‹ Christophe SauvalChapitre 5 sur 32 · CAPITULATION · texte numérisé non relu

CAPITULATION

gré de ses passions. Toutefois , avant de faire violence au sentiment intérieur , Christophe avait de cruels combats à soutenir , et Finstant qui suivit son dernier entretien avec Adolphe ftit pour lui un de ces momens de crise douloureuse.

— Hélas ! dit-il en lui-même , il est donc vrai qu'on se livre pieds et poings liés au parti auquel on s'attache, et qu'un homme politique ne peut être impunément impartial ou modéré !

Il arpentait la chambre dans tous les sens , ne sachant que résoudre et retournant sa situation dans son esprit sous ses diverses faces : de toutes parts il y trouvait des sujets d'humiliation et d'inquiétude: Il reconnaissait luimême que la dynastie était mal assurée sur le trône ; il prévoyait une catastrophe éloignée , et du parti qu'il allait prendre dépendait peutêtre son avenir. Il savait trop bien qu'il n'avait ni appui, ni indulgence à espérer du parti royaliste , car déjà plusieurs de ceux qui vantaient son mérite lorsqu'ils attendaient de lui une lâche défection , le dénigraient à outrance depuis qu'il s'était montré incorruptible ; il reconnaissait enfin que , s'il n'était soutenu par le parti libéral , toute voie serait fermée à son ambition. Il relut le fiital article qu'Adolphe avait à

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dessein mis sous ses yeux ; il se rappela ses dernières paroles, avec eflroi ; il se vit perdu dans Fopinion, à moins de prendre sur-le-champ une résolution extrême. Il réfléchit alors, sous Timpression de cette crainte , à la conduite du ministère; il scruta ses actes dans l'espoir d^y trouver des fautes, et, attribuant enfin toutes ses perplexités à la nomination si impopulaire qui avait provoqué cette cruelle scène :

— Pourquoi diable aussi , s^écria-t-il , le ministère a-t-il permis ce choix absurde? il devait envoyer sa démission au roi. Adolphe a dit vrai: le gouvernement est sans forces , et le moyen de lui en donner est de lui reprocher de n^en pas avoir : c'est un service à lui rendre. J\ii trop dédaigné depuis long-temps les avis de mon excellent oncle. Un peu d'énergie lui fera plaisir : nos amis seront contens de moi et ma conscience sera tranquille.

La question se trouvait ainsi résolue, et Christophe crut s^être tiré d^un pas difficile à son honneur et sans faire trop de violence à ses scrupules. Il oubliait qu^il avait résolu, le matin même , de défendre le ministère , et se mettant aussitôt à Toeuvre, il pensa faire preuve do modération et d^égards [lour les ministi'es en n^accusant que leur impuissance , comme si le

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coup le plus mortel qu"*! l soit possible de porter à un cabinet n^était piïs de ])roclainer sa faiblesse.

^^Hj^a^menu

Si la situation de Christophe était pénible au sein de son propre parti , elle était bien plus fausse encore vis-à-vis de la famille Kérolais , dont tous les membres , à Texception d'Alfred, furent de nouveau réunis à Paris dans les premiers jours de décembre 1828. Malgré le charme invincible qui l'attirait à Thôtel d'Orgeval , Christophe y fut beaucoup moins assidu que par le passé 5 car il sentait qu'il ne pouvait

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plus y être bien accueilli que dans Pattente (fun succès dont il commençait h désespérer lui-même.

La baronne ne lui pardonnait point de lui avoir ravi Thonneur qu'elle attendait de sa conversion ; mais Tacquisition du domaine de Kérolais , et la parenté présumée de Tavocat avec Joachim Sauvai , avaient considérablement affaibli la rancune de cette dame et les appréhensions qu'elle avait conçues de l'attachement d'Alice. Toutefois, avant d'accorder de nouveau quelque estime à Christophe, elle attendit plus ample information , et se contenta de lui faire un accueil froid et poli , exactement semblable a celui qu'il reçut de d'Orfeuil. Ce dernier, qui n'avait garde de renoncer, sans d'excellens motifs, à un avantage quelconque, voulait bien encore faire fond sur le crédit de Christophe dans le parti libéral, mais seulement sous condition qu'il ne serait point exposé à reconnaître pour son beau-frère un homme de rien , un roturier. Il montrait donc à Christophe la même estime pour son talent et pour son caractère ; néanmoins la légèreté de son ton et de ses manières donnait suffisamment à entendre qu'il attachait peu d'importance aux formules polies de ses propres paroles , et qu'il ne s'engageait en aucune façon pour l'avenir. D'Or-

rÊttjgaigfment.

Si la situation de Christophe était pénible au sein 'de son propre parti , elle était bien plus fausse encore vis-à-vis de la famille Kérolais , dont tous les membres ^ à l'exception d'Alfred, furent de nouveau réunis à Paris dans les premiers jours de décembre 1828. Malgré le charme invincible qui l'attirait à Thôtel d'Orgeval , Christophe y fut beaucoup moins assidu que par le passé 5 car il sentait qu'il ne pouvait

i/engagement. 8J

plus y être bien accueilli que dans Pattenle (Pun succès dont il commençait à désespérer lui-même.

