours; l'autre, Jean Dubois, chef
de contrebandiers , s'était rendu célèbre dans plus d'une rencontre avec les agens du fisc , et portait ses exploits écrits en larges cicatrices sur son front. Ge fut avec eux qu'il traça son itinéraire. Si la troupe de Josselin avait de graves motifs pour ne point prendre la route directe , les chouans devaient , à plus forte raison , renoncer à la suivre , car cette route traverse le gros bourg de Locminé , occupé alors par la troupe de ligne ': il n'y avait point à choisir : le seul chemin à prendre pour arriver à Josselin était celui qu'avait adopté Pierre Renaud pour marcher sur Kerlan. Ce point important arrêté, on ne songea qu'aux apprêts du départ.
Une voix cependant s'était élevée contre cette folle entreprise : un seul homme avait combattu les illusions d'Alfred. Le vieux Bertrand, étourdi , épouvanté de l'audace de celui qu'il nommait tour à tour son cher enfant et son maître, avait déjà rappelé les sages recommandations du comte et tenté d'éclairer le jeune imprudent 5 mais les accents de sa voix débile se perdaient dans le tumulte des mille bruits qui s'élevaient autour d'Alfred, ou s'ils arrivaient jusqu'à lui , i4s troublaient à peine de leur importun murmure l'enivrement qui saisit
un cœur de vingt ans dans le premier essai du pouvoir et dans Tattente d^un premier triomphe.
Quelques instans avant de partir, Alfred monta seul dans sa chambre pour s^ armer, et là, se recueillant dans le silence du lieu , et cédant à Timpulsion des sentimens les plus purs , il se jeta à genoux et invoqua Dieu avec ferveur pour le succès de son entreprise. En se retournant , après s^être relevé , il vit avec surprise , près de la porte et dans Tattitude quHl venait de quitter, un homme qui tendait vers lui ses mains jointes et dont le regard était fixé sur le sien.
— Bertrand , que veut dire ceci ? dît Alfred en le reconnaissant.
— Ah ! mon jeune maître , répondit le vieux serviteur en sanglotlant, laissez-moi prier le bon Dieu de vous donner d'autres pensées , laissez-moi vous conjurer de changer de résolution.
— Il est trop tard , Bertrand , j'ai prié Dieu aussi , et il m'exaucera.
— Au nom du ciel , souvenez - vous des conseils de M. le comte : que dira-t-il à son retour ?
-1- Il dira que son fils est digne de lui.
326 LIVRE Vl.
■— Mais que pouvez-vous entreprendre avec deux cents hommes ?
— Charrette avec cent a tenu la Convention en échec.
— Les temps sont changés , l'enthousiasme s'est refroidi.
— Il ne faut qu'un succès pour qu'il renaisse : la prise d'une seule place fera soulever la Bretagne et la Vendée.
— Mais le peuple ne veut pas la guerre.
— Comment ? ne gémit-il pas sous un pouvoir usurpé , ne brûle-t-il point de renverseï: la tyrannie?
— Eh , mon ami , ouvrez les yeux , nous ne sommes pas si malheureux que vous croyez.
— Et moi , je vous dis , reprit l'ardent jeune homme , que c'est aujourd'hui comme en 93 : laissons faire les jacobins , et pas une de nos têtes ne sera en sûreté sur nos épaules.
— Ah ! mon enfant , ceux qui sont les maîtres aujourd'hui ne songent pas à nous couper le cou, si nous ne nous mêlons peu de leurs affaires : je ne suis pas savant , moi , M. Alfred, mais mon gros bon sens me dit cela , et d'ailleurs il y a des braves gens parmi eux.
— J'ignorais , reprit Alfred , que mon père eût près de sa personne un défenseur du jaco-
Al.lKLU. .327
binisme. Si notre opinion n'est pas la vôlre , vous pouvez vous mettre en sûreté.
— Ah ! monsieur Alfred , ai-je vécu si longtemps pour entendre cette parole de votre bouche ? et de grosses larmes tombèrent des yeux du vieillard sur ses joues flétries.
Le jeune homme ému , lui tendit sa main : — J'ai eu tort, dit-il, n'en parlons plus, mon
ami : tu resteras ici , tu veilleras à tout en mon
absence et tu attendras mon père.
