II. — Les dieux et les cosmogonies
1. Doctrine d* Héliopolis. — Toute la théologie de l'ancienne Egypte est dominée et gouvernée par celle qui se forma à Héliopolis, près du Caire actuel. Les doctrines professées dans cette ville, dès les temps les plus anciens, entre 3000 et 4000 avant notre ère, nous sont connues par des documents bien authentiques, les textes des pyramides de la 5® dynastie. Héliopolis était une des plus anciennes villes de l'Egypte. Après la fondation des grandes cités de Memphis et même de Thèbes, elle resta toujours la capitale religieuse. C'était aussi un centre intellectuel, où l'on enseignait, avec la théologie, toutes les sciences connues à l'époque. Le collège subsista jusqu'à l'époque romaine. Aujourd'hui, Héliopolis n'est plus rien; le maïs et le coton poussent sur son emplacement, et de la ville antique il ne reste qu'un obélisque, debout au milieu des champs cultivés.
D'après la doctrine d'Héliopolis, à l'origine existait l'océan ténébreux, l'eau primordiale, le chaos appelé Nou ou Noun. Là résidait seul Atoum (appelé aussi Toum), le premier dieu, qui va organiser le monde.
Alors qu'il n'y avait encore ni ciel, ni terre, ni plantes, ni animaux, il sortit sous forme de soleil, et comme en égyptien soleil se dit Râ, on le nomme Atoum Rà ou Râ Atoum ou Râ tout court. Il fut Râ pendant le jour, resplendissant au ciel avec le soleil, et Atoum pendant la nuit, vivant de lui-même, alors que tout est ténèbres ou néant, et se manifestant à son gré. Le matin, quand il brille à Thorizon, on l'appelle d'un nom spécial Râ Khopri, c'est-à-dire Râ scarabée, pour indiquer qu'il sort de sa propre substance et renaît de lui-même. Pour les Egyptiens de tous les temps, le scarabée fut symbole de renaissance et de résurrection. On avait toujours soin d'en placer un dans chaque momie, à l'endroit du cœur, comme signe et gage du retour à une vie nouvelle. Dans les tableaux, sur les murs des hypogées, sur les papyrus funéraires, lorsque le soleil navigue sur les eaux du fleuve nocturne, et qu'il est sur le point de revenir à l'horizon, il est représenté dans sa barque avec un corps humain, ayant un scarabée en guise de tête; dansle jour, quand il passe au firmament, c'est le même corps, mais avec une tête de faucon surmontée du disque solaire et du serpent uraeus. Dans son rôle d' Atoum, c'est-à-dire de premier principe, il a toujours une tête humaine.
On peut noter que, d'après les textes, Atoum Râ sort du chaos, mais qu'il ne le crée pas. Les Égyptiens, non plus que les autres peuples de l'antiquité, ne semblent pas avoir eu l'idée d'une création ex nihilo. Ils disent bien à leur grand dieu, à Atoum Râ ou à Amon Râ : « O toi qui as fait tous les dieiix, tous les hommes et toutes les choses, » mais cette création de tout suppose dans leur esprit une notion
préexistante, le Nou ou chaos; c'est plutôt une organisation.
Dans la doctrine d'Héliopolis, cette organisation est racontée d'une manière symbolique, presque énigmatique. Atoum Râ, le premier dieu qui vit de lui-même, est fécond de lui seul; il a huit descendants, quatre mâles et quatre femelles, accouplés deux à deux, dans l'ordre suivant : Shou Tafnouit, Qeb (ou Seb) Nouit, Osiris Isis, Set Nephthys. Les quatre derniers ne sont que les petits-fils d'Atoum Râ; ils sont fils de Qeb et de Nouit. Cette liste de neuf dieux n'est pas invariable. Il y en a quelquefois dix, onze, douze et plus, parce que les rôles étaient dédoublés. Set est fréquemment remplacé par Horus, et Nephthys par Hathor.
