‹ Christophe SauvalChapitre 27 sur 32 · I.E LENDEMAIX. 34î · texte numérisé non relu

I.E LENDEMAIX. 34î

descendit de cheval dans la cour, au milieu des feux du bivouac et d^une troupe d^hommes qu'il ne connaissait pas , et dont les uns étaient occupés des apprêts du repas, tandis que d'autres réparaient leurs armes. Ces hommes grossiers eurent presque tous en même temps Tintime conviction que celui qu'ils voyaient maintenant au milieu d'eux était le père de leur jeune chef. Ils redoutaient tous d'être interrogés, et respectaient sa douleur. Ils continuèrent de se livrer à leurs occupations lorsqu'il passa près d'eux : ensuite ils se regardèrent les uns les autres en remuant la tête ou haussant les épaules en signe d'intérêt et de compassion. Les alarmes du comte redoublèrent quand il se vit comme isolé au milieu d'eux.

— Bertrand ! cria-t-il d'une voix brève et tremblante.

Personne ne répondit à cet appel.

Jetant alors la bride de son cheval à l'homme le plus proche de lui , il franchit les degrés du perron et monta l'escalier de la tour. Il rencontra Olivier qu'il connaissait depuis longtemps et qui voulut en vain se détourner.

— Olivier! dit-il, qu'est ceci, mon vieux? Ou est mon. . . où est Bertrand ?

Olivier salua le comte , montra de la main

350 LIVHË V!.

une porte basse , et disparut sans prononcer un mot.

M. de Kérolais comprit ce silence, et, lorsqu'il se dirigea vers la porte indiquée , Tespérance achevait de mourir dans son cœur. Il ouvrit doucement cette chambre , où reposait le corps , au pied duquel le vieux serviteur était assis, dans Tattitude d\me morne douleur.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait , Bertrand tressaillit , et s' élançant au devant du malheureux père, comme pour s'interposer entre lui et la couche funèbre de son fils :

— Ah! monsieur, dit-il, mon maître, mon pauvre maître !

Les sanglots étouffèrent sa voix.

S'il était resté une illusion au comte , le geste et les paroles de son serviteur auraient suffi pour la détruire. Il l'écarta vivement et se précipitant vers le lit où le beau jeune homme paraissait endormi :

— Mon enfant! ô mon noble enfant , dit-il d'une voix brisée et qui sortait de ses entrailles. Il s'inclina lentement comme pour le serrer dans ses bras , et posa un long baiser sur le front de cette chère victime.

Lorsqu'il releva sa tête blanchie , il était à peine reconnaissable. Les plis de ses lèvres entr'ouvertes , ses dents serrées et tous les

îrmscles tendus de son visage exprimaient une horrible souffrance , tandis que son regard fixe semblait accuser une puissance invisible et lui demander ce quHl avait fait pour souffrir ainsi, si c^était là le prix d'une vie de dévouement et de sacrifices. Puis il s'assit en silence près du corps, tandis que Bertrand sanglotait à ses côtés en récapitulant toutes les qualités , tous les avantages dont la nature avait doué son jeune maître, son cher Alfred.

Enfin le comte prit la main de son serviteur, et après Favoir tenue quelque temps pressée dans la sienne , il lui dit sourdement :

— Un prêtre.... un cercueil... que tout soit prêt cette nuit... Va... je te rappellerai.

Bertrand sortit : M. de Kérolais resta seul.

Nul n'osa troubler cette solitude pleine d'angoisses , ce dernier tête à tête d'un père et de son enfant. On eût dit que la douleur du malheureux vieillard s'était communiquée comme par sympathie aux rudes habitans de cette maison de deuil. Un religieux silence fut observé dans l'intérieur des murs. De temps en temps on prêtait l'oreille à la porte de ia chambre mortuaire : on entendait alors le bruit des pas de l'infortuné père , et ce bruit était entremêlé de soupirs déchirans et lamentables.