— Moi vous quitter ! vous abandonner! non,
mon enfant , jamais.... jamais Où vous irez
je veux aller aussi... Ceux que vous attaquez ne sont pas mes ennemis , et , encore une fois , je vous conjure , mon «enfant , par les cheveux blancs de votre père , de renoncer à votre fatale entreprise , de ne point risquer une vie si précieuse — Mais, si vous marchez, je marcherai... oui , dussé-je mourir sur Téchafaud.
Tandis qu'il parlait, le bon vieillard, tout en pleurant, tout en invitant son jeune maître à se tenir en repos, l'aidait par une habitude machinale , à ajuster son costume de chef de partisans qu'il revêtait pour la première fois. Bertrand, après avoir attaché la ceinture qui supportait les armes d'Alfred, fixa une blanche cocarde h son chapeau qu'il posa sur sa tête , et regarda le jeune chef avec admiration et comme ravi
en extase de sa bonne mine : puis, recommençant à sangiotter, il prit les deux mains d^ Alfred, et tenta un dernier et touchant effort pour Tarrêter.
Huit heures sonnèrent.
— Voici rheure , dit Alfred en se dégageant doucement ; adieu , mon bon ami.
— Ah ! répéta le vieillard , si vous partez , je veux partir aussi.
— Tu ne pourrais nous suivre , répondit Alfred déjà sur Tescalier.
— Je vous suivrai de loin, mon enfant.... jHrai aussi... jMrai.
Ces derniers mots , prononcés avec Taccent du désespoir , allèrent au cœur du jeune homme , qui les entendit après avoir déjà franchi quelques marches. Il s^arrêta , remonta rapidement , et se jetant au cou du vieux serviteur qui Tavait vu naître :
— Bertrand , mon cher Bertrand , dit-il , j'ai été injuste envers toi ; pardonne-moi , mon vieil ami , dis-moi que tu me pardonnes.
Le vieillard le pressa dans ses bras : « Cher, cher enfant , sYcria-t-il suffoqué par sa douleur.. . votre père ! . . . votre pauvre père !...)>
Alfred , attendri , et saisi soudain d'un triste pi assentiment ou d'une vague inquiétude.
trancha d'un revers de son poignard une mèche de ses beaux cheveux :
— -Tiens, Bertrand, dit-il, prends ceci
prends, c"*est pour lui... S^il m** arrive malheur, tu le consoleras... tu lui diras que je suis mort pour mon roi... que j^ai tenu mon serment.
Il ne put en dire davantage , et se précipitant vers Tescalier, il descendit dans la grande salle, oii sa présence était impatiemment attendue.
La grâce et la dignité répandues dans toute sa personne rehaussaient ses avantages naturels : un murmure flatteur s^ éleva de toutes parts à son aspect. Il fit à sa troupe une allocution énergique, et, lorsqu'en la terminant, il agita un drapeau blanc, à la lueur des torches, sous les voûtes sombres de la salle , des acclama tions bruyantes ébranlèrent la vieille tour dans ses fondemens.
Alfred renferma le drapeau dans son étui , et le remit à un brave jeune homme , avec ordre de ne le déployer que dans la place conquise. Il distribua des cocardes blanches , fit servir à chaque homme une forte ration d'eau-de-vie , et après avoir trinqué avec tous au succès de la bonne cause, il donna le signal du départ.
Jean Dubois commandait Favant - garde , forte de cinquante hommes , dont il détacha
la moitié en éclaireurs en tête et sur les flancs de la colonne.
On suivit les bois entre la lande de Lanveaux et le vallon de FAuray. La nuit était obscure : de temps en temps la lune se montrait derrière d^épais nuages; on n^entendait que le cri des chouettes qui se répondaient dans les bois , et la sonnette argentine des troupeaux attardés qui rentraient dans les métairies. On vit de loin quelques pâtres qui s** arrêtèrent en regardant avec insouciance passer la petite troupe sans se détourner pour s'enquérir du but de Texpédition, et Ton marcha de la sorte pendant deux heures.