La baronne ne lui pardonnait point de lui avoir ravi Thonneur qu'elle attendait de sa conversion ; mais Tacquisition du domaine de Kérolais , et la parenté présumée de Tavocat avec Joachim Sauvai , avaient considérablement affaibli la rancune de cette dame et les appréhensions qu'elle avait conçues de rattachement d'Alice. Toutefois, avant d'accorder de nouveau quelque estime à Christophe, elle attendit plus ample information , et se contenta de lui faire un accueil froid et poli , exactement semblable à celui qu'il reçut de d'Orfeuil. Ce dernier, qui n'avait garde de renoncer, sans d'excellens motifs, à un avantage quelconque , voulait bien encore faire fond sur le crédit de Christophe dans le parti libéral, mais seulement sous condition qu'il ne serait point exposé à reconnaître pour son beau-frère un homme de rien , un roturier. Il montrait donc à Christophe la même estime pour son talent et pour son caractère ; néanmoins la légèreté de son ton et de ses manières donnait suffisamment à entendre qu'il attachait peu d'importance aux formules polies de ses propres paroles , et qu'il ne s'engageait en aucune façon pour l'avenir. D'Or-

fit vœu de veiller sur elle-même de manière à ne donner aucun encouragement aux dangereuses espérances de Christophe. Sa vie devint une lutte de tous les instans ; elle passait une partie de ses nuits dans les veilles et dans les pleurs, demandant à Dieu des forces contre ellemême : soit par un instinct de pudeur, soit pour ménager la sensibilité de son père, elle essayait de cacher à tous les yeux cette lutte cruelle et les seuls signes qui la révélaient à des regards attentifs , étaient l'air triste et rêveur de sa physionomie , auparavant si vive et si enjouée , et la rougeur légère qui colorait subitement ses joues à la vue de Christophe , ou lorsqu'un incident quelconque amenait l'entretien sur un sujet analogue à celui de toutes ses pensées.

Aucun des symptômes de ses souffrances morales n'échappait au comte , il eût donné tout au monde pour ramener un sourire de bonheur sur les lèvres de son enfant ; il s'épuisait en efforts pour la distraire , et , lorsqu'il lui prodiguait les plus tendres soins , elle souriait encore , mais ses regards conservaient une expression mélancolique et résignée, qui faisait à son insu le désespoir de son père. M. de Kérolais souhaitait et tremblait a la fois d'arracher les aveux du cœur de sa fille : lui-même sen-

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tait son secret sur Christophe prêt à lui échapper : il attirait Alice sur son cœur où Torgueil de race et Tamour paternel se livraient de violens combats, ses larmes tombaient alors sur le h'ont de son enfant; ils se comprenaient tous deux , sans oser se le dire, et ils étaient également à plaindre.

Alice ne trouvait de soulagement qu'auprès de sa sœur et continuait à épancher ses peines dans son sein. Un jour qu'elle souffrait plus que de| coutume , madame d'Orfeuil , assise à ses côtés et vaincue par une douleur si touchante et si vive , ne put résister à la tentation de donner quelque espoir à sa sœur : elle lui fit part des présomptions favorables de son père sur l'origine de -Christophe , et l'assura que le jour où celui-ci serait reconnu pour être de bonne maison , le comte ne ferait plus aucune difficulté de l'avouer pour gendre.

Cette confidence imprudente bouleversa l'esprit d'Alice et lui causa d'abord une joie extrême : ce n'était pas que Sauvai lui parût plus digne de son amour comme héritier d'un nom illustre, et pourtant elle vit, dans cette nouvelle, la confirmation de la bonne opinion qu'elle avait conçue de lui. En effet, se dit-elle, si mon père ne s'oppose à notre union par aucun motif fondé sur le caractère ou sur les principes

de Christophe c'est qu'il Testime et le juge digne de moi : qu importe que Christophe soit d'une noble origine s'il réunit d'ailleurs en sa personne , de l'aveu même de mon père , tout ce qui peut assurer le bonheur d'une femme?

Alice avait à peine auparavant assez de force pour combattre avec succès son amour , et l'aveu de sa sœur lui enlevait son plus ferme point d'appui dans cette lutte désormais inégale. Elle ne résolut pas moins d'obéir à son devoir et de respecter la volonté de son père; mais elle ne put se persuader qu'il voulut sacrifier le bonheur de sa fille à des préjuges dont elle comprenait peu la puissance , et elle se flatta de triompher avec le temps d'une résistance qui d'abord lui avait paru invincible.