Une heure s'écoula ainsi : enfin le comte

rappela Bertrand : il paraissait plus calme : il demanda des détails sur le combat de la veille , et , en les écoutant , il interrompit plusieurs fois son serviteur.

— Alfred , cher enfant ! s'*écriait-il baigné de larmes , mon digne fils ! O pourquoi t^ai-je quitté? pourquoi n'ai-jepas redouté davantage ton héroïsme, ta bouillante valeur?... 0 mon fils! mon fils.

Lorsqu'*il apprit que Renaud dirigeait la troupe ennemie^, ses yeux brillèrent, son bras se raidit , il bondit sur son siège et cria d\me voix frénétique :

— Renaud ! Renaud ! . . . malheur ! . . . . Ne pourrais-je délivrer la France de cet homme là!

Puis il retomba dans le silence comme vaincu et anéanti par la violence de ses émotions.

Mais les derniers mots de Bertrand avaient réveillé, dans le comte, Fesprit du chef de parti et lui en rappelaient les devoirs. Il commanda qu''01ivier fût averti sur le champ et introduit dans une pièce voisine, pour recevoir d'importantes communications de sa bouche : il fit ensuite un effort pour s'arracher de ce lieu de douleur.

— Veille à tout, dit-il à Bertrand, je me repose sur toi.

Il parcourut une dernière fois de ses yeux le lit où reposait celui quHl avait tant aimé. Tout à coup ses regards rencontrèrent auprès du corps le drapeau blanc qu^ Alfred avait agité la veille aux yeux de ses partisans , avec la joie anticipée du triomphe ; il sVn saisit , et après Favoir lentement déployé lui-même avec un profond gémissement :

— Que ce drapeau , dit-il, repose avec lui.. . voilà son linceul !

Il détourna la tête et sortit.

Olivier Pattendait dans Tappartement voisin : ie comte s^ rendit, et rappelant toute sa fortitude , il le prévint que Fespoir d^un vaste mouvement contre-révolutionnaire devait être pour Finstant abandonné, que les chefs avec lesquels il venait de se concerter étaient unanimement d^avis d^ajourner toute tentative de résistance ouverte; car la population des campagnes n'était pas encore disposée à se lever en masse, il fallait du temps pour Féclairer sur ses intérêts et sur ses devoirs : enfin , surmontant la violence de son angoisse, M. de Kérolais sVntretint avec Olivier de la situation et des ressources du pays , et , lui ayant recommandé de ne point sacrifier Favenir au présent , il le

pria de quitter le château avec tous les siens cette nuit même , puisque , dans le cas où ils s'*obstineraient à le défendre , ils ne pourraient espérer aucun secours c II annonça lui-même Tintention d^abandonner la France jusqu^à une époque plus favorable , et il achevait de parler lorsque Bertrand ouvrit la porte et dit :

— Le prêtre est venu.

Olivier se retira : le comte prit le bras de son domestique et voulut rentrer dans la chambre mortuaire, mais il n^eneutpas la force, il tomba sur un siège , et donnant un libre cours à ses larmes :

— Va , mon ami , va , dit-il , tu me remplaceras.

Il était nuit : la tombe avait été creusée dans les fossés du château, et tout autour sur une double haie la petite garnison attendait le corps dans une attitude morne et silencieuse. Uenthousiasme d^ Alfred et son bouillant courage avaient fait une impression profonde sur ceux qui s'étaient associés un moment à sa fortune; les plus grossiers même sympathisaient avec la douleur du père et refusèrent d'abandonner le château avant d'avoir rendu les derniers honneurs à leur jeune chef.

A la vue du prêtre conduisant le cercueil , ils se découvrirent et fléchirent le genou. Plusieurs,

tenant d^une main leur chapelet et de Fautre leur fusil, répondirent aux saintes litanies, et les rudes accens de leur voix montèrent j usqu^à Foreille du malheureux comte , qui , dans une douloureuse stupeur, contemplait d^une fenêtre de la tour cette scène lugubre éclairée par la lueur des torches.