Cependant, depuis une demi-heure environ , la colonne ennemie partie de Josselin , après avoir franchi le pont de la Claye, était arrivée en bon ordre sur la route de Locminé à Vannes, au point marqué pour sa jonction avec Finfanterie de ligne. Les deux compagnies n'étaient point encore au rendez- vous. Pierre Renaud fut d'avis de marcher en avant sans délai : Fopinion contraire prévalut , et Fon résolut d'attendre la troupe avant d'aller plus loin. On fit halte dans des bruyères resserrées de toutes parts par la forêt de Colpeaux , et au pied d'un mamelon fort étroit et découvert,
qui d'un côté touchait presque à la forêt , et de Fautre s'approchait de la rivière d'Auray. Les gendarmes se disséminèrent aux environs dans les bois, afin d'arrêter quiconque pourrait donner l'alarme au château. On attendit avec une parfaite sécurité.
Tout- à- coup des cris d'alarmes suivis de trois coups de feu retentirent dans la forêt : les gardes nationaux se regardèrent interdits , et presque aussitôt un cheval débarrassé de son cavalier sortit du bois et traversa les bruyères au galop. Le gendarme qui le montait avait été blessé dangereusement , et fait prisonnier par Jean Dubois : trois autres cavaliers débouchèrent du même côté à toute bride , et avertirent le bataillon de l'approche des chouans : des deux côtés on avait découvert l'ennemi.
Peu s^en fallut qu'une terreur panique ne s^emparât du bataillon bourgeois et ne le ramenât en désordre à Josselin par la route la plus courte. Pierre Renaud fit honte aux plus timides :
— Eh quoi ! s'écria-t-il , l'élite des citoyens d'une ville reculer a- t-elle devant une bande de vagabonds et de brigands?
Cet argument dicté par un courage enthousiaste était sans réplique ; néanmoins l'avis de la peur aurait pu l'emporter, si un nouveau
332 MVUE VI.
cavalier, accourant ventre-à-terre , n'hélât annoncé que la troupe de ligne n^était qu'à un quart de lieue. Alors il ne fut plus question que de vaincre , chaque homme se sentit un héros, et le petit bataillon , par un admirable instinct de conservation, gravit, d^un accord tacite, Téminence au pied de laquelle il avait fait halte , et occupa ainsi une excellente position défensive.
Tandis que ces choses se passaient dans l'armée citoyenne, Alfred et ses lieutenans, après avoir interrogé le cavalier blessé , s'avancèrent , toujours masqués par les arbres , entre la vallée de TAuray et la lande de bruyères qui partageait en deux la forêt. Ils arrivèrent ainsi sur la lisière du bois en face du mamelon occupé par la garde nationale , et dont un ravin les séparait. Là, ils s'arrêtèrent , reconnurent l'ennemi et tinrent conseil.
Le plus sage parti eût été sans doute de se disperser ou de retourner sur ses pas; mais l'occasion de se signaler était trop belle pour qu'il fût possible d'y renoncer : l'ennemi paraissait d'ailleurs peu nombreux, et l'on ne distinguait dans ses rangs que des uniformes de gardes nationaux , pour lesquels Alfred professait le plus souverain mépris : fuir devant
ces gens-là serait une honte éternelle; la position, quoique forte, ne résisterait point sans doute à une attaque impétueuse ; la gendarmerie à cheval ne serait d^aucun secours au bataillon dans Fétroit et profond ravin quHl s'agissait de franchir pour arriver jusqu'à lui ; il fallait emporter cette position au pas de course, culbuter Tennemi et entrer à la poursuite des fuyards dans la ville : cet avis fut adopté.
Alfred divisa ses forces en trois corps : Olivier eut ordre d'engager faction sur le flanc gauche de fennemi , Jean Dubois sur la droite, Alfred se réserva l'attaque de front ; et à peine eut-il fait ses dispositions , qu'il donna le signal.
Les trois divisions franchirent le ravin à la course, essuyèrent sans tirer une décharge mal dirigée , et gravirent la colline sur trois points différens en jetant de grands cris. Les gardes nationaux firent d'abord bonne contenance, et reçurent les assaillans à la pointe de la baïonnette : deux fois ceux-ci furent repoussés avec perte. Enfin Alfred parvint sur la crête de la colline au milieu d'une grêle de balles : son audace jeta un moment le désordre dans les rangs de ses adversaires, il les rompit, pénétra , lui troisième, au centre de la position, et tua de sa main le chef du bataillon ennemi. L'effroi s'empara des gardes nationaux lors-
qu''ils virent tomber leur commandant ; ils lâchèrent pied de toutes parts , et en quelques instans Jean Dubois et Olivier parurent sur le plateau à la tête des leurs ; déjà Timpétueux Alfred s^ élançait à la poursuite des fuyards à travers la lande de Lanveaux , et dans la direction de Locminé.
