IV. — Sorcellerie. Magie. Incantations
Les maladies, les maux de toutes sortes n'étaient pas regardés comme les effets de causes purement
4. Voir une analyse détaillée de l'épopée de Gilgames et des aulrp>s mythes babyloniens dans Études sur les religions sémitiques, par le P. M.-J. Lagrange, 2« éd., iOOS. ch x
naturelles, mais comme des châtiments pour quelque offense contre une divinité ; on y voyait aussi l'œuvre de certains démons malfaisants. On attribuait aux sorciers, et spécialement aux sorcières, une puissance considérable pour attirer ces maux sur les hommes. Ils pouvaient, pensait-on, bouleverser la nature, changer les destinées d'ici-bas, influer sur les décisions des grands dieux, déchaîner contre un homme une armée de mauvais génies. L'envoûtement, les potions magiques, certaines manipulations bizarres, ou plus simplement le « mauvais œil », la susurration de quelques paroles sinistres suffisaient à opérer ces prodiges. Contre ce pouvoir malfaisant le prêtre exorciste ou conjurateur [âsipu) luttait au moyen des incantations. 11 énumère les divers péchés dont on a pu se rendre coupable, puis les diverses façons de tomber sous le sortilège :
Rompu soit le sortilège, quel qu'il soit!... que par l'image de son père ou de sa mère il ait été ensor-
[celé, que par l'image de son frère aîné ou de sa sœur aînée il
[ait été ensorcelé, soit qu'il ait rencontré un ensorcelé, soit qu'un ensorcelé l'ait rencontré, qu'il ait dormi dans le lit d'un ensorcelé, qu'il se soit assis sur le siège d'un ensorcelé, qu'il ait mangé dans le plat d'un ensorcelé, qu'il ait bu dans la coupe d'un ensorcelé...
Pour conjurer le sortilège, l'âsipou s'efforce de deviner par quel objet il s'est transmis; il tâche du moins de le nommer en faisant une énumération aussi complète que possible :
Il cherche, il cherche!
il cherche au Ut, /
il cherche sur le siège, il cherche dans le plat..., il cherche au flambeau, il cherche au soufflet,
il cherche à la tahlette et au roseau poiur écrire;..., il cherche à la sortie de la ville et à l'entrée de la ville.. , il cherche à la sortie de la maison et à l'entrée de la mai-
[son... etc. ^
Puis, il s'applique à rompre le sortilège, soit en le rétorquant contre la sorcière, dont il brûle l'image, après avoir récité sur elle les formules prescrites, soit en chassant le mauvais démon par un impératif catégorique : « Va-t'en! », soit enfin en adressant des prières aux dieux, surtout aux dieux du feu et de la lumière. « La prière s'unit à la formule magique, elle la rend plus efficace, elle l'allonge et la transforme, mais elle n'est pas l'aboutissant de cette forrçiule... La prière est un élan de l'âme; vçrs ^es dieux, la formule magique une arme contre les démons 2. » Il faut donc se garder de les confondre, ou d'admettre que la religion a pour origine la magie, et que le culte est seulement cet art de conjurer les maux, développé, transformé.
On a publié diverses séries d'incantations qui montrent la place importante que la sorcellerie et les conjurations occupaient chez les Babyloniens. Le chapitre xlvii du livre d'Isaïe en offre une peinture exactç :
1. M. ZiMMEUN, Beitrâge zur Kennlnis der babyloyiischcn Religion, ' tablette Sxirpu.
â. Diior.ME, La Religion assyro-babylonienne, p. 247.
LA RELIGION DES BABYLOiMENS ET DES ASSYRIENS. 619
... « Un malheur fondra sur toi,
que tu ne sauras conjurer...
Garde donc tes enchantements,
et tes sortilèges nombreux.
où tu peinas dès ta jeunesse !
Peut-être ils pourront te servir;
peut-être ils te rendront terrible 1 »
V, — Divination. Présages. Oracles.
L'homme, dès les temps les plus anciens, s'est efforcé de soulever le voile de l'avenir, moins pour contenter une vaine curiosité, que pour savoir dans quel sens il dirigerait son activité avec plus de profit. Par une méthode empirique très simple on accumulait des milliers d'observations, et sans bien se rendre compte de la vraie relation de cause à effet entre les phénomènes, on formulait des règles générales qui marquaient le lien entre les événements.
Les présages qui servaient à deviner l'avenir peuvent se répartir en deux classes : ceux que l'homme provoque quand il veut, par exemple, en examinant les entrailles des victimes ; et ceux qui ne dépendent pas de lui, tels les phénomènes célestes ou les événements accidentels d'ici-bas.
Le prophète Ezécliiel, bien informé puisqu'il vivait en Babylonie, exilé, au commencement du VI* siècle avant notre ère, représente le roi de Baby^ lone consultant le sort, à la bifurcation des routes^ pour savoir s'il marchera contre Rabbath, ville des Ammonites, ou contre Jérusalem : « il secoue les flèches, il interroge les téraphim, il inspecte le foie^ ». En effet, l'extispicine, c'est-à-dire l'exa-
1. Ézéch. XXI, 34 suiv. ; dans la Vulg. xxi, 19 suiv. Les téraphim sont les dieux domestiques ou dieux particuliers.
men des entrailles des animaux, et surtout Fhépatoscopie ou examen du foie était un des modes les plus ordinaires de la divination. Le bârû, ou prêtredevin, pratiquait aussi la divination par la coupe, usitée de même en Egypte (comparez l'histoire de Joseph, dans la Genèse, xliv, 5). On versait quelques gouttes d'huile dans de l'eau, et l'on observait ce qui se passait : « Si tu consultes l'huile pour un mariage, et si une (goutte d'huile) est versée pour l'homme, et une, à côté, pour la femme; si ces deux gouttes se rapprochent, oracle : ils se marient. Si, une fois rapprochées, celle pour l'homme se divise, l'homme meurt; si celle pour la femme se divise, la femme meurt ^ » La divination par les flèches correspond probablement à ce que nous appelons tirer au sort, tirer à la courte paille, à pile ou face.