Les dernières paroles du prêtre furent suivies d^une décharge générale de mousqueterie, et, lorsque tout fut accompli, la garnison quitta le château et se dispersa dans la campagne. Quelques hommes seulement demeurèrent , les uns , parce qu'ils se seraient reproché d'abandonner la place avant le comte , et les autres , parce qu'ils n'espéraient point trouver pour la nuit un refuge plus sûr.

On connaissait les ordres transmis par les autorités aux gardes nationales et à la troupe des places voisines , et l'on savait que le château ne pourrait être attaqué au plus tôt que dans la matinée du surlendemain. M. de Kérolais fît ses dispositions pour partir la nuit suivante. Un pêcheur promit de le recevoir dans sa barque et de le conduire en Angleterre. Il devait se rendre vers minuit , par des chemins détournés , à un point du rivage où il fut convenu que le pêcheur l'attendrait. Il consacra une partie de la matinée à écrire aux divers

membres de sa famille , à qui depuis environ huit jours il avait donné secrètement avis du lieu de sa retraite et des moyens de correspondre avec lui : Il était encore occupé de ce soin lorsqu'un jeune paysan , qui recevait pour lui toutes ses lettres , lui en apporta plusieurs arrivées de la veille et qu'ail n'avait pu lui remettre encore. Celle que le comte ouvrit la première était sans signature : Tinfame Maxime Tavait écrite.

Le malheureux, instruit par son affidé François de Févasion d'Alice, et ne doutant point que Christophe n'en fût l'auteur, s'était imaginé qu'après une démarche si décisive l'unique moyen de prévenir l'union qui l'épouvantait était d'informer le comte du mariage de Christophe et de l'existence de Geneviève ; et, pour ne point attirer sur lui les soupçons de son cousin , le traître déguisa son écriture et se donna pour un ami de l'abbé Grandin ; il avait reçu, disait-il, cette importante confidence de la bouche du vieux prêtre, avec injonction de ne la communiquer que dans le cas où Christophe songerait à contracter un second mariage. Maxime joignait à sa lettre une copie modifiée de celle qui était tombée entre ses mains et que le prêtre avait écrite , en révélant à Christophe l'existence de sa femme. Ignorant

où se trouvait alors le comte , Maxime lui adressa ses lettres chez madame d^Orgeval qui s^empressa de les envoyer à son frère dès qu'elle eut été secrètement informée par lui de sa retraite.

Le comte les parcourut en frémissant d'indignation et proféra de violentes exclamations contre Sauvai. Il ouvrit une autre lettre, et à peine en eut-il lu quelques lignes qu'il poussa des cris affreux et tomba dans un état convulsif, se roulant à terre , se meurtrissant la poitrine et criant :

Alice ! . . ma fille ! . . malheur à moi ! . . j'ai perdu mes enfans !

Cette lettre fatale était de madame d'Orgeval qui rendait compte de la fuite d'Alice et désignait Christophe pour le ravisseur.

Bertrand et quelques autres étaient accourus aux cris de désespoir du comte et lui prodiguèrent leurs soins ; mais leurs efforts furent long-temps impuissans. L'infortuné vieillard ne paraissait ni les voir, ni les entendre, et lorsque, vaincu par tant d'agitations violentes, il fut devenu plus calme en apparence , il se laissa porter sur un fauteuil , et là, presque sans mouvement, et la tête inclinée sur sa poitrine, il ne répondit rien pendant plusieurs heures h ceux qui l'approchaient; mais de temps en

temps son sein oppressé se soulevait , et il murmurait sourdement. « O ! malheur à moi ! malheur!... j'ai perdu mes enfans! »

Cr Wnd,

Le comte Jeiiieura plougc jusqu^iu boir dans le plus morne abattement : toutes ses facultés semblaient anéanties par Fexcès de la souffrance. Les heures s^éco niaient , le moment fixé pour son départ approchait et il ne paraissait plus y songer. Le petit nombre de ceux qui étaient restés au château avaient heu de craindre une attaque nocturne , car déjà des gens de la campagne assuraient que Tavant-

garde d'une colonne ennemie n'était plus qu'à deux ou trois lieues. Chacun au château , frappé de l'imminence du danger, s'empressait autour du comte et lui rappelait la nécessité de fuir : mais lui opposait à toutes les prières une résistance inflexible.