La déroute était générale et complète; cependant Jean Dubois n^imita point le jeune chef, et retint ses gens sur la colline. La lune , dégagée de ses voiles , éclairait alors parfaitement le champ de bataille. Dubois vit avec inquiétude un grand nombre de gardes nationaux s^arrêter dans leur fuite au-delà de la lande de bruyères , sur la lisière opposée de la forêt ; il crut distinguer aussi , du point culminant où il se trouvait , une troupe rangée en bataille dans un pli du terrain tout proche du point où se ralliaient les fuyards, et masquée à Alfred par les ondulations du sol.
— Ils ont du renfort, dit Dubois à Ohvier, en montrant au coup d^œil exercé du vieux chouan le reflet des baïonnettes de la troupe de ligne. Arrêtez-le, ajouta-t-il, indiquant du doigt Alfred qui s^élançait dans la plaine étroite ; arrêtez-le , ou il est mort.
Olivier, suivi de quelques hommes, descendit de la colline avec la rapidité de Téclair;
mais il ne put joindre Alfred assez tôt , et au moment où celui-ci allait donner dans Tembuscade, il lui cria d^une voix de tonnerre : « Arrêtez ! pour Dieu n^avancez pas ! »
La plupart de ceux qui marchaient sur les traces de Timprudent vainqueur s'arrêtèrent à ce cri : pour lui , emporté par Tardeur de Vàge et du triomphe , il continua sa poursuite téméraire, suivi seulement d'une vingtaine de braves, et reçut presque aussitôt une décharge à bout portant , qui l'atteignit au bras et mit la moitié de ses hommes hors de combat.
Les gardes nationaux qui s'étaient ralliés l'enveloppèrent , tandis que l'une des deux compagnies de ligne s'avançait au devant d'Olivier. Celui-ci , après avoir rassemblé à la hâte une soixantaine de ses partisans dispersés, se disposait à dégager son jeune chef; mais les paysans, interdits à leur tour à la vue de la troupe de ligne , refusèrent d'avancer. Jean Dubois allait tenter alors un effort désespéré et s'élancer lui-même avec les siens du plateau , lorsque la cavalerie , libre enfin d'agir sur le nouveau champ de bataille , fit une charge au galop , balaya la plaine , contraignit Olivier à se retirer en désordre sur la colline , et ôta tout espoir de succès à Jean Dubois , qui continua
d'occuper sa position dans une altitude formidable.
Alors, sur le seul point de ce théâtre de sang où se prolongeait la lutte, on vit un spectacle digne d'admiration et de pitié. Alfred , séparé des siens , vendait chèrement sa vie. Acculé contre un arbre , il avait vu tomber à ses pieds le dernier de ses compagnons. Couvert de blessures , un genou en terre , et le sabre au poing , il se défendait encore contre une multitude d^hommes brûlant de venger sur lui la mort de leur chef. Plusieurs fusils étaient dirigés contre sa poitrine, lorsqu"'une voix forte cria :
(( Ne le tuez pas ! . . . Jeune homme, rendezvous I ))
C'était la voix de Pierre Renaud , qui admirant le courage d'Afred, voulait sauver sa vie ; mais tandis qu'il essayait de se frayer un passage jusqu'à lui, un officier dit au jeune héros, en lui présentant un étendard tricolore.
— Saluez ce drapeau ! Vive la Charte ! vive la liberté !
Alfred jeta sur cet homme un regard méprisant ; puis , découvrant son front sanglant , il baisa sa blanche cocarde et, agitant son chapeau avec enthousiasme , il cria Vive le roi ! et tomba percé de plusieurs balles.
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Cependant un tiers seulement des gardes nationaux sY^taient ralliés , et Tobscurité ne permettait pas d^apprécier les forces de Tennemi. On ne crut pouvoir, avec trois cents hommes environ , hasarder Tattaque de la position qu'ail occupait : Pierre Renaud lui-même opina pour la retraite : elle se fit en bon ordre, et le champ de bataille demeura aux insurgés.
Se lendemain.
Le bruit se répandit dans la ville, le lendemain du combat , que les pouvoirs de Pierre Renaud étaient révoqués. En effet, le gouvernement éclairé par des rapports alarmans , s'effraya de Fénergie républicaine de son commissaire en Bretagne. Il crut, avec raison, que la présence d^un tel homme sur un volcan mal éteint était plus propre à provoquer une
nouvelle éruption qu^à la prévenir ; il ne recula point devant une mesure qui lui parut être commandée par les circonstances , et il destitua le vieux patriote.
