E. Naville, La religion des Anciens Égyptiens, p
des hommes, l'organisateur du monde; mais, à la différence d'Atoum Râ, il reste lui-même caché, invisible, il ne sort pas des ténèbres pour briller et devenir soleil. C'était un dieu infernal, qui avait quelque autorité dans le royaume des morts, et alors il s'appelle Phtah-Sokar-Osiris, ou tout court Sokaris.
Au culte de Phtah se rattache le culte du bœuf Apis. Celui-ci était nommé « nouvelle vie de Phtah », parce qu'en lui était censée résider l'âme du grand dieu. Quand un taureau venait à mourir, l'àme passait dans un autre et Apis revivait. On rendait à l'animal les plus grands honneurs, non certes à cause de lui-même, mais parce qu'on le regardait comme le siège de la divinité.
3. Mythe d'IIermopolis. — A Hermopolis (Aschmounéin en Moyenne Egypte), le dieu suprême et créateur était Thot à tête d'ibis. Ce dieu passa vite au second rang et dut se contenter de paraître sous les traits de la lune. Plus tard, il devint le scribe des dieux, le juge dans le ciel, Tinventeur des paroles divines, c'est-à-dire des hiéroglyphes. C'est lui qui apprit aux hommes la langue et l'écriture, le calcul, la médecine, toute science et toute sagesse. Thot n'était pas resté seul, il avait produit de sa bouche quatre dieux qui s'adjoignirent plus tard quatre déesses. On eut ainsi une ennéade hermopolitaine, à l'exemple de celle d'Héliopolis. Mais les huit dieux secondaires n'eurent jamais un caractère personnel saillant et tranché; ils n'ont pas d'importance dans la religion égyptienne.
4. Mythe de Thèbes. — A Thèbes, en Haute Egypte, capitale du moyen et du nouvel empire, trône le célèbre Amon ou Amon Râ. Les croyances
de ce pays sont au fond semblables à celles d' Héliopolis, mais elles sont mieux connues et nous paraissent plus claires et plus élevées. Amon, comme Atoum, est le dieu primordial qui a tout créé et tout organisé, il est le roi des dieux, le maître suprême des hommes, et lui aussi se confond avec le soleil. Divers groupements se formèrent autour de lui; le plus important est une triade composée d'Amon, de la déesse Moût « la mère », et de leur enfant Chons, dieu lunaire. A cette triade considérée comme un tout, on essaya de rattacher les huit dieux héliopolitains issus d' Atoum, de manière à former une ennéade. Celle-ci continua à s'adjoindre de nouvelles divinités, et finit par s'incorporer presque' tous les grands dieux d'Egypte associés entre eux et distribués en neuf groupes.
Amon Râ suivit le sort de Thèbes et des grandes dynasties ; il est certainement le dieu égyptien qui reçut le plus d'honneurs. C'est à lui qu'était dédié ce temple gigantesque de Karnak, auquel travaillèrent toutes les générations égyptiennes, et qui était digne de figurer parmi les sept merveilles du monde. C'est en méditant sur ce dieu, comme nous le verrons, que s'éleva le plus haut la pensée religieuse des anciens Égyptiens. Sous les grandes dynasties, on imagina une théogamie, consistant dans l'union d'Amon avec la reine pour donner naissance au souverain. Amon se mêlait à la vie humaine et prenait une part considérable à la direction des affaires de ce monde.
5. Autres divinités. — Parmi les autres divinités, il faut encore citer Horus d'Edfou, dieu solaire dont l'emblème est le disque ailé, représentant l'astre au
moment où, vainqueur de ses ennemis, il s'élance dans les airs ; Klinoum d'Éléphantine, que les gens du pays, dont la grande industrie était la poterie, aimaient à se représenter sous les traits d'un potier, moulant le monde et les hommes sur son tour.