La réserve d'Alice infligeait mille tortures à Christophe : il n'avait pu , depuis son retour, l'entretenir ime seule fois en particulier et s'assurer ainsi de la constance de ses sentimens. Vivement blessé d'une froideur apparente dont il n'appréciait point la cause , il ne devinait pas ses combats secrets, et, aussi prompt à désespérer qu'il l'avait été à concevoir des espérances téméraires, il vit, dans la persévérance d'Alice à l'éviter, l'effet des préjugés de famille, et se crut dédaigné. Il tomba dans un abattement profond

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dont il ne sortit , à de rares intervalles, que par des crises violentes dans lesquelles il accusait Tordre social de toutes ses misères. Les jouissances de la fortune, celles que donne la renommée, n'^avaient plus d^attrait pour lui : cependant le style de ses articles politiques gagnait chaque jour beaucoup en amertume , et il n'était plus nécessaire qu'Adolphe stimulât son ressentiment. Christophe réprimait avec peine des mouvemens de fureur contre des hommes qui ne tenaient point compte de son mérite personnel , et qui , pour le reconnaître leur égal ^ lui imposaient des conditions qu'il jugeait plus absurdes et plus odieuses à mesure que son espoir de les remplir diminuait. Il commençait à voir réellement un crime dans les ménagemens du cabinet pour le parti auquel ces hommes appartenaient : aussi attaquait-il sans scrupule et à outrance les ministres , et déversait-il, à pleines mains, le ridicule et le mépris sur ses adversaires politiques. C'était l'orgueil humilié qui dictait ses articles, et ii ne trouvait quelque adoucissement à son noir chagrin qu'en épanchant sur le papier son fiel et sa colère. Quelquefois , s'abandonnant à de sombres accès de mélancolie , il songeait à tout quitter, à fuir le monde , à s'ensevelir au fond d'une retraite où il oublierait Alice , la politique et l'ambition :

combien alors il portait envie à ceux qui trouvent dans leurs espérances en un monde meilleur Un remède assuré contre les déceptions de celui-ci ! Il eut beaucoup donné pour ranimer une étincelle de foi religieuse dans son cœur ; mais, privé d^un tel secours, il sentait bien que , s'il vivait dans Tinaction , Tardeur de son imagination dévorante se changerait en délire ou le consumerait lui-même. Il n'avait, pour ainsi dire , plus de famille ; car son orgueil répugnait à conserver d'étroites relations avec la plupart de ses parens , et , à l'exception de Pierre Renaud , il les reniait tous dans son cœur : il était donc comme seul au monde. Souvent , en proie à ime agitation violente , il marchait lentement dans sa chambre en étouffant des gémissemens; si ses yeux venaient à rencontrer une glace , il y voyait avec effroi les rides précoces de son front , et les cheveux gris et rares dont ses tempes étaient à peine ombragées. Etait - il déjà trop vieux avant trente ans pour inspirer un amour égal au sien ? Devait-il renoncer à presser une femme aimante et aimée contre son cœur ? Serait-il seul? toujours seul jusqu'au tombeau? Alice lui apparaissait alors plus belle, plus charmante que jamais, une force magnétique et irrésistible l'attirait vers elle, il l'appelait à grands

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cris, ses bras s'ouvraient et se fermaient à vide, et des visions enivrantes achevaient d'égarer sa raison : il prononçait de nouveaux et terribles serrnens ; il jurait qu'Alice serait à lui, et poursuivait avec une sorte de rage des démarches dont le résultat devait soumettre à ses désirs l'indomptable orgueil d'un père. Hélas ! ses efforts infructueux l'éloignaient de son but au lieu de l'en rapprocher, et chaque fois quVprès des peines infinies , il soulevait un coin du voile qui lui cachait l'origine de sa famille , il trouvait dans ses découvertes beaucoup plus de sujets de s'humilier que de s'enorgueillir.

Il apprit un soir, dans une maison où il espérait recueillir d'utiles renseignemens , qu'gne dernière chance de succès lui était enlevée. Il maudit alors ses vaines poursuites , lança de nouveaux sarcasmes sur les faiseurs de généalogies, et tonna contre les titres de noblesse : « Les miens sont là, dit-il, en se frappant le front , ils valent bien de mauvais parchemins : c'en est fait , j'abjure un rôle indigne de moi. ))

Il sortit de cette maison', l'imagination fort échauffée , et sans trop savoir de quel côté il dirigeait ses pas. Huit heures venaient de sonner, et, au bout de quelques minutes, Christophe reconnut qu'il se trouvait à la porte de

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rhôtel d'Orgeval : elle était entr^ouverte , il en franchit le seuil , ne parla point au concierge et monta comme entraîné par une force irrésistible. Un domestique Tannonça , et il entra au salon où Alice était seule sur une ottomane et occupée à broder : son père venait de sortir en voiture avec sa tante.

Elle se leva au nom de Christophe , rougit , et pria qu''on avertît sa sœur.

— Eh quoi ! mademoiselle, lui dit Christophe avec amertume, m^ enviez-vous jusqu^au hasard qui me fait vous rencontrer seule ici ? En trois mois est-ce trop d'un entretien ?

