III. — Cosmogonie
Le grand poème épique babylonien qui raconte la création est divisé en sept tablettes, contenant chacune environ 140 lignes. On en possède une très grande partie ; les trois dernières tablettes sont mutilées et ont des lacunes considérables. Voici le début (je cite la traduction du P. Dhorme) :
Lorsqu'en haut le ciel n'était pas nommé, Et qu'en bas la terre n'avait pas de nom, De l'océan primordial, leur père, Et de la tumultueuse Tiamat, leur mère à tous, Les eaux se confondaient en un.
Les jonchères n'étaient pas fixées, les fourrés de roseaux n'é-
[taient pas vus.
Alors qu'aucun des dieux n'était créé, Qu'aucun nom n'était nommé, qu'aucun destin n'était fixé, Les dieux furent créés dans...
Lahmou et La^amou furent créés... ^.
Apsou, l'Océan, et Tiamat, la Mer, qui confondent leurs eaux, sont la personnification du chaos; ils engendrent les dieux, qui représentent l'ordre sortant du chaos. Bientôt Apsou se plaint des dieux dont l'activité trouble san repos :
Durant le jour je n'ai pas de repos, et la nuit je ne puis
[dormir!
Tiamat, consultée par Apsou, prend avec lui la résolution de détruire les dieux! Mais le dieu Éa déjoue
1. Choix de textes religieux assyro-baby Ioniens, transcription, traduction commentaire par le P. PaulDhoume 0. P., 1907, p. 3-5. Les dernières lignes sont mutilées à la fin; le mot en italique est une restitution.
CHP.ISTUS. 33
de projet. Alors Tiamat enfante des serpents, des dragons, des monstres de toutes sortes qu'elle lance contre les dieux. Le dieu Anou est envoyé pour engager la lutte ; mais, à la seule vue de Tiamat, il prend la fuite, épouvanté. Le dieu Mardouk consent à livrer bataille, mais à la condition d'être élevé au plus haut rang dans l'assemblée des dieux. Réunis dans un grand banquet, les dieux, après s'être enivrés, confèrent à Mardouk la toute-puissance. Mardouk s'arme pour la lutte :
L'arc et le carquois il suspendit à son côté ; Il plaça un éclair sur sa face, P'une flamme brûlante il emplit son corps ; Il fit un filet, pour y enlacer Tiamat,
Il fit prendre les quatre vents, pour que rien d'elle ne pût
[échapper, Le vent du Sud, le vent du Nord, le vent de l'Est, le vent de
[l'Ouest.
Jl les fit approcher à côté du filet, présent de son père Anou.
(trad. Dhorme.)
Amsi équipe, porte sur un ouragan comme sur un char, Mardouk s'avance hardiment contre Tiamat. Au moment où le monstre ouvre la gueule, il y jette un vent de tempête ; puis, d'une flèche il lui transperce le corps. D'une moitié de ce corps il couvre le ciel; et, pour maintenir les eaux là-haut, un verrou est tiré et un garde est installé. Ainsi est formé une sorte de firmament contenant les eaux supérieures. Ensuite Mardouk met dans le ciel les étoiles, les planètes, la lune et le soleil ; il établit la lune pour régler le temps . Dans les fragments qui restent des dernières tablettes on voit Mardouk former les hommes avec du
sang, peut-êt^e mêm^e, Suivant l'interprétation de plusieurs auteurs, avec son propre sang. La fin du poème a pour objet la glorification do Mardouk par les dieux et par les hommes. Enlil lui confère son propre nom de « Maître du monde d ; et cinquante titres Jui sont donnés pour proclamer ses attributs.
Ce poème, dont le but évident est d'élever Mardouk, dieu de Babylone, au-dessus de tous les autres dieux, date de l'époque où Babylone a conquis le rang suprême, vers le xxi® siècle avant Jésus-Christ; mais le fond du poème et les traditions qu'il utilise sont vraisemblablement de date bien plus ancienne. Plusieurs auteurs ont exagéré les ressemblances de ce récit de la création avec celui de la Genèse hébraïque. Ily a surtout des différences profondes et essentielles. Dans le poème mythique les dieux naissent en sortant du chaos ; menacés dans leur existence par le principe même qui leur a donné le jour, ils engag'ent une lutte dont l'issue aurait pu leur être fatale. Anou prend lâchement la fuite devant l'ennemi. Les dieux s'enivrent et poussent de grands cris. La « toutepuissance » de Mardouk paraît assez précaire par la manière dont elle lui est conférée, par la preuve magique qu'il en donne, par l'armement bizarre qu'il est obligé de prendre pour livrer bataille à Tiamat; toute cette scène est grotesque. Dans la Bible, au contraire, au lieu de ce grossier polythéisme, nous trouvons le monothéisme le plus pur. Un Dieu unique agit dès l'origine en maître absolu, avec une toutepuissance réelle. Il n'a pas à lutter contre des forces adverses, à ses risques et périls ; d'une seule parole il crée et organise tout. La spiritualité des idées, la dignité du ton, la majesté du tableau élèvent cette
première page de la Genèse incomparablement audessus de la légende babylonienne et de toutes les cosmogonies anciennes.
Dans l'épisode du déluge (XP tablette de l'épopée de Gilgames) les ressemblances avec le récit biblique, en beaucoup de détails, sont bien plus frappantes, mais les dieux là encore font assez triste figure :
Les dieux eurent peur du déluge ; Ils s'enfuirent et montèrent dans le ciel d'Anou; Les dieux, accroupis comme des chiens, se blottirent der-
[rière l'enceinte...
... Les dieux sentirent l'odeur (du sacrifice). Les dieux sentirent l'odeur agréable, Les dieux, comme des mouches, se rassemblèrent au-dessus
[du sacrificateur.
La raison du déluge n'est pas claire dans ce poème; les dieux se disputent là-dessus. Enlil est très irrité de voir que tous les hommes n'ont pas péri. Istar joue un rôle ridicule; elle a décidé la perte de l'humanité, puis elle se lamente de voir périr les hommes par submersion. Dans la Bible, le déluge est un châtiment de l'humanité corrompue; Noé, l'homme juste, est épargnée