Il nY eut à Josselin qu^un cri dans la bouche de ceux qui avaient suivi Renaud au combat le jour précédent. Il était clair, disaient les plus ardens, que le gouvernement haïssait les patriotes, qu^il en avait peur, qu^ii allait les sacrifier et se mettre aux genoux de leurs adversaires pour se faire pardonner son origine démocratique; il fallait protester avec énergie contre cette coupable tendance , et rendre un éclatant hommage à la conduite du commissaire révoqué; car si, la veille, Thonneur de la garde nationale avait été sauvé, c''était grâce à Renaud , c'était lui qui avait rallié le bataillon , et maintenu un ordre imposant dans la retraite : il s^igissait, tout à la fois, de donner une leçon au gouvernement, de faire preuve d^ndépendance et de prendre une éclatante revanche. Ils avaient besoin d'un homme de tête et de cœur pour chef, aussi fenthousiasme fut-il au comble lorsqu'une voix proposa de donner Pierre Renaud pour successeur au chef de bataillon tué la veille. Cet avis fut adopté, on proclama Renaud commandant de la
garde nationale , et Ton courut en foule à son domicile pour lui en porter la nouvelle.
Le vieux républicain était alors en proie à un profond découragement et à une sombre tristesse. Il avait reçu le matin même , avec la lettre officielle qui lui annonçait sa révocation, une lettre particulière qui Finformait des bruits sinistres et mensongers répandus à dessein sur le rôle qu^il avait rempli dans la première ré-volution , et de la part active qu''avait prise le baron Plumet aux manœuvres qui provoquèrent sa disgrâce. En effet , le baron qui , en appuyant d^abord la demande de son ancien confrère auprès du gouvernement , n^avait eu pour but que de Téloigner, ne manqua point de le desservir et de se venger de lui aussitôt qu'ail le vit à plus de cent lieues, et qu^il eut cessé de le craindre. Voilà ce qui porta le coup le plus sensible à Renaud et souleva dans son cœur un amer ressentiment. Depuis quelque temps déjà, il vovait avec douleur les résultats de la vietoire populaire : préoccupé d^idées étroites et exclusives , il regardait Térection d^un nouveau trône et le maintien d'une charte monarchique comme des actes de lèse nation , comme le présage du retour des abus et des servitudes dont il s'était flatté d'avoir à jamais affranchi
Li: LEJUDEMAIN. 341
son pays, il vit sa disgrâce dans une honteuse concession à Faristocratie quHl haïssait plus fortement encore que le pouvoir royal , à ces hommes dont, selon lui, les os mêlés dans la tombe à ceux des patriotes se dresseraient encore contre eux , ranimés par une haine furieuse et inextinguible : non-seulement , pensait-il, on leur avait offert en sacrifice le pouvoir dont il était revêtu, on leur immolait encore sa réputation qu'il estimait plus que sa vie; on osait le dépeindre comme un de ces hommes de sang , de ces féroces proconsuls qu^il avait exécrés et maudits , et il succombait sous les coups dérobés d^un lâche , d\in misérable qui n^aurait osé le regarder en face.
Renaud , seul dans sa chambre, était encore plongé dans un morne accablement et jetait de temps en tomps un regard triste et courroucé sur la dépêche ministérielle, lorsqu^un bruit confus de voix se fît entendre dans la rue près de sa demeure , et bientôt les cris de Renaud^ vive Pierre Renaud ! retentirent à ses oreilles. Si le vieux patriote avait une faiblesse, c^était la soif des applaudissemens populaires, et il avait ressenti ses plus grandes joies dans les rares momens où il s^était cru Tidole du peuple. Il pensa rêver lorsqu^il entendit, sous ses fenêtres, les acclamations de la foule : mais bientôt quelr
ques amis pénétrèrent dans sa chambre, et quand il sut, de leur bouche, la réparation qui lui était offerte , une joie vive , mêlée d^ attendrissement , saisit son cœur ; il se leva , s^approcha de la fenêtre où il était appelé à grands cris , rouvrit , et sa présence fut saluée de mille acclamations auxquelles il lui fut d^abord impossible de répondre : enfin sa voix se fît jour et domina Fémotion qui Top pressait :
— Merci , mes amis , dit-il , vous réjouissez mon cœur : j'accepte , j'accepte — oui , je serai fier d'être des vôtres , de marcher dans vos rangs , revêtu de votre uniforme , si justement en horreur aux aristocrates parce qu'il leur rappelle que nous sommes tous frères , tous libres , tous égaux : oui , mes enfans , je suis fier de ce modeste habit décoré de l'épaulette décernée par vos suffrages, et je l'aime mieux ainsi que chargé des rubans de tous les princes de l'Europe , des chaînes et des livrées de la servitude.