Alice s'était rassise ; elle tressaillit , leva les yeux sur Christophe, et, h^appée sans doute du bouleversement de ses traits :

— Mon Dieu ! dit-elle qu'avez-vous ?

— T- Est-ce à vous de le demander, lui répondit Christophe en s'asseyant auprès d'elle. Interrogez votre cœur , et il vous instruira mieux qu aucune de mes paroles.

— Je ne vous comprends pas.

— Ah ! ne voyez-vous pas que je souffre, et que je souffre à cause de vous ? car vous avez oublié votre serment.

— Moi!

— Ne m'aviez-vous pas promis estime... amitié?... j'attendais plus encore. . . . Votre cœMr ,

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disiez-vous, ne changerait jamais. . . et pourtant votre langage , vos regards , vos manières , tout est changé. Insensé que j'étais! je me croyais aimé , et je ne suis plus pour vous qu'un objet de dédain ou de pitié !

— Ne parlez pas ainsi , dit Alice avec un accent déchirant : vous me faites un mal affreux.

— Démentez donc mes paroles ; jurez que le préjugé maudit qui règne en despote sur tous les vôtres n'a point accès dans votre ame ; jurez que vous ne m'avez pas sacrifié aux suggestions de l'orgueil.

— Ingrat , ingrat ! dit Alice d'une voix étouffée , en portant son mouchoir à ses yeux.

Ces paroles et ce geste firent tomber la colère de Christophe.

— Alice , reprit-il d'un ton plus doux , si je me trompe, pourquoi m^avez-vous brisé le cœur par votre indifférence ? Pourquoi enfin n'êtes-vous plus avec moi ce que vous avez été? Vous aussi auriez-vous donc , comme tous les vôtres , réglé vos procédés à mon égard sur le résultat des démarches que j'ai tentées pour vous apporter de vieux parchemins , de vains hochets que votre caste estime au-dessus des talens et des vertus? S'il est ainsi , je rougirais d'abuser de votre ignorance , car j'ai le cœur haut si ma naissance ne l'est pas. Chassez -moi

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donc de votre présence : non , je ne suis point rhéritier d^une noble famille ; non , je ne puis effacer la tache que la roture imprime à vos yeux sur mon front.

— Que vos paroles sont cruelles ! répondit Alice ; juste ciel ! est-ce vous qui imputez à un motif méprisable une réserve qu''un devoir saci é me commandait ? A quels aveux faut-il que je m^ abaisse devant vous? J^en appelle à vousmême : songez à mon père et répondez-moi.... Quoi I vous n^avez donc point vu mes douloureux combats.:, vous n^avez rien deviné, rien compris ?

Ces mots rapides , et Ténergie avec laquelle ils furent prononcés , firent en Christophe une révolution soudaine et complète :

— Alice ! s'écria-t-il en se précipitant à ses pieds , je comprends tout maintenant. Ah ! me pardonnerez-vous ?

— Levez- vous , lui dit-elle avec effroi : on peut entrer ici.

— Et qu''importe ? reprit Christophe obéissant avec regret : pourquoi mHmposer plus long-temps une odieuse contrainte ? Il faut que votre père sache la vérité , qu^il cesse de me forger une généalogie imaginaire , et qu^il accepte pour sa fille Théritage de ses aïeux. Souf-

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frez que je lui demande aujourd'hui même votre main.

— Pas encore , dit Alice alarmée : vous ne connaissez pas mon père. Soyez prudent, ne précipitez rien , ou vous risquez de tout perdre.

— Ah ! vous avez peur ! reprit Christophe , et la crainte que votre père vous inspire estelle plus forte que votre amour ?

— Non , non , j'en atteste le ciel , ce n'est pas la crainte qui me fait hésiter entre mon père et vous. Oh! vous ne savez pas comme il m'aime, à quel point il m'est cher, combien je souffre à la seule pensée d'affliger son noble et

tendre cœur! Ecoutez, Christophe, soyez

juste et généreux : j'aurais du étouffer ou vous taire un sentiment que mon père réprouve ; j'aurais sans doute eu assez de force pour lutter contre moi-même ; mais j'en ai manqué contre vos soupçons et votre douleur. Que j'obtienne de vous, en retour, une preuve, une seule preuve de tendresse et de dévouement.

— Laquelle donc , laquelle ? dit Christophe respirant à peine.

— Respectez ma tendresse pour mon père ; ne me demandez pas de vouer ses derniers jours au désespoir. Christophe, ayez confiance et suspendez vos aveux. Les motifs que vous oppose mon père sont moins sérieux que je ne

Pavais craint d^abord.... Un jour, vous aussi vous serez son enfant.

— - Et s^il persiste dans son refus , s^il m'^accable de ses dédains ?

