‹ Christophe SauvalChapitre 7 sur 32 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

gnez-moi : j^ai besoin de votre indulgence et de votre pitié. Si vous saviez combien je maudis toutes mes misères ! à quels écueils est exposé Phomme qui ne trouve autour de lui qu^ironie, orgueil , égoïsme et dédain , qui ne rencontre aucune main secourable qui soutienne son courage ou sa vertu ! . . . Lorsque vous vous offrîtes pour la première fois à mes regards , je fus frappé comme d^une apparition céleste.... je me dis : Cest elle qui épurera mes passions , qui dirigera mes efforts vers un but noble et glorieux ; c^est elle qui guérira toutes mes blessures... Alice, me suis-je trompé? La disgrâce que j'ai encourue ne changera-t-elle point pour moi votre cœm^ tendre et généreux ? Révoquerez-vous la parole mille fois bénie que vous m'avez donnée? O mon ange, mon Alice, ce que tu as fait pour moi le feras 4u encore ? Ton amour, c'est toute ma joie , c'est ma vie : sans ton amour, sans l'espoir de te posséder , l'existence n'est plus pour moi qu'un odieux fardeau. Alice , ob! dis-moi que j'aurais tort de la maudire , dis-moi que je puis espérer ! ))

Cette lettre écrite, il s'agissait de la faire parvenir secrètement entre les mains d'Alice, et Christophe comprit la nécessité de se ménager des intelligences dans l'hôtel où il ne pouvait

lis LIVRE IV.

plus pénétrer lui-même. 11 songea tout d^abord à ce même François dont Maxime Coibin avait fait son espion dans la famille de Kérolais : Christophe lui avait rendu quelques services ; il élait naturel quHl comptât sur lui pour Tobliger à son tour, et François n^était pas homme à refuser ses bons offices lorsquHl était sûr que son dévouement serait largement payé:il prenait indifféremment de toutes mains. Il servait déjà Maxime contre Christophe ; il consentit à servir celui-ci contre ses maîtres, et il aurait tout aussi bien fait la contre-partie de ces rôles divers sUl y eût trouvé son compte.

Il s^acquitta fidèlement de la commission de Christophe et celui-ci le lendemain , en recevant deux lettres des mains du facteur poussa un cri de joie : il avait reconnu sur Fadresse de Tune Técriture d^ Alice ; il la porta à ses lèvres, rompit le cachet d^une main tremblante et lut ces lignes.

«Espérez :ne doutez plus, Christophe, épargnez mon pauvre cœur : non , je ne suis point changée pour toi , non , je ne révoquerai point ma promesse. Hélas 1 pour te convaincre, que puis-je de plus que ce que je fais aujourd'hui ; car t'écrire , te répéter que mon cœur et ma vie sont à toi, c'est agir contre une volonté

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chère et sacrée ; mais ta lettre m'a émue jusqu'au fond de Tame , et je n'ai pu résister à tes instances. O Christophe! qu'as-tu fait? Je ne te cacherai point le ressentiment et l'indignation de mon père. Evite maintenant de t'offrir à sa vue : ma sœur est auprès de lui notre providence , notre bon génie. Que de grâces nous lui devons tous deux ! Oui , Christophe , j'ai confiance : un jour mon père te verra tel que je te vois , il te croira plus malheureux que coupable. Pauvre et trop cher ami , que te dirai-je encore ? Quelle consolation, quelle joie te donnerai -je ? Hélas ! je gémis comme toi ; j'ai baigné ta lettre de mes larmes, elles inondent mon papier. Et pourtant ce que je souffre n'est "rien auprès de ce que j'aurais à souffrir si je doutais de toi... Christophe, écoute : je t'honore et je t'aime... Si jamais il fallait arracher de mon coeur ou mon estime pour toi ou mon amour , ma douleur serait horrible... elle me tuerait. »

Christophe baisa mille fois ce billet tracé par une main chérie; il reprit courage et confiance, et ouvrit la seconde lettre que le facteur lui avait remise et dont la signature lui rappela de douloureux souvenirs. Elle était de son premier instituteur , de l'abbé Grandin , devenu

à Nantes curé de la paroisse de Sainte-Croix dont ?l avait long- temps été le vicaire. Elle était conçue en ces termes :

