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III. — " L'homme et ses destinées

1. Immortalité de l'âme. — Pour les Égyptiens, l'homme était composé d'un corps, d'une âme, et d'un autre élément, qu'ils appelaient ka, et qu'on a bien nommé en français le double. Dans les tableaux, en effet, il est souvent représenté en arrière de l'individu, sous des traits identiques, qui semblent en faire une réplique atténuée. La nature, le rôle de cet élément nous sont très peu connus. On le concevait comme une sorte de génie invisible ou d'ombre qui accompagne chaque personne, ou peut-être réside en elle, qui naît avec elle, mais qui lui survit, et qui après la mort continue à s'intéresser au corps et à l'âme. Quoi qu'il en soit du kuy — qu'on le regarde comme distinct de l'âme, ce qui est l'opinion commune des égyptologues, ou comme identique, ce qui paraît difficile à admettre, — il est absolument certain et reconnu de tous que les Egyptiens avaient la croyance la plus ferme à l'existence d'une autre vie, par suite à la survivance d'une partie essentielle de l'homme. Cette croyance est ce qu'il y a de plus saillant, de plus vigoureusement en relief dans l'âme égyptienne. Pour s'en convaincre, il suffît de jeter un coup d'œil sur les monuments et la littérature funéraires. La Chaldée, l'Assyrie, la Grèce se glorifient de leurs temples, mais s'il y a quelque chose d'unique au monde, de spécial à la vallée du Nil, c'est

bien ces tombeaux gigantesques que sont les pyramides, ces hypogées creusés verticalement dans le roc à 20 et 25 mètres de profondeur comme à Saqqarah, ou taillés dans la montagne à 200 mètres de pénétration comme à Thèbes; c'est encore ces momies si bien préparées qu'elles ont traversé quatre mille ans, presque aussi fraîches qu'au jour où elles sortirent des mains des embaumeurs. Pourquoi tous ces travaux, tous ces soins, toutes ces précautions, si rien de l'homme ne survivait pour en jouir, pour en recueillir les fruits dans une durée auprès de laquelle les jours mortels ne comptaient pas? En trouvera-t-on une raison suffisante dans la vanité, savourée à l'avance, d'avoir un tombeau impérissable, une chair incorruptible?

Quelle qu'ait été l'influence de ce sentiment, quelle qu'ait été la part de l'habitude acquise, là n'est certainement pas la raison profonde qui déterminait les Égyptiens dans la construction de leurs sépultures et l'embaumement de leurs morts. Cette raison n'est autre que la croyance à une vie d'outretombe.

Au reste, les documents écrits sont explicites. Le plus important est le « Livre des morts ». C'est un des textes les plus anciens qu'on connaisse; il remonte jusqu'aux premières dynasties, et on le trouve gravé sur les tombeaux de la dernière époque. Il était si populaire et si utile dans l'autre vie, que chacun voulait l'emporter avec soi dans la tombe. Donner à un défunt un exemplaire complet du livre, au moins la copie des parties essentielles, c'était lui rendre un des services les plus signalés. Or non seulement ce livre affirme expressément l'immor-

talitc de l'âme', mais par sa nature même, par son but, il l'exige, au point que sans cette croyance, il n'aurait aucune signification, aucune raison d'être. En effet, c'est un recueil de divers morceaux destinés à instruire l'âme de tout ce qu'elle doit accomplir dans l'autre monde, incantations à faire, prières à réciter, formules à prononcer devant les dieux et les génies gardiens des demeures souterraines, moyens d'avoir une barque pour franchir les canaux, sentiers à suivre pour arriver au champ du bonheur, avec le plan des endroits les plus difficiles, le portrait des ennemis les plus redoutables, bref un véritable guide illustré du monde inférieur.

Quel que soit le nom qu'on donne à cette partie de l'homme qui continue à vivre ou plutôt qui vit d'une vie nouvelle, il est certain que c'est une continuation, une prolongation de la personne; c'est le même individu qui existait sur terre, qui existe encore et prononce des paroles comme celles-ci, maintes fois répétées : « C'est moi, un tel. Je suis debout, je vis, j'ai tous mes membres. Je me recommence. »

La croyance à une autre vie est donc un des points les mieux établis de la religion égyptienne. Suivons le défunt dans cette phase nouvelle.

2. Le jugement. — Immédiatement après la mort, le défunt subit un jugement devant Osiris, et 42 autres juges assesseurs. Cette scène du jugement est célèbre; elle est reproduite sur presque tous les papyrus funéraires, copies plus ou moins étendues du a Livre des morts ». Osiris, le dieu des morts, est

\. Ainsi au chapitre xi>iv où il est dit : « Je ne meurs pas une seconde fois dans le monde inférieur » (Le Page Renouf, The Egyp' tian Book of the dead, p. -lOI).

assis sur son trône; à ses côtés, se tiennent, sceptre en main, les 42 juges; devant lui, est posée une balance; dans un plateau, est une feuille droite, symbole de la justice, dans l'autre, le cœur du défunt. Anubis, le dieu qui avait inhumé Osiris, fait la pesée du cœur; Thot, le secrétaire des dieux, inscrit le résultat; dans un coin, un cerbère pour faire exécuter la sentence. En avant, le défunt assiste à la scène. Mais il n'est pas là spectateur impassible, il parle, il proclame son innocence, et c'est alors qu'a lieu ce qu'on appelle la confession négative. Elle nous donne la mesure de la morale égyptienne :

« Hommage à toi, grand dieu, seigneur de justice!