— Là sera ta récompense , dit Alice en montrant son cœur , nos mains ne seront unies que de Taveu de mon père ; mais', j^en fais le serment , je n'aurai d'autre époux que toi*

— Alice , fille adorée , dit Christophe en se levant soudain, scelle donc cette promesse par un gage dont le souvenir soit impérissable.

Alice s'était levée en même temps que lui par un instinct de pudeur et de crainte : il la saisit tout éperdue , et posa un ardent baiser sur ses lèvres avant qu'elle ait pu se dégager de ses bras : elle demeura interdite et debout devant lui, muette de confusion et d'épouvante.

La porte s'ouvrit presque aussitôt et madame d'Orfeuil entra dans le salon. Christophe ne put se dispenser de consacrer quelques minutes à un entretien qui fut pour lui un long supplice , sa tête délirait , il savait à peine le sens des paroles vagues qui sortaient de ses lèvres et n'entendait point celles qui lui étaient adressées.

Dès que la bienséance le permit, il prit congé des deux sœurs et rentra chez lui dans un trouble inexprimable ; mais ce trouble était

l'engagement. y?

toute ivresse et bonheur : les aveux d'Alice retentissaient encore comme un enchantement à son oreille et un fleuve de feu coulait dans ses veines.

vu

ranicie.

Christophe , en rentrant chez lui , s'*abandonna sans contrainte aux transports d^une joie folle : pendant plusieurs jours ses regards, sa physionomie, son langage, tout exprimait un bonheur quHl avait peine à contenir au-dedans de lui-même. Ces manifestations si nouvelles parurent étranges à tous ceux qui le voyaient habituellement sombre , irascible et rêveur , et personne n^en fut plus vivement frappé que son

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secrétaire Maxime, dont J'humeur se réglait presque toujours, en sens inverse, sur celle de son patron. Il était gai lorsque Christophe paraissait triste, et se montrait au contraire soucieux et morose dans les rares momens où un rayon de joie éclaircissait le front de son cousin ; car non-seulement il ne réprimait point les mouvemens de la plus basse envie, il y avait encore , dans cette ame de boue , un égoïsme féroce qui rendait son inimitié mortelle pour Christophe. Il regardait tout le bien de son parent comme devant lui appartenir un jour, et depuis que celui-ci avait hérité de son oncle André , Fimpatience et la cupidité enflammèrent la haine de Maxime au point de lui rendre insupportable la contrainte qu^il s^imposait pour le convaincre de son dévouement. La délicate constitution de Christophe, Fénergie dévorante de ses désirs étaient pour Maxime autant de motifs d^espérance , et le peintre n'étudie pas sur la physionomie de son modèle le jeu des émotions de Famé avec plus de soin que Maxime n'observait, dansFaltération des traits de Christophe, le ravage des passions et les chances plus ou moins rapprochées d'un riche héritage.

On conçoit qu'avec de semblables dispositions il ne redoutait rien plus que de voir son

cousin prendre femme une seconde fois : un mariage, en effet, eût mis bientôt ses brillantes espérances au néant : il regardait Christoplie comme lui étant inféodé , corps et biens par le sort , et , mettre tout en œuvre pour rempêcher de se remarier, était, à ses yeux, user d^un droit légitime. Aussi épiait-il soigneusement toutes ses démarches. Il avait, au moyen d^un nommé François, domestique de la baronne, des intelligences dans Thôtel d^Orgeval, et se fit exactement instruire des relations de Christophe avec la famille Kérolais : il en conçut d^abord peu d''inquiétude , et y trouva même un grand sujet de contentement : les prétentions aristocratiques du comte le rassuraient complètement contre Téventualité des succès de son cousin auprès d'Alice , et son esprit satanique t^'ouvait un indicible plaisir à sonder les blessures de Christophe , quand celui-ci revenait de cette maison , le cœur navré de chagrin : Ptlaxime faisait alors , avec un art désespérant , la contre partie du rôle quMl avait si bien joué pendant le séjour d'André Sauvai et de la famille Louchet à Paris ; il se mettait à la place de son cousin, pestait, murmurait contre forgueil de race , puis compatissait aux souffrances que Tamour propre de Christophe avait eu sans doute à endurer, et il achevait

l'article. loi

ainsi d^rriter ses douleurs, sans que Sauvai eût le droit de se fâcher ou de se plaindre.

Telles étaient les joies et les délices suprêmes de Maxime : cependant, lorsque en dépit de tout ce qui devait contribuer à rendre pénibles les relations de Christophe avec cette société , il vit ses visites devenir plus fréquentes , il se douta que son cousin trouvait dans le cœur d'Alice un dédommagement à ses humiliations, et, lorsque enfin , après la mort d'André Sauvai , Christophe fut à la tête d'une grande fortune , Maxime se rappela , non sans terreur, de nombreux exemples d'unions dans lesquelles l'or avait balancé le défaut de naissance : ce fut bien pis quand il vit son parent possesseur de l'ancien manoir dfes Kérolais : il crut tout perdu, des visions effroyables passèrent devant ses yeux ; c'est assez dire pourquoi la joie qui brilla dans ceux de Christophe , à la suite de son engagement avec Alice , fut pour Maxime un odieux spectacle; le bonheur de l'un mettait le comble à l'épouvante de l'autre , et Maxime, dès ce jour, jura de tout tenter plutôt que de voir sa propre ruine consommée au pied de l'autel.

