LA CONFESSION
S** aperçut pas que chacun était debout autour cFelle, tandis qu'elle seule demeurait prosternée.
De temps en temps elle ramenait sa main sous le voile qui cachait son visage, et elle paraissait porter son mouchoir à ses yeux. Son affliction et sa ferveur captivèrent Tattention compatissante de Texcellent prêtre; plusieurs fois il reporta sa vue sur cette femme, dont il lui était impossible de distinguer les traits. Enfin elle se releva, et ayant par hasard jeté les yeux du côté de Fabbé Grandin , elle fit un mouvement prononcé de surprise; puis elle baissa la tête , et , dès que Toffice du soir fut terminé , elle se perdit dans la foule et disparut.
Le lendemain, le bon curé se disposait à partir lorsqu'il reçut le billet suivant :
(( Si Tabbé Grandin veut bien se rendre ce soir , vers sept heures , dans Téglise de Notre- Dame, il y trouvera, au tribunal de la pénitence , la plus malheureuse des femmes , qui espère obtenir de lui le pardon de ses fautes , et qui attend sa bénédiction comme Tunique faveur quelle puisse désormais espérer sur la terre. »
Cette lettre réveilla subitement dans Fesprit
du prêtre le souvenir de Tinfortunée dont la pieuse douleur Payait intéressé la veille. Peutêtre , pensait-il , est-ce elle qui m'^écrit ; car il avait remarqué le geste expressif qu^elle fit après avoir dirigé ses regards de son côté. Sans doute il était connu d'elle , et d'ailleurs, jamais Tabbé Grandin n'hésitait lorsqu'on réclamait ses secours ou quand il était en son pouvoir de les offrir. Il ajourna donc son départ, et fut exact au rendez-vous où l'attendait déjà sa pénitente prosternée. Quelle fut sa surprise, son saisissement, lorsqu'en cette femme il reconnut celle dont il avait pleuré la mort!... c'était elle.... c'était Geneviève!
La sainteté du lieu put à peine réprimer à cette vue les attendrissantes exclamations du vieux prêtre, qui, partout ailleurs aurait ouvert ses bras à l'infortunée et reçu ses larmes sur sa sainte poitrine.
— Ma fille ! ma chère fille ! dit-il , d'une voix entrecoupée , est-ce bien vous ? Mes yeux ne me trompent-ils point?.... Ah! parlez... parlez , afin que je ne puisse douter de ce que je vois.
Plusieurs fois il interrompit par des gémissemens la lamentable histoire de sa pénitente ; lorsqu'il sut enfin que c'était dans l'espoir de briser un invincible obstacle au bonheur de
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Christophe quelle avait songé l\ offrir sa vie.
— Ma fille! pauvre et chère enfant, dit-il, estil possible ? Qu'avez-vous fait?
Et quoiqu''elle eût pris soin d^excuser Christophe et de se donner tort plutôt que de faire planer sur lui Finculpation la plus légère , Fabbé Grandin ne put réprimer les mouvemens d'une sainte indignation. Enfin ayant demandé comment , après avoir voulu faire le sacrifice de sa vie , Geneviève avait échappé à la mort et se trouvait là devant lui , elle répondit :
(( J'étais arrivée , guidée par le désespoir sur le bord de Tabime , et j'allais m'y précipiter lorsque ma main rencontra une croix plantée au-dessus du goufïre : cet objet sacré rappela tout-à-coup" le sentiment religieux dans mon cœur , et l'anathème prononcé par l'église contre ceux qui se donnent eux-mêmes la mort. Je fus saisie d'horreur et d'épouvante: j'aurais sacrifié ma vie... mais mon éternité!., mon avenir immortel!... O mon père ! à cette pensée , je demeurai sans forces , immobile d'effroi : je souffrais une atroce et inexprimable douleur : je ne pouvais plus ni vivre , ni mourir. Je tombai presque privée de vie au pied de la croix , et je ne sentis pas la pluie qui tombait à torrens , je n'entendis point les grondemens de la foudre. J'ignore combien de 1. 9