Des applaudissemens redoublés suivirent ces paroles , et Renaud reprit avec une émotion toujours croissante :
« Merci , mes enfans , pour avoir pensé qu'il y avait encore dans cette vieille tête quelques bons conseils à donner, et dans ce cœur pa-
triote quelques gouttes de sang à répandre pour la bonne cause. Ce qui m*'en reste est à vous... à la patrie... je vous le donne; trop heureux s^il n'est pas versé en vain , si un dernier effort purge votre sol de vos implacables ennemis. Croyez-moi, les plus dangereux pour vous ne sont pas les Russes, ce ne sont pas les Autrichiens... vos plus grands ennemis sont à vos portes : vous braveront-ils en vain? Non, rheure du châtiment est venue ! . . . Pas vrai , mes enfans? vous suivrez votre vieux chef: nous irons encore une fois relancer les brigands dans leur tannière. »
La foule fut électrisée par ces paroles.
— Oui, oui, nous irons, nous irons tous, crièrent mille voix ; nous vous suivrons partout: vive , vive Renaud I
Le vieux patriote , ivre de bonheur , agita sa main en signe de remercîment et de satisfaction , et , quittant la fenêtre , il se laissa tomber sur un siège , presque suffoqué par Tattendrissement et la joie : cet instant fiit un des plus heureux de sa vie.
Il n^était question dans toute la ville que d'une expédition nouvelle contre le manoir de Kerlan. On voulait partir et marcher sur Theure; mais des ordres supérieurs et contraires avaient
3^ii LIVRE VI.
été donnés ; car il s^agissait de frapper un coup décisif. Les autorités du département, réunies à Josselin , projetèrent une attaque simultanée de concert avec les forces disponibles à Vannes et à Lorient, et la matinée du troisième jour après le combat fut désignée pour la réunion des diverses colonnes autour du foyer de Tinsurrection.
Cependant les bruits les plus contradictoires circulaient sur Tétat du château et sur le nombre de ses défenseurs. Selon les uns, la plupart des insurgés Tavait abandonné ; selon les autres, tous avaient résolu d^ soutenir un siège , et faisaient de vigoureux préparatifs de défense. Renaud offrit de s'*assurer de Tétat des choses par ses yeux , et résolut de précéder son bataillon , afin de reconnaître la position de Fennemi et de sUnstruire de ses forces. Aucune considération ne put l'arrêter , et il allait partir pour Camors, village le plus proche de Kerlan , lorsqu'il reçut une lettre de Christophe Sauvai.
Celui-ci avait appris que Pierre Renaud , dont il ignorait la destitution, était à Josselin. Son effroi pour Alice et ses remords avaient étouffé son ressentiment : il regardait son oncle comme maître absolu de la destinée du comte, et voulut tenter un dernier effort pour le
Li: LENDEMAIN. 345
fléchir. Il lui écrivit donc en le prévenant qu'il serait le lendemain à Josselin , et le supplia de Vy attendre, ou de lui désigner un rendez-vous aux environs , dans le cas où il serait obligé de s'absenter. Cette lettre, transmise par la poste, était parvenue à Pierre Renaud plusieurs heures avant qu'il fût possible à Christophe d'arriver de sa personne à Josselin , car il était sur les traces d'Alice , qui depuis Ptennes voyageait lentement, sous la conduite d'un voiturier du pays. Il la suivait de loin, à cheval et en armes, et, ne voulant point la perdre de vue jusqu'au terme du voyage , il mesurait sa marche sur la sienne.