« Monsieur, mon cher Christophe, j°*ai à vous révéler un secret que vous avez le plus grand intérêt à connaître , et je ne puis le faire convenablement par écrit. Je voudrais monter en voiture, vous aller voir et vous épargner les ennuis du voyage; mais je souffre et je suis bien faible. Dieu m^a fortement éprouvé dans ces dernières années : venez donc, je vous en conjure , et ne tardez pas ; car, avec moi , dans Tétat où je suis, il n''est pas prudent de remettre au lendemain. Je vous attends pour soulager mon cœur d^un grand poids; venez, et que Dieu vous maintienne en sa sainte et divine protection! »

Christophe parcourut deux fois ces lignes , dont la lecture jeta le désordre dans ses idées. Son imagination s^égara en de vaines suppositions sur le mystérieux événement auquel Tabbé Grandin faisait allusion dans sa lettre. Il avait renoncé deux jours auparavant à chercher son origine sur un arbre héraldique, et croyait, à cet égard du moins , s'être élevé pour jamais au-dessus des fumées dWe humiliante

CORRESPONDANCE. I2t

ambition. La lettre de Fabbé Grandin fît évanouir en un moment ces sages dispositions nées d'un violent dépit, et donna une nouvelle ardeur à des vœux que le désespoir du succès avait mal étouffés. Quel était, pensait-il, cet important secret dont le prêtre se trouvait dépositaire ? Préoccupé d'une seule pensée , il lui semblait qu'il n'y avait qu'un seul secret au monde qu'il eût le plus grand intérêt à connaître : c'était celui d'une origine illustre , celui dont l'heureuse révélation applanirait les obstacles qui le séparaient d'Alice et fléchirait le juste ressentiment du comte. L'abbé Grandin l'avait vu naître , et , mieux qu'un autre , il connaissait toutes les particularités relatives à sa famille. L^imagination de Christophe s'enflamma : il n'était conjecture qu'il ne fût disposé à accueillir, pourvu qu'elle le rapprochât de son but ; et , dans sa fougueuse impatience, il ressemblait à un homme qui, égaré au milieu des ténèbres, aperçoit de loin une douteuse lumière et marche vers elle , assuré de trouver un asile où l'attend un écueil.

Christophe résolut de partir le lendemain ; mais tant d'émotions lui furent funestes : il n'en supporta point impunément la violence. Malade depuis la veille , il fut saisi d'un douloureux accès de fièvre qui le retint chez lui

plusieurs jours à son grand regret. Enfin , aussitôt qu*'il crut pouvoir supporter le voyage, il prit la poste et fit route vers Nantes en semant For sur son chemin.

Ça Conffôôion,

DuR.\>T Tautomne de 1827, le bon abbé Grandin avait été appelé dans la petite ville de Pontorson pour y recueillir sa part d'un héritage. Li\Té tout entier aux soins qu'exigeait le troupeau dont il était devenu pasteur, il négligea d'abord cet avertissement; il se dit ensuite que la conclusion des affaires qui exigeaient sa présence à Pontorson importait beaucoup plus à ses pauvres cju'à lui-même;

il réfléchit à son âge, à ses infirmités , et comprit que , sMl différait ce voyage , il lui serait peut-être difficile de Tentreprendre plus tard: cette double considération le décida , et il se mit en chemin.

Cette époque était précisément celle où se termina d'une manière si fatale le séjour de Christophe dans la ville de C***, peu éloigTiée de Pontorson.

A son arrivée dans cette dernière ville , Fabbé Grandin apprit par la voix publique que Geneviève , dans un accès de délire , causé , disait-on , par la perte de sa fortune , et surtout par la mort de son enfant, s''était précipitée dans un abîme , où Ton assurait qu^elle avait perdu la vie. Cette affreuse nouvelle remplit de douleur famé du bon prêtre; car il avait instruit Geneviève , il faimait comme son enfant , et il donna des larmes amères à sa destinée.

Aussitôt qu^il eut recueilli son modique héritage, il arrêta son départ; et la veille, dernier dimanche de septembre, il assistait au salut dans Téglise principale de Pontorson : Toffice touchait à sa fin, lorsque le digne abbé, parcourant du regard rassemblée des fidèles , remarqua une femme à genoux et priant Dieu avec un si profond recueillement, qu'elle ne

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