temps je suis restée en cet état : enfin, me relevan*;, et embrassant, d'une étreinte désespérée, Timage du sauveur : O mon Dieu ! mon Dieu! m'écriai-je, inspirez-moi !.. Je conçus alors un ardent désir de passer pour morte aux yeux du monde sans enfreindre la loi divine , sans attenter à mes jours.. Je regardai autour de moi ; je distinguai, à la lueur des éclairs qui se succédaient avec rapidité , un sentier taillé dans le roc et qui plongeait dans les abîmes , et jVntendis une voix intérieure qui me disait : « Va ; suis ce chemin et confie-toi en Dieu. » Au même instant un vent impétueux arracha un léger vêtement de mes épaules ; je ne le retins pas et le laissai derrière moi comme un témoignage irrécusable de ma présence et de ma mort en ce lieu terrible. J'obéis à la voix secrète que j'avais cru entendre et suivis l'étroit sentier comme entraînée par une main invisible. Je longeai de la sorte, avec peine, les sinuosités du roc ; une pente rapide me conduisit sur la grève, et j'atteignis enfin cette ville après trois jours de fatigues et de souffrances,
)) Vous savez tout , mon père : voilà les aveux que j'ai désiré vous faire.,. Peut-être ma fuite n'est-elle pas irréprochable devant Dieu, peutêtre suis-je coupable... Mais vous , mon père , vous pour qui mon triste cœur s'est ouverii;
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depuis qu^il lui a été permis de se connaître , vous qui savez si j'aimais celui que je pleure vivant , si c'est pour lui ou pour moi que je Tabandonne , vous ne me jugerez pas avec rigueur ; vous permettrez que j'emporte avec moi dans la retraite où je vais m'ensevelir le pardon du ciel. Grâce , grâce, ô mon père ! que je reconnaisse en vous un ange envoyé sur mes pas pour m'apporler quelques paroles de consolation et d'espérance.»
Une révolution complète s'était opérée depuis cette rencontre si imprévue , dans l'ame du vieux pasteur : sa sévérité habituelle avait tout d'abord fait place à la pitié la plus tendre ; il pleurait , il avait p^ine à étouffer sa douleur; et lorsque Geneviève eut fini son déplorable récit, il ne trouva d'autres paroles que celles-ci :
— Chère et malheureuse enfant, qu'allezvous devenir ? où irez-vous ?
— Ne me le demandez pas, mon père, je vous en conjure : pardonnez-moi, si, maintenant du moins, je crois devoir le taire.... J'espère trouver un asile en des lieux que j'ai appris à aimer sans les connaître , et où je serai sûre d'être ignorée à jamais.
— Infortunée ! reprit le prêtre ; et de quoi subsisterez-vous ?
— J'aurai besoin de peu ; mon travail me
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soutiendra, et je serai sous les regards du Dieu des pauvres et des affligés.
Le bon prêtre était encore comme anéanti et foudroyé par Tétrange et déchirant récit qu'il venait d'entendre, et, avant d'avoir pu suffisamment recueillir ses esprits , il répondit :
— Que ce Dieu, ma fille, vous soutienne et vous console I II connaît la pureté de votre ame, et, si votre sacrifice est imprudent , Dieu bénit le dévouement sublime qui Ta inspiré : rassurez-vous, ange de vertu; en son nom je vous absous et vous pardonne.
Après une courte pause, il ajouta :
— Peut-être, mon enfant, êtes-vous trop prompte à désespérer : l'avenir , dans cette vallée de misère , peut vous garder quelques
jours moins sombres si jamais l'ingrat,
dont...
— Oh ! ne l'accusez pas, mon père ! son cœur est bon et généreux... C'est moi, moi qui n'ai pu faire son bonheur; et aussi long-temps qu'il n'aïu^a ni fortune, ni renommée, toutes choses qu'il mérite et que je ns puis lui donner, il n'y aurait pour lui que désespoir dans notre union... Cependant , dit-elle d'une voix brisée, peut-être , de temps en temps , donnera-t-il un regret, une larme à ma mémoire... Cette espérance m'est douce , elle est un baume