Christophe annonçait à son oncle , pour le jour même , son arrivée à Josselin, sans en indiquer l'heure; mais Renaud était trop impatient pour admettre aucun délai ; il laissa donc à son domicile un mot d'écrit pour son neveu, en l'informant qu'il partait pour Camors , et que si Christophe voulait s'y rendre, il était sur de l'y rencontrer; puis il quitta la ville, où àes renforts arrivèrent dans la journée, et où l'on se tint prêt à marcher de nouveau sur Kerlan au premier signal.
Les bruits contradictoires qui circulaient sur l'état des choses dans cette résidence avaient
toii3 quelque fondement. Beaucoup d^hommes , en voyant avorter Tentreprise pour laquelle ils s^étaient armés , se dispersèrent aussitôt qu^ils eurent vu Tennemi se retirer , et ne rentrèrent point au château. Trente d^ entre eux avaient succombé pendant Faction; il n'en revint à Kerlan qu'une centaine environ , sous la conduite d'Olivier. Ils servirent de cortège aux restes de leur jeune chef, et remirent son corps à l'inconsolable Bertrand , qui avait suivi de loin la troupe , et que celle-ci rencontra au retour, allant au devant d'elle dans toute Tangoisse de l'épouvante. Le contrebandier Jean Dubois quitta le vieux manoir presque aussitôt après y être rentré , emmenant avec lui une vingtaine de ses compagnons. Olivier et le reste de la garnison , frappés de la force naturelle de l'excellente position qu'ils occupaient, et particulièrement intéressés à un soulèvement général , songèrent à se maintenir , au moins jusqu'à l'arrivée du comte , dans un poste qui , en cas d'insurrection , leur serait d'un grand secours. Ils savaient que le vieux château pouvait être fort aisément mis par eux à l'abri d'un coup de main, et qu'il faudrait du temps avant de rassembler les forces nécessaires pour en faire le siège dans les règles. M. de Kérolais, d'ailleurs, pouvait arriver à chaque instant :
LE LEJNDEMAIN. 3'i'
on saurait par lui les dispositions des esprits en Vendée et Tépoque précise où les hostilités éclateraient dans les départemens limitrophes ; on résolut donc de Tattendre avant de se disperser, et de ne rien négliger pour donner au château une apparence formidable.
On se mit à Toeuvre à la pointe du jour, les fossés furent déblayés, et Ton ouvrit d^anciennes embrasures fermées depuis les guerres féodales. Olivier dirigeait les travaux et commandait seul dans la place , car Bertrand était tout entier à sa douleur. Le corps d'Alfi^ed avait été transporté dans un appartement isolé au premier étage de la tour ; Bentrand veillait auprès, immobile et comme pétritié par le sentiment de la pert€ cruelle quMl avait faite , tandis que les échos des vieux murs retentissaient autour de lui du bruit de la pioche et du marteau , et que les feux allumés dans la cour pour la préparation des alimens , les mouvemens des travailleurs et la marche pesante des sentinelles donnaient au vieux manoir Faspect d'une place de
guerre.
Cependant un cavalier, tourmenté d'une anxiété cruelle , approchait du château dans la soirée du premier jour après le combat : c'était le malheureux père. Il entendit, à quelques lieues de sa résidence , diverses versions de Fc-
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véuement de la veilie. Les uns disaient que les chouans venaient de remporter une grande victoire, mais que leur chef avait succombé; d^autres soutenaient quMls avaient été battus par deux ou trois mille hommes de gardes nationales et de troupes de ligne; mais les vaincus, disaient-ils, étaient revenus au château sans être poursuivis par Tennemi. Ces rapports vagues et alarmans frappèrent le vieux comte de terreur : il pressa les flancs de son cheval, et poursuivit sa course au galop, dévoré d'inquiétude , et se reprochant à lui-même sa fatale absence. A mesure qu^il approcha du but, Peffroi remporta sur Fespérance , et il ralentit sa marche : lorsqu^enfin il vit, à peu de distance, la vieille tour de Kerlan qui se détachait au dessus des sombres masses de la forêt de Camors , il s^arrêta court avec un inexprimable battement de cœur; puis, aiguillonnant de nouveau son cheval , il arriva au terme de sa course sans oser interroger aucun de ceux qu^il rencontra sur son chemin.
Rempli d'une seule pensée, d'une seule crainte, à peine fit-il attention aux travaux de défense qui s'exécutaient sous ses yeux et au (actionnaire qui lui ouvrit la grille. Les bruits publics justifiaient assez de semblables précautions pour qu'il ne s'en étonnât point. H