Le premier couple issu d'Atoum est donc Shou et Tafnouit. Shou est un dieu à forme humaine, il s'appelle le fils premier-né de Râ; il a pour , rôle, dans la formation du monde, de se glisser entre les deux autres descendants d'Atoum, Qeb et Nouit, de les séparerj de soulever par le milieu du corps Nouit, figure du ciel, et de la tenir en haut, arquée comme une voûte, touchant encore Qeb, la terre, du bout des pieds à l'orient et du bout des mains â^ l'occident. Shou est donc l'air, l'atmosphère, qui supporte le firmament. Dans les nombreuses statues qui nous en restent, il est représenté un genou en terre, éleyant les deux mains étendues à la hauteur, ^^,.la,o;^(ête comme pour soutenir un fardeau. .r -' ':?.),. /,;
Tafnouit, la sœur de Shou, est une déesse de second ordre dont le rôle est effacé; elle représente peut-être la chaleur de l'atmosphère, le, feu ou la lumière.
Le second couple, Qeb et Nouit, remplit un rôle bien déterminé. Qeb est la terre, le monde inférieur; Nouit est le ciel, le monde supérieur. Unis, puis séparés par Shou, ils sont les auteurs de tous les autres êtres qui vont suivre. Qeb est le premier père, et Nouit la première mère ; car Atoum n'est ni père ni mère, il a produit tout seul. Nouit, en sa qualité de firmament, est la mère des étoiles; elle symbolise l'océan céleste sur lequel navigue la barque solaire.
Osiris et Isis, les deux premiers-nés de Qeb et de Nouit, sont des plus connus et des plus célèbres parmi les dieux égyptiens. Toutefois ils doivent cette célébrité à une fortune postérieure, non à leur fonction dans le système liéliopolitain de la création. Là, selon toute probabilité, Osiris est l'élément humide, l'eau fécondante, l'eau du Nil, le Nil lui-même; Isis est la terre végétale, le sol fertile. Ces deux éléments réunis sont le principe de la richesse égyptienne. En outre, il semble bien qu'Osiris figure le premier homme, et Isis, la première femme.
Le dernier couple, Set et Nephthys, apparaît dès l'origine en guerre avec le précédent dans toutes ses fonctions. Il est la partie stérile de l'Egypte, le désert, le sable, qui sans cesse menace la vallée verdoyante, Isis. et Osiris. Il est aussi le règne animal, surtout l'animal qui vit au désert et qui est ennemi de l'homme. Set est, en effet, représenté sous, la figure d'un animal étrange, qu'on n'a pu encore identifier. Quant à Nephthys, elle semble n'être là que pour le parallélisme; dans les tableauxet les statues, c'est une déesse à tête humaine, vêtue d'une longue tunique et portant sur la tête l'hiéroglyphe qui sert à écrire son nom.
476 CHAPITRE XT.
Tel est le mythe héliopolitain, ennéade composée d'un dieu créateur, Atoum Râ et de ses huit descendants, qui représentent Tensemble des êtres créés.
A côté de ce récit de la création compliqué, presque énigmatique, il nous en reste un autre, d'une belle simplicité. Il est mis sur les lèvres de Râ luimême :
« C'est moi qui ai fait le ciel et la terre, qui ai soulevé les montagnes et qui ai créé tout ce qui est dessus. C'est moi qui ai fait l'eau, et qui ai créé le grand abîme. C'est moi qui ai créé le firmament et qui en ai couvert les deux horizons, et j'ai placé dedans les âmes des dieux. Je suis celui qui, s'il ouvre les yeux, produit la lumière, et qui, s'il les ferme, produit les ténèbres, qui fait monter l'eau du Nil, lorsqu'il l'ordonne, celui dont les dieux ne connaissent point le nom. Je suis celui qui fait les heures et donne naissance aux jours ; c'est moi qui envoie les fêtes de l'année, et qui fais les inondations. C'est moi qui fais surgir la flamme de vie, afin de permettre les travaux des champs. Je suis Khopri au matin, Râ à son midi, Atoum le soir i. »
Les dieux d'IIéliopolis furent admis et reconnus de toute rÉgypte, ils devinrent dieux nationaux, et reçurent des hommages dans la plupart des temples.
2. Mythe de Memphis. — Memphis, une des premières capitales de l'Egypte, adora dès l'origine un dieu mystérieux, appelé Plitah. Ses statues le représentent sous forme humaine, la tête rasée, debout, enveloppé comme une momie dans une gaine d'où émergent seulement les deux mains qui tiennent le sceptre serré contre sa poitrine. Cette pose est symbolique. Phtah remplit à Memphis les mêmes fonctions qu'Atoum Râ à Héliopolis : c'est le créateur des dieux et