Il mit aussitôt à exécution un plan infernal, et, pour connaître le premier moyen auquel il eut recours, il faut revenir à un personnage

dont il n^a pas été fait mention depuis longtemps.

Si nous avons cessé de parler du baron Plumet, ce nVst pas qu'il ait rien perdu de son importance ; mais c^est tout simplement parce que Sauvai le fréquentait moins depuis son intimité avec les Kérolais. Les habitudes ou les dispositions du noble habitant de la Chaussée-d'Antin n'avaient subi aucune modification grave; c^était toujours le même étalage d'une philanthropie plus profitable à sa renommée que coûteuse à sa bourse ; c'^était la même haine sourde et opiniâtre contre une cour à qui la noblesse impériale semblait chose infiniment moins respectable qu''elle ne Tétait aux yeux de M. Plumet. Il avait été porté à la Chambre à peu près en même temps que le comte de Kérolais, et, au grand scandale de plusieurs de ses amis , il soutenait de toute la force de ses poumons, le ministère Martignac: quelques mots suffiront pour expliquer sa conduite.

Il avait acheté depuis peu une magnifique propriété aux environs du château d'Orfeuil , et se trouvait ainsi le voisin de campagne de la famille Kérolais. Celle-ci donnait le ton à quelques lieues à la ronde, et ne recevait qu^me

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société de choix, dont il suffisait d'être exclu pour n'être point censé appartenir à la meilleure compagnie. Or, le baron, qui eût trcsvolontiers, en dépit de son libéralisme, joué le rôle d'un seigneur féodal , comprit tout ce qu'il gagnerait en considération, aux yeux de ses fermiers et des petits bourgeois ses voisins, s'il parvenait à prendre rang parmi l'ancienne noblesse du pays, et, bien qu'il détestât de toute son ame les d'Orge val et les Kérolais , il se mit en frais pour quêter leurs bonnes grâces, et ne négligea rien pour être admis sur un pied familier au château d'Orfeuil. Mais s'il y avait une chose au monde que M. de Kérolais exécrât plus que le jacobinisme, c'était l'aristocratie de T-empire; il haïssait, dans M. Plumet, moins encore ses opinions que son titre , et cette invincible répugnance fut l'écueil contre lequel échouèrent , à la grande confusion du baron, toutes ses savantes manœuvres : la place fut imprenable.

Peu de temps après son arrivée dans son nouveau domaine , M. Plumet s'était empressé de rendre visite au comte et à sa famille : il vint donc en brillant équipage avec un grand chasseur empanaché derrière son carrosse. Il fut reconnu de loin , arrivant au grand trot dans l'avenue du château, par ceux qu'il venait visi-

ter, et se serait poignardé plutôt que d'avancer, s'il avait vu le mouvement d'épaules et le sourire de ceux-ci à l'aspect de sa riche livrée. Il en fut reçu très-froidement quoique avec politesse , et les quitta en prodiguant les sourires et les révérences , mais aussi avec un profond dépit au fond du cœur.

M. de Kérolais et son gendre lui rendirent sa visite au bout de quelques jours , sans nul fracas et en tenue fort simple. M. Plumet vit , dans ce sans - façon , un manque de convenances, ou un oubli de sa dignité, quoique assurément personne n'eût songé à lui faire injure. Le comte et d'Orfeuil maintinrent la conversation sur le terrain banal des généralités , évitant avec soin toute phrase ou toute réponse familière qui aurait pu faire supposer un commencement d'intimité avec leur voisin. Celui-ci s'en aperçut , et ce ne fut pas pour lui une petite mortification. A quelque temps de là néanmoins , il fit un nouvel effort , et engagea ses voisins à dîner. Son invitation fut suivie d'un refus motivé sur un prétexte plausible dont le baron ne fut pas la dupe ; il laissa éclater son mécontentement en termes fort peu mesurés , et ne sut pendant quelque temps que résoudre ; car, tandis que , d'une part , la vanité lui disait: allons, baron, courage, flatte ces

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gens-là et sois leur ami ; d'autre part, Forgueil humilié lui criait : romps sans retour avec ceux qui te méprisent, attaque -les, déchireles; fais -leur la guerre à outrance : il flottait encore dans cette irrésolution pénible lorsqu'il reçut un billet de M. d'Orfeuil, qui, à son tour, Tinvitait à dîner. Ce billet venait à point pour aider le baron à prendre un parti , et donna gain de cause à la vanité. M. Plumet se rendit au château où il reçut comme la première fois un accueil poli, mais plein de réserve, et très peu propre à encourager ses espérances. Enfin, après quelques nouvelles et infructueuses tentatives , il comprit qu'il ne réussirait jamais à se faire admettre dans cette maison sur le pied de l'intimité": il vit qu'il avait perdu son temps, ses peines et ses avances, et il aurait donné volontiers plus d'or pour effacer le souvenir de ses humiliantes démarches qu'il n'en avait offert de sa vie pour toutes les fondations philanthropiques du royaume.

