I. — Caractères généraux de la religion égyptienne
Les Egyptiens, comme tous les peuples de Tanliquité, étaient souverainement religieux. On l'a remarqué depuis longtemps, tous les monuments qu'ils nous ont laissés sont des temples ou des tombeaux, des temples pour le culte des dieux, des tombeaux pour le culte des morts. Ces deux idées, la divinité, l'au-delà, semblent avoir dominé toute leur vie et absorbé le meilleur de leur existence. C'est sous leur influence qu'ils ont entrepris ces travaux gigantesques, pyramides, temples, hypogées, qui ont bravé le temps et font l'étonnement des générations. Quant à leurs demeures privées, aux habitations des princes, aux palais des rois, il n'en reste rien ou
presque rien ; c'était pour eux des lieux de passage, des hôtelleries qu'on habite quelques jours et qu'il faut quitter bientôt; ils ne s'en occupaient que dans la mesure du nécessaire. Et parmi les papyrus qui sont parvenus jusqu'à nous, le plus grand nombre, pour ne pas dire la totalité, traitent de sujets religieux ou concernant la religion : ce sont des légendes divines, des hymnes, des renseignements sur la vie future, des formules, des prières à l'usage des défunts. Il y a donc une religion égyptienne.
Quels sont les caractères distinctifs de cette religion? On peut les ramener à deux principaux : c'est une religion de la nature, c'est une religion composite.
Et d'abord, c'est une religion de la nature, et pardessus tout une religion solaire. Est-ce à dire que les Égyptiens aient adoré le soleil ou la lune, le ciel ou la terre ou leur grand fleuve, le Nil? Non, ils n'étaient ni soléistes ni panthéistes. Nous voulons simplement signifier par là que, les idées abstraites étant mises à part, tout ce qu'il y a dans leur religion de symboles, d'emblèmes, de figures et d'images, est emprunté aux éléments du monde visible égyptien. Ainsi, il y a un dieu suprême, un dieu créateur; mais ce dieu et son symbole, le soleil, voisinent de si près, qu'il est souvent impossible de distinguer dans les hymnes s'il s'agit de l'astre matériel ou de la divinité. Le soleil, toujours radieux, toujours vainqueur, se levant et se couchant toujours dans les mêmes régions du ciel, est pour eux l'image la plus parfaite de la divinité. On se le représente dans une barque, le jour traversant glorieusement l'océan céleste, gouvernant les hommes et leur distribuant
la vie, la nuit voguant sur un fleuve inconnu et mystérieux, et revenant d'Occident en Orienta l'endroit où il doit renaître au monde supérieur, après avoir répandu sur les morts la lumière et la joie.
Des symboles de même nature représentent les autres divinités : la lune pour les dieux de second ordre, qui exercent une certaine influence sur le monde et les hommes, mais avec dépendance du dieu solaire ; le Nil, père de l'Egypte, pour Osiris, le dieu spécialement bienveillant aux hommes ; le firmament étoile, la terre, Teau, le désert, etc., pour d'autres divinités. Les Egyptiens se sont-ils arrêtés à ces éléments matériels sans remonter jusqu'à l'invisible? Nous verrons plus loin qu'ils ont dépassé le sensible pour s'élever jusqu'aux réalités spirituelles.
Un autre caractère de la religion égyptienne, c'est qu'elle est un mélange de plusieurs systèmes différents, qu'elle n'est pas une dans la rigueur du terme, surtout à l'origine. Vers l'an 4000, avant que Menés, le premier roi, eût établi l'unité politique de l'Egypte, chaque tribu alors indépendante avait ses dieux, son temple, ses prêtres, son culte, ses croyances. Plus tard, après l'unification, quand l'Egypte entière fut soumise à un seul chef, les tribus fixées dans leurs nomes respectifs continuèrent à garder leur autonomie religieuse. Cependant, avec la fusion politique et commerciale, se fit aussi peu à peu la fusion des croyances et du culte. De tous les éléments préexistants et propres à chaque tribu, il se forma bientôt une religion à peu près commune à toute l'Egypte. Delà, cette armée de dieux et de déesses, qui peuplent le panthéon égyptien. 11 y en avait plus de soixante qui recevaient un culte particulier en différentes loca-
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lités, sans compter leur escorte de divinités inférieures. Tous ces dieux, venus de tous les horizons, nouèrent entre eux des relations diverses et finirent par se constituer en une société à peu près hiérarchisée.
Il importe cependant de le noter dès à présent, la multiplicité n'est qu'apparente, elle n'est que de surface, elle n'est pas réelle, c'est une multiplicité d'appellations, non de dieux. Le dieu suprême, le dieu créateur, s'appelle Atoum à Héliopolis, Phtah à Memphis, Thot à Hermopolis en Moyenne Egypte, Amon à Thèbae, Horus à Edfou, Khnoum à Eléphantine. Mais, sien les examine de près, on reconnaît aisément que ces divinités ont partout la même nature, les mêmes attributs, le même rôle, qu'elles ne diffèrent que dans leur forme extérieure et dans quelques traits accidentels. C'est donc au fond le même dieu sous différentes dénommations. Et cela, les Égyptiens eux-mêmes l'avaient remarqué. Les adorateurs d'un dieu local prétendaient que ce dieu réunissait en lui toutes les autres divinités. Pour les Thébains, le grand Amon était Atoum d'Héliopolis, Phtah de Memphis, Thot d'Hermopolis; il était tous les dieux à la fois, ou plutôt il était le seul dieu véritable, possédant en lui. sous différents noms, la plénitude des prérogatives divines.
C'est le même amalgame d'idées dans les croyances concernant Ihomme et la vie future. Sur ce terrain, semble-t-il, l'unité fut encore plus difficile à réaliser, soit parce que les éléments à combiner étaient irréductibles, soit parce que le sujet était en lui-même ténébreux et mystérieux. Nous verrons plus loin les différents systèmes.
Ainsi la religion égyptienne ne s'offre pas à nous comme un corps doctrinal bien agencé, avec des principes nettement arrêtés, des fondements stables et invariables, des déductions et des conclusions logiques formant un tout homogène. C'est un mélange de croyances et de cultes juxtaposés, qui s'harmonisent assez souvent, sont fréquemment disparates, parfois même franchement contradictoires.