Les déesses principales sont, outre celles qui ont été déjà nommées, Hathor, Neith, Bastit, Sokhit, Maît. Hathor n'est qu'une autre forme de Nouit, déesse du ciel, forme plus connue et plus populaire qui éleva cette déesse au premier rang parmi ses comparses, et en fit la représentante divine des femmes. Son emblème, à l'origine, était une vache qu'on dessinait soutenue par Shou, constellée comme le firmament, et portant sur son dos la barque solaire. Neith est la déesse la plus importante de Ja Basse Egypte, elle était honorée surtout à Saïs. D'après une de ses statues, conservée au Vatican, elle est « la mère qui enfanta le soleil et qui enfanta la première avant qu'il y eut d'enfantement... ». Elle est généralement représentée sous forme de guerrière, tenant en mains un arc et des flèches. Bastit et Sokhit sont fréquemment associées : la première avec sa tête de chatte, le sistre en main, un panier au bras, préside à la danse, à la musique, aux jeux; la seconde, « la puissante », avec sa tête de lionne, surmontée du disque, se plaît dans les combats et les guerres. Enfm Mait n'est autre chose que la déification de la vérité et de la justice.
6. Idées des Egyptiens sur la nature des dieux. — Le culte rendu par les Egyptiens à la divinité n'est pas de la zoolatrie pure. Longtemps on n'a su des Egyptiens que ce qu'en racontaient les auteurs grecs, et volontiers, sur la foi de ces témoignages,
on les considérait comme de grands adorateurs d'animaux. Us élevaient avec grand soin, pensait-on, des crocodiles, des cynocéphales, des chats, et ils leur rendaient des hommages divins. Il faut distinguer les périodes de l'histoire égyptienne. A la dernière époque, c'est-à-dire à partir du vii^ siècle avant Jésus-Christ, il y eut, en effet, un certain culte des animaux, et nous en dirons un mot plus loin, — mais on ne voit rien de pareil aux époques précédentes, dans la plus grande étendue de l'histoire égyptienne, dans les plus amples manifestations de l'esprit religieux. On ne peut signaler que le culte du bœuf Apis à Memphis et d'un autre taureau, appelé Mnévis, à Héliopolis; ces deux animaux n'étaient d'ailleurs honorés qu'à cause des relations intimes qu'on leur attribuait avec une divinité distincte d'eux-mêmes. Cependant, à toutes les époques, on trouve, dans le panthéon égyptien, des animaux, des dieux à tète d'animaux, et ces assemblages bizarres choquaient particulièrement le sens esthétique dos Grecs. Thot a une tête d'ibis, Amon une tête de bélier, Horus une tête de faucon, Khnoum une tête de bélier, Anubis, le dieu introducteur des morts, une tête de chacal, Sobk, le dieu des eaux et le patron du Fayoum, une tête de crocodile; la plupart des déesses ont une tête de lionne. Quelle était la raison de ces amalgames étranges? Nous ne le savons pas exactement, et, au jugement d'un des maîtres de l'égyptologie, M. Maspero, « nous avons trop peu de documents pour résoudre les questions très complexes, qui se rattachent à ces faits ^ ». On a proposé l'ex-
•1. Revue Critique, 26 novembre 1908, p. 403.
plication suivante, au moins à titre hypothétique : à l'origine, chacune des tribus errantes, qui vinrent s'établir dans la vallée du Nil, avait sa religion, et comme enseigne, un animal spécial dont on portait l'image sur une perche, peut-être un totem. En outre, chacune de ces tribus avait son dieu. Il y avait la tribu du faucon, qui adorait Horus, la tribu de l'ibis qui adorait Thot, la tribu du bélier qui adorait Amon. Quels rapports reliaient l'animal au dieu et comment les deux vinrent-ils à s'amalgamer en un tout hybride? Ce n'est pas clair. Probablement, lorsque les tribus se furent fixées et eurent bâti des villes, lorsque, unifiées et incorporées dans un seul royaume sous un seul chef, elles construisirent des temples et voulurent représenter leur dieu sous une forme sensible, elles choisirent comme emblème l'animal plus ou moins sacré qui les avait guidées dans leur marche. C'était à la fois conserver sa religion et un semblant d'indépendance politique. Le totem cessant d'être signe de ralliement devenait un signe religieux. Le faucon descendit de sa perche où il ne servait plus à rien, et sa tête fut installée sur les épaules d'Horus. Le dieu ainsi bâti résumait en lui toute la vie du clan. On conserva d'autant plus volontiers aux dieux ces traits personnels, que c'était pratiquement le seul moyen de les distinguer. Le polythéisme. — Jusqu'à quel degré les Egyptiens se sont-ils élevés dans la connaissance de la divinité ? Notons d'abord que durant une si longue période, — plus de 4.000 ans, — les idées ont dû nécessairement changer, se modifier, évoluer; qu'elles n'étaient pas invariablement les mêmes pour les millions d'hommes qui peuplaient la vallée du Nil.