Tout entier à sa disgrâce, il la sentait d'autant plus vivement qu'il ne pouvait en conscience l'attribuer qu'à lui même ; mais cette pensée lui était odieuse : il se persuada qu'il avait reçu des Kérolais une mortelle offense , il sacrifia tout au désir de se venger d'eux , et c'était assez que le ministère fût odieux au comte et

(UO LIVKE IV.

il ceux qui représentaient plus particulièrement Fancienne noblesse pour que le baron Plumet se déclarât Fun de ses plus chauds défenseurs : il faut toutefois lui rendre la justice d^avouer que ses protestations ministérielles ne modéraient en rien sa haine anti-dynastique, et que, tout en soutenant en public le gouvernement du roi, il ne conspirait pas moins en secret contre le trône en faveur d^un ordre de choses sur lequel il n'avait point encore dUdées fort nettes et dont il s^inquiétait assez peu , pourvu qu^en abaissant Taristocratie royaliste , ce nouvel ordre de choses remît en honneur et en crédit Taristocratie impériale.

Le baron espérait bien , en gardant à la chambre une attitude hostile aux partisans du comte , trouver le moyen de lancer à celuici quelque trait qui le blessât au vif : sa colère était a Taffût de toute occasion offerte à Texercice de sa vengeance , et il comptait sur elle pour donner à ses paroles une éloquence chaleureuse dont jusqu^dors il avait usé sobrement.

Il crut avoir trouvé le moment favorable dans la célèbre discussion sur le projet de loi municipale, que M. de Kérolais avait attaqué avec énergie. A peine le comte fut-il descendu de la tribune que son adversaire s^ élança. Le

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baron prononça ou plutôt vociféra quelques phrases incohérentes ; puis, soit par défaut d'idées , ou par excès de colère , il resta muet au milieu d'une magnifique période : trois fois il la recommença et trois fois il demeura court sans pouvoir l'achever : il eut beau froisser son cahier , serrer les poings et se gratter l'oreille, il ne trouva rien , et quitta la tribune comme un condamné descend du pilori , au milieu des signes non équivoques de l'hilarité de l'assemblée. Il souffrit cruellement de cet échec parlementaire , et il va sans dire qu'il en conçut une affreuse colère contre M. de Kérolais et qu'il lui voua une double haine. Une bonne occasion de se venger se présenta dès le jour suivant.

M. Plumet était resté presque seul dans la bibliothèque de la chambre , attentivement occupé de la lecture des journaux. Dans l'embrasure d'une fenêtre, à peu de distance du baron , un petit jeune homme à demi caché par la porte entr'ouverte d'une armoire de livres , feuilletait un épais in-folio derrière lequel l'autre moitié de sa personne se trouvait également dissimulée : ce jeune homme était Maxime Corbin, qui, ayant joint à ses divers autres mérites celui de sténographe pour une feuille obscure , suivait habituellement les débals de

la chambre. Au moment où il reconnut le baron, i^ le vit jeter les yeux à quelque distance sur un journal, puis presque aussitôt donner un signe expressif de joie , et se saisir avidement de cette feuille qui n^était autre que le dernier numéro de V Oracle , et qui renfermait un article sans signature , composé par Christophe , la veille de sa dernière entrevue avec Alice , dans un moment de désespoir et de dépit furieux, ^ancienne aristocratie y était vouée au ridicule, et il était impossible de mieux mettre en relief tous les côtés faibles du parti royaliste que ne Favait fait Christophe dans ce malheureux article, fruit d^un accès de colère. Le baron en fit ses délices, et d^autant plus qu'ail y rencontrait mot pour mot tout ce qu'il aurait eu si bonne envie de dire la veille. Il crut presque Favoir fait, et rien n'eût manqué à sa joie s'il eût trouvé un moyen de le faire lire au comte. C'était bien là en effet la réplique qu'il avait eu l'intention de lui donner, et M. de Kérolais , en la lisant dans cette feuille , ne perdrait rien pour avoir attendu.

Telles étaient les pensées du charitable baron , lorsque le comte lui-même entra dans la bibliothèque et se dirigea, par accident, du côté ou M. Plumet se tenait à l'écart. Celuici reconnut de loin son adversaire : l'éclair

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brilla dans ses yeux, un infernal sourire crispa ses lèvres , il baissa la lête , se couclia presque sur la table pour n^être pas vu, et se tapit derrière son journal comme un léopard guette , à couvert sous un buisson , la proie sur laquelle il va s'élancer.