— Où voulez-vous que j'aille maintenant ? s'écriait-il dans sa douleur, qu'ai-je besoin d'un asile?... je n'ai plus d'enfans !

— Mon cher maître , disait Bertrand à qui le comte avait communiqué les fatales lettres, mademoiselle Alice n'est peut-être pas si coupable, elle vit encore pour le bonheur de votre vieillesse.

— Que n'est-elle morte! répondit le père d'une voix effrayante ; je te dis que je l'aimerais mieux dans le cercueil qu'au pouvoir de ce misérable.

— Vous ne penserez peut-être pas toujours ainsi , car il y a remède à tout , mon bon maître, excepté à la mort... conservez-vous pour des temps plus heureux... ne tombez pas vivant au pouvoir de vos ennemis : ne leur donnez pas ce nouveau triomphe... bientôt ils seront ici.

—Qu'ils viennent ! dit le vieillard inflexible, qu'ils viennent! ouvrez les portes... je les attends... je veux mourir. . . qu'ils me tuent ! que

LB DUEL. 3Ci

mon sang souille leurs mains, et s^altache comme une malédiction à leur gouvernement infâme I

Et comme on insistait encore pour le faire changer d'avis , il s**irrita de tant dUmportunités et déclara que sa résolution d'attendre l'ennemi était irrévocable : mais en même temps il enjoignit de fuir à ceux qui l'environnaient encore , et les exhorta tous à mettre leurs personnes en sûreté. Ils obéirent à l'exception de Bertrand qui embrassa les genoux de son vieux maître et protesta qu'il ne l'abandonnerait jamais. Le comte pressa la main de son serviteur et n'insista plus. Au moment où le soleil disparut à l'horizon, tous^ deux restaient seuls avec le concierge dans la vieille tour de Kerlan.

On entendit alors une voiture s'arrêter à la grille d'entrée... Bientôt après, des pas légers et rapides retentirent sur l'escalier ; la porte s'ouvrit , et , guidée par un enfant du concierge , Alice se précipita dans la chambre en s'écriant :

— Mon père ! mon bon père !

Le comte était assis dans son fauteuil : il recula d'abord son siège comme frappé de surprise... puis repoussant sa fille de la main, il dit d'un ton austère et glacial :

;JG';- LIVRE VI.

— - Que venez-vous faire ici?.... Je ne vous connais plus Allez rejoindre votre ravisseur î

— Mon père ! ô mon père , pardon ! dit Alice en se jetant à ses pieds, ne me jugez pas sans in^entendre.

— Va rejoindre ton ravisseur, reprit sourdement le vieillard : nieras-tu quUl ait été le complice de ta fuite ?... Tu ne le nieras point.

— Non, dit Alice; mais votre fille est sans tache elle est digne de vous.

— Tais-toi , malheureuse ! N^as-tu pas écouté cet homme que j^abhorre ? ne Fas-tu pas suivi au mépris de Findignation paternelle ? Ah ! déjà le châtiment des enfans ingrats pèse sur toi , car le misérable t^a trompée... il a une femme, et elle vit !

— Mon père , dit Alice avec énergie , Christophe est bien coupable... mais en recherchant ma main , il n''a point pensé commettre un crime; affreux , irréparable.

— Sa femme vivait, te dis-je !

— Il ne le savait pas.

~~ Il le savait! répondit le vieillard d^ une voix foudroyante en ramassant sur la table la lettre de Maxime et la présentant à sa fille atterrée.

Il se leva aussitôt , et , par un instinct de père

Page 1