Au premier coup d'œil, considérée dans son ensemble, à toutes les époques, la religion égyptienne est un pur polythéisme , elle a même une tendance très marquée à l'idolâtrie. La pluralité des dieux est un fait qui saute aux yeux, elle est partout, sur tous les monuments, dans tous les textes, elle s'étale dans tous les temples et sur tous les tableaux. On ne trouve pas une expression qui la blâme, la rejette et la condamne. Le polythéisme a régné en maître sur rÉgypte ancienne comme sur la Chaldée et sur l'Assyrie. Ce polythéisme n'était certainement pas l'idolâtrie grossière qui s'arrête aux statues de bois et de pierre; il s'adresse habituellement à des dieux supra-sensibles, supposés intelligents et puissants, mais souvent aussi il s'attache aux éléments sensibles et en premier lieu au soleil. Sans doute, on donne à l'astre des attributs supérieurs, divins, la vie, l'intelligence, l'omniscience, la toute-puissance, on en fait le créateur de toutes choses, mais on ne parvient pas à dégager ces attributs de la matière, on les conçoit difficilement réalisés ailleurs que dans cet astre, si beau, si brillant, qui est la merveille du monde visible. L'idolâtrie, sans caractériser la religion égyptienne, en est cependant un des traits secondaires.
Lueurs monothéistes. — Ces deux empreintes de l'erreur, polythéisme, idolâtrie, étant hors de doute, reste à savoir si dans cette religion que vécurent plusieurs millions d'hommes, ne jaillit jamais l'étincelle de vérité, si dans ces ténèbres épaisses ne brilla jamais l'éclair qui découvre le vrai Dieu, si les théologiens ne s'élevèrent pas à la conception d'un Dieu unique, infini, immatériel, et n'énoncèrent
pas des principes qui logiquement menaient au monothéisme. Pour qui lit les textes sans parti pris, il ne peut y avoir aucun doute dans l'affirmative. Voici un extrait d'un hymne à Amon :
« Le dieu auguste, le maître de tous les dieux, Amon Râ, l'âme auguste qui fut au commencement, le grand dieu qui vit de vérité, le dieu du premier cycle qui a enfanté les dieux des autres cycles et par qui sont tous les dieux, l'Un unique qui a fait tout ce qui existe... Maître souverain de l'Être, tout ce qui est existe parce qu'il est, et quand il a commencé d'être, rien n'était que lui; dès la première aube de la création, il était déjà le disque solaire, prince des splendeurs et des radiances, celui dont l'apparition donne vie à tous les hommes i. »
On dit aussi d'Amon Râ :
« Il ordonna et les dieux naquirent. Les hommes sortirent de ses yeux, et les dieux sortirent de sa bouche. Il est celui qui fit l'herbe pour les troupeaux, et l'arbre fruitier pour les hommes ; celui qui crée ce dont vivent les poissons dans le fleuve et les oiseaux sous le ciel, celui qui met le souffle dans l'œuf, nourrit le fils du ver, et produit la substance des moucherons, ainsi que des vers et des puces ; celui qui fait ce qui est nécessaire aux souris dans leurs trous et qui nourrit les oiseaujc sur tous les arbres. C'est par amour pour lui que vient le Nil, lui, le doux, le bien-aimé, et, à son lever, les hommes vivent. Et ce chef de tous les dieux a cependant le cœur ouvert à celui qui l'invoque. Aussi est-il aimé et vénéré de tout ce qui existe, si haut soit le ciel, si vaste la terre, si profonde la mer. Les dieux s'inclinent devant sa majesté et exaltent leur créateur. Ils sont en allégresse à l'approche de celui qui les a engendrés : sois loué, disent les fauves; sois loué, dit le désert. Ta beauté conquiert les cœurs 2. »