Le comte continua d'avancer sans méfiance, et , lorsqu'il fut à portée et presque en face du baron, ce dernier redressa la tête, feignit de ne Pavoir pas reconnu plus tôt, et, après Tavoir salué avec une politesse étudiée, il lui adressa une question banale sur les travaux de la chambre.

Le comte y répondit sans se douter le moins du monde de l'intention qui Tavait dictée. Le baron crispait toujours son journal dans ses mains comme sHl avait craint qu'il ne lui échappât, et reprit d\ine voix qu'il cherchait à rendre agréable et douce :

— C'est une bien grave résolution que celle que vous avez prise avant hier , monsieur , et votre vote aura une grande portée.

— Hé ! monsieur , reprit le comte , ce qui en peut résulter de plus sérieux sera la culbute du ministère, et il n'y aura pas grand mal.

— Ce qu'il y a de surprenant en tout ceci , ajouta le baron , c'est que parmi ceux dont le vote a motivé le retrait de la loi municipale , il

y en a beaucoup qui , depuis douze ans , n'avaient cessé de la demander.

Ceci s'adressait directement à M. deKérolais qui répondit sèchement.

— Tout présent est à rejeter venant d'une main suspecte , et le ministère ferait bien d'en dire autant pour son compte , car l'appui de plusieurs l'ébranle plus qu'il ne le soutient.

— Eh , que voulez-vous ? répondit le baron qui feignit de ne pas comprendre la portée de cette parole , le ministère est dans une position fort difficile ; il sent qu'il faut rassurer les esprits et donner des gages à la nation. Ira-t-il pour réformer des abus mendier le secours de leurs défenseurs ?

— Cela vous plaît à dire, monsieur, répliqua le comte en s'échaufFant et en regardant son interlocuteur de travers; il y a bien des gens qui respectent, comme choses nécessaires au repos et à la grandeur d'une nation, ce que vous attaquez comme autant de fléaux , et , quant aux vrais abus , ceux qui les condamnent le plus rudement aujourd'hui, seraient les premiers aies défendre demain s'ils y trouvaient leur compte.

— Quoi ! que prétendez-vous dire ? demanda le baron.

— Je dis, monsieur, qu'on a vu depuis trente ans trop de fils démentir leurs pères ,

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trop d^hommes renier, en cheveux gris, les opinions de leur jeunesse, pour qu^il y ait encore en France beaucoup de niais qui se laissent prendre à leurs belles paroles. Ces genslà , Dieu me pardonne ! ne veulent-ils point qu'on respecte en eux ce qu'ils ont proscrit dans leurs devanciers ? Ils se sont affublés de leurs dépouilles, et vous venez me les vanter comme réformateurs des abus ! Ah vraiment, je voudrais voir ces messieurs à Fœuvre : le peuple les sifflerait bientôt de la bonne façon, et ils seraient les plus ardens à le bâillonner : ce n'est pas au reste ce qu'ils feraient de pire; car, avec la liberté de la presse , il n'y a pas de gouvernement possible en France ; le dévergondage des écrivailleurs passe toute mesure.

— Oh I pour cela , dit M. Plumet qui voyait avec joie la discussion revenir sur un meilleur terrain , je suis pleinement de votre avis , rien n'égale l'insolence de quelques journaux , et il suffit de porter un titre comme vous et moi pour être exposé chaque jour aux plus dégoûtantes attaques.

Le comte, à ce rapprochement inattendu, fit une grimace que M. Plumet parut ne point apercevoir. «Oui, continua celui-ci, c'est comme vous le disiez tout à l'heure, et nous autres libéraux , nous ne sommes pas la dupe des fia-

gorneries de MM. les journalistes. Un de ces matins ils nous traiteront comme ils traitent beaucoup d^honnêtes gens aujourd'hui : je m'^attends à tout, moi ; ils diront que nous sommes de vieux radoteurs, des hommes qui font grand bruit de leurs dignités , parce qu'ils savent bien que leur mérite sonne creux , des gens à idées ïîxes et qui sacrifieraient volontiers la France à un principe ; que sais - je , moi ? des espèces de Don Quichottes , des fous. )>

— Monsieur , monsieur ! dit le comte furieux.

— Eh ! reprit le baron , ce n'est pas moi qui dit cela , ce sont ces maudits journaux ; et tenez , en voici précisément un qui m'est tombé sous la main : donnez- vous la peine de le lire et [vous verrez si j'exagère : il est vraiment curieux d'impudence ; j^ ne crois pas que l'insolence puisse aller plus loin.

En achevant ces mots , le baron mit , sous les yeux et dans la main du comte, le journal qu'il avait si précieusement conservé pendant cet entretien , et , en le saluant du geste , il se leva et s'éloigna ; mais ce ne fut pas sans savourer sa vengeance , sans attacher ses yeux sur le visage de M. de Kérolais, pendant que celui-ci lisait l'article dont chaque mot était pour lui un sanglant et douloureux outrage.

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