« Je suis venu à toi, ô mon maître, j'arrive pour voir ta beauté; je te connais, je connais le nom des 42 dieux qui sont avec toi dans la salle de justice, qui vivent des artisans du mal, qui dévorent leur sang, au jour du règlement devant Ounnofer (Osiris, « l'être bon »).

« Me voici, j'arrive à toi. Je t'apporte la justice, j'ai écarté toute faute, je n'ai pas commis d'iniquité envers les hommes, je n'ai pas tué ma parenté, je n'ai pas dit le mensonge au lieu de la vérité, je n'ai conscience d'aucune trahison, je n'ai rien fait de mal, je n'ai pas exigé, comme prémices de chaque jour, plus de travail qu'il n'en était fait pour moi. Mon nom n'est pas venu dans la barque du dieu qui est au gouvernail, je ne suis pas transgresseur des volontés divines, je ne suis pas un rapporteur, je ne suis pas un détracteur, je n'ai pas fait ce que détestent les dieux, je n'ai indisposé personne contre son supérieur, je n'ai fait souffrir personne de la faim, je n'ai pas fait verser de larmes, — je n'ai pas tué, — je n'ai pas ordonné de tuer, — je n'ai causé de souffrance à personne, — je n'ai pas volé les offrandes des temples, — je n'ai pas diminué les pains des dieux, — je n'ai pas ravi les dons des morts, — je ne suis pas adultère, ~ je n'ai rien fait d'impur dans le sanctuaire du dieu local, — je n'ai pas amoindri le boisseau de blé, —je n'ai pas faus.^c la mesure de la coudée,

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— je n'ai pas raccourci la mesure des champs, — je n'ai pas pesé sur le fléau de la balance, — je n'ai pas faussé l'aiguille de la balance, — je n'ai pas enlevé le lait de la bouche de l'enfant, — je n'ai pas chassé le bétail de son herbage, — je n'ai pas pris au filet les oiseaux des dieux, — je n'ai pas détourné l'eau en son temps, — je n'ai pas empêché le courant de passer, — je n'ai pas éteint le feu en son temps, — je n'ai pas frustré le Cercle divin de ses offrandes, — je n'ai pas éloigné les bestiaux des propriétés divines, — je n'ai pas arrêté un dieu quand il sort. Je suis pur, je suis pur, je suis pur, je suis pur i. »

Le défunt s'adresse ensuite aux juges assesseurs, invoque chacun en particulier, reprend en partie sa confession négative, affirme qu'il a accompli tous les actes d'un bon Egyptien :

« Vous, dieux, soyez loués, je vous connais et je sais vos noms; que je ne tombe pas sous votre glaive; ne dites à ce dieu, vous qui êtes de sa suite, rien de mauvais contre moi; dites la vérité sur moi au seigneur de tout ce qui est, car j'ai fait en Egypte ce qui est juste, je n'ai pas injurié le dieu, et le roi actuel n'eut pas à s'occuper de moi... J'ai fait ce que les hommes disent et qui satisfait les dieux, j'ai contenté les dieux avec ce qui leur agrée, j'ai donné du pain à l'affamé, de l'eau à celui qui avait soif, des vêtements à qui était nu ert un bac à qui n'avait pas de bateau, j'ai fait des offrandes aux dieux, et des largesses funéraires aux glorifiés (les morts) 2. »

Ainsi les Égyptiens tenaient pour certain que toutes les actions humaines reçoivent une sanction dans l'autre vie. Cette croyance est nettement affirmée sous le Nouvel Empire et même eous le Moyen Empire : ce qui nous mène près du 3® millénaire avant Jésus-Christ. Jusqu'à ces derniers temps, on n'en avait pas de traces claires dans les documents

1. Le Page Rknouf, op. laud., p. 21-2-214. '2. Er;MAN, op. laud., p. 147, l'»8.

antérieurs au Moyen Empire, et plusieurs égyptologues avaient émis l'hypothèse que l'idée de la sanction était inconnue des Egyptiens primitifs. Or, on a trouvé dans les mastabas de la sixième dynastie, une série d'inscriptions, qui donnent des fragments de la confession négative, et parlent explicitement du jugement : Celui qui viole ce tombeau « sera jugé par le dieu grand, maître de l'Occident, dans l'endroit où se trouve le vrai », ou, d'après des variantes, « dans le lieu où Ton juge ». Le défunt fait ensuite son panégyrique : « Je n'ai point dit de mensonges devant le jury, je n'ai point fait de faux serments ^ » Au reste, les textes des pyramides de la V® dynastie annoncent clairement le jugement des morts ^.

L'idée de la sanction se trouve donc sous l'Ancien Empire; elle semble être une idée primitive des Egyptiens.

