LE DUEL
vengeance, et s^élançant vers Fennemi inconnu qui était resté à la môme place , immobile et les bras croisés...
— Sang pour sang ! lui cria-t-il.
Ils se reconnurent et tous deux poussèrent une exclamation terrible.
— A Tarme blanche ! dit Renaud , jetant une paire de pistolets et tirant un sabre d^infanterie qu'il portait sous sa redingote.
— Oui , corps à corps ! répondit le comte en quittant son fusil pour saisir son couteau de chasse.
Les deux champions se dirigèrent en silence et d'un accord tacite vers le même point , à quelques pas du lieu où Christophe était gisant. Celui - ci , incapable de tenter aucun effort pour les séparer , fut témoin de ce duel terrible , de cette lutte furieuse , gigantesque , s'il est permis de la mesurer aux passions qui enflammaient les combattans Ces deux hommes , si estimables d'ailleurs , mais en qui s'étaient incarnées, pour ainsi dire, les fureurs politiques de leur époque touchaient au moment si long-temps souhaité ; leur haine, accumulée depuis quarante ans , s'exhalait enfin librement de leur poitrine... ils allaient s'égorger.
Leur lutte eflroyabl était , en quelque sorte , celle de Fancien régime et de la république personnifiés en eux , et telle était la fureur qui les transportait Tun et Tautre , qu^ils songèrent beaucoup moins à se défendre qu''à frapper.
Si leurs armes eussent été de meilleure trempe ou plus acérées, ils seraient tombés morts au premier choc : leur sang s^échappa bientôt de nombreuses blessures ; mais ils paraissaient insensibles à la douleur , et leur colère était pour eux comme une source de vie intarissable. Ils se prirent corps à corps et se tinrent si étroitement enlacés qu^ils ne purent étendre le bras pour frapper : mais, lorsqu'ils eurent fait chacun de vains efforts pour terrasser leur ennemi , tous deux se sentirent chanceler, épuisés qu''ils étaient par la fatigue et la perte du sang. Ils se tinrent quelques momens immobiles, appuyés sur leur arme et s'étreignant par la main, comme pour s'assurer que leur proie n'échapperait pas. Dans cette situation , ils échangèrent un regard furieux, puis , se sentant défaillir , ils lâchèrent prise et recueillirent leurs forces : Renaud fit un pas en arrière, et ils se précipitèrent encore une fois l'un sur l'autre, en se portant des coups désespérés. Dans ce dernier choc , le sabre de Renaud