3. La rétribution. Le sort des méchants. — Le jugement achevé, Osiris prononçait la sentence. Elle n'était pas la même pour tous, elle décernait le bonheur aux justes, et condamnait le pécheur à d'affreux tourments. Sur le sort des méchants les textes sont fort peu loquaces : c'était un objet trop lugubre pour exercer l'imagination des Egyptiens.

Pour les fautes légères, on imagina, au moins à une certaine époque, une sorte de purification par le feu, après laquelle le défunt était admis parmi les bienheureux. C'est ce qui ressort clairement de quelques exemplaires du « Livre des morts », conservés au Musée du Louvre. La scène qui représente

4. Capuat, Chambre funéraire de la 7/« dynastie, p. 2S et pi. III. 2. A. MoRET, Au temps des Pharaons, Paris, 1908, p. 19S.

le pèsement de l'âme, « est suivie de la vignette du bassin de feu, gardé par quatre cynocéphales : c'étaient les génies, chargés d'effacer la souillure des iniquités, qui auraient pu échapper à l'âme juste, et de compléter sa purification^ ».

Le grand pécheur avait à souffrir des tourments autrement horribles. Parfois, il était condamné à devenir la proie vivante de monstres affreux, qui suçaient son sang, déchiraient ses chairs, dévoraient ses entrailles; parfois, il était contraint d'entrer dans le corps d'un porc, de revenir sur terre, et d'y vivre misérablement.

4. Le sort des justes. — Ici encore, malgré une grande abondance de textes, lapensée égyptienne reste vague et flottante. L'homme pur et innocent jouit d'un immense bonheur, en compagnie des autres bienheureux, sous le regard des dieux, mais ce bonheur a été conçu de bien des façons. Il serait hors de propos d'étudier ici toutes ces représentations du paradis égyptien. On peut ramener à deux types d'édens les descriptions que fournissent les documents.

Le premier, le plus ancien, celui qui semble avoir dominé jusqu'au Nouvel Empire, est simplement un décalque de la vie terrestre dans un monde qu'on plaçait sous terre, ou bien derrière la montagne d'Occident où disparaissait le soleil, ou bien dans des îles fortunées de la Méditerranée. C'est une vie humaine, mais avec l'immortalité, sans peines ni douleurs, une vie idéale telle que la rêvait tout Egyptien : de grandes propriétés, de riches moissons,

\. E. DE RocGÉ, Description sommaire des salles du Musée Égyptien (Nouvelle édition refondue par Pif.rret), p. 102.

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d'immenses troupeaux, de nombreux serviteurs, une rivière poissonneuse, des parties de pêche et de chasse, bref toutes les distractions et tous les plaisirs honnêtes du corps.

Le second, le plus élevé, consiste essentiellement dans la vie avec les dieux, surtout auprès du dieu suprême, auprès de Râ, le dieu soleil. Le défunt, pur et juste comme Osiris, s'appelant lui-même du nom d'Osiris, est admis dans la société divine, il y reçoit une vie nouvelle, supérieure à la vie terrestre. Le lieu même où se trouvait cet éden, varia suivant les époques. Des textes indiquent d'abord la barque du soleil. Là est Râ ou Amon Râ avec toute sa cour. A l'origine, les rois seuls étaient, semblet-il, admis dans le cortège divin. Plus tard tous les justes purent aspirer au même bonheur. Mais les documents parlent surtout d'une vague région souterraine, qui est le vrai royaume des morts, les Champs Élysées des Grecs. C'est un mélange de l'éden sensuel et de l'éden contemplatif. Le juste est admis auprès des dieux, il peut les contempler, leur parler même familièrement, mais il reste libre de ses mouvements, il sort et il rentre quand il veut, il va se promener sur terre, il cultive ses champs, il fait des parties de barque, il jouit de voir passer le soleil dans sa course nocturne, en un mot tous ses désirs sont comblés.

Il est curieux de noter que ce bonheur suprême n'est pas donné au juste immédiatement après le jugement. Avant d'y arriver, il doit passer par une longue série d'épreuves, triompher de nombreux ennemis qui lui barrent la route, traverser un labyrinthe de salles obscures, gardées par des

monstres horribles. Tous ces obstacles sont prévus et décrits dans le « Livre des morts » : aussi était-il important d'en avoir en main un exemplaire.

5. Résurrection — Les Égyptiens croyaient-ils que le corps serait un jour rendu à la vie? Si l'on cherche une explication à cette coutume si générale de la momification, à ces mille précautions prises pour conserver le corps intact aussi longtemps que possible, il faut nécessairement admettre que, dans la pensée égyptienne, il était d'une certaine utilité au défunt de sauvegarder l'intégrité de ses membres physiques. Mais quelle était la nature exacte de cette utilité? C'est ce que les textes ne disent pas nettement.

Du Livre des morts (chapitre lxxxix^) on peut conclure, semble-t-il, à la possibilité de la résurrection, dans certaines conditions, mais cette idée n'a jamais été précisée, et n'est jamais devenue une croyance ferme à une résurrection universelle.

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