D'autres présages étaient pris de divers événements indépendants de la volonté humaine, vol des oiseaux, etc., ou phénomènes anormaux et monstrueux. Tel oracle nous apprend que si une truie met bas un petit qui a huit jambes et deux queues, le souverain du royaume verra croître sa puissance 2. Mais surtout les changements atmosphériques, vents, orages, tonnerre, et les mouvements des astres offraient à la divination une matière inépuisable. Un bon nombre d'observations et de réponses des astrologues, récemment déchiffrées sur les tablettes cunéiformes, font revivre sous
1. JoH. HuNGER, Becherivahrsagung bei den Babyloniern, 1903, p. KO-31.
2. Les Cuneiform Texls... in the Brïtish Muséum, parts XXVII et XXVlll, donnent de longues listes de présages tirés de la naissance d'animaux monstrueux.
nos yeux cette astrologie clialdéenne si célèbre dans l'antiquité ; dans le poème déjà cité plus haut nous constatons la vérité du passage où le prophète prédit la ruine de Babylone et annonce que ses astrologues, au lieu de la sauver, périront avec elle (Is. XLVii, 13) :
De tant consulter es-tu lasse?
Qu'ils se lèvent donc, qu'ils te sauvent, Ceux qui font la carte du ciel,
et qui observent les étoiles, Et te font savoir chaque mois
d'où viendront les événements!...
L'habitude de consulter les dieux et de recevoir leurs oracles témoigne de la croyance des anciens à une Providence qui gouverne le monde, qui connaît les événements futurs et les déterminations de la volonté humaine, entend la prière, et veut bien, en certaines circonstances, révéler ses desseins. Mais ici encore, il y a une différence essentielle pour le fond, entre ces oracles et les prophéties contenant les révélations véritables dont Dieu a voulu favoriser Israël, son peuple élu ^ . Pour la forme aussi, malgré les ressemblances, on remarquera, en contraste avec la simplicité biblique, les consultations compliquées et prolixes des prêtres babyloniens. Ils énumèrent tous les cas possibles, ils multiplient les synonymes, de peur que le dieu ne comprenne de travers, ou, plutôt, qu'il n'élude
1. s. Paul dit dans l'Épître aux Romains, ni, 1-2 : » Quel est donc l'avantage du juif [sur le gentil]?... Cet avantage est grand de toute manière : d'abord c'est à eux que les oracles de Dieu out été confiés. »
la question ou ne donne Une réponse évasive. Voici un spécimen de ces oracles :
« O Samas, grand seigneur, à ma, demande dans ta faveur fidèle daigne répondre! Depuis ce jour, le troisième jour de ce mois, du mois de Arou, jusqu'au onzième jour du mois de Abou de cette année, dans ces cent jours et ces cent nuits, espace de temps fixé (pour limite) à l'oracle du prêtre-devin [bârâ] ; dans cet espace de temps fixé est-ce que Kastariti avec ses troupes, ou les troupes des Gimmériens, ou les troupes des Mèdes, ou les troijpes des Mannéens, ou tout autre ennemi, réussiront dans leurs projets? Soitd'assaut, soit par force, soit par les armes et la bataille, soit par une brèche, une mine, ou à l'aide des machines de siège..., soit par la famine, soit en vertu des noms du dieu et de la déesse, soit par des pourparlers et des transactions amicales, soit par tout autre moyen et stratagème usité pour la prise des villes, preadront-ils la ville de Kisaseou, entreront-ils dans les murs de cette ville de Kisassou? Tombera-t-elle entre leurs mains? Ta grande divinité le sait. La pri$e de cette ville de Kisassou, par quelques ennemis que ce soit, depuis ce jour jusqu'au (dernier) jour du temps fixé, est-elle ordonnée, résolue, par l'ordre et les arrêts de ta grande divinité, ô Samas, grand seigneur? Est-ce qu'on le, verra? Est-ce qu'on l'entendra dire? etç»^^.p^.^ ^^^^ ù'U/ïo ,l>aol oi.riaorj fjii^nfiViabfj v'-n
Les oracles ont en gënéral la forme poëtiq\ie. Il
devait leur arriver parfois d'être vagues et d'inspirer
peu de confiance, témoin le message suivant adressé
au roi Asarhaddon par la déesse, ïètar :
T ^^ '■■ '••'■ ■ litnilajTTn;» a •
« ... Là paroles première •
que je t'ai dite,
lu n'y as pas.feu^qoiiâauce; .
eh bien! . jC.Sulq .1)0 ,8v
1. J. A. Kkudtzon, Assyrische Gebete an den Sonnengott... aus der !^eit Asarhaddons und Asurbanipals, 1893, a» 1. — A cet oracle comparez un passage analogue de la Bible, I Sam. xxih, 9-12, où David consulte lahvé avec des lEormiUes très simples, au moyeu de l'éphod porté par le grand-prêtre.
dans les dernières aie confiance ! »
M. Jastrow remarque à ce propos : « Évidemment les rois assyriens regardaient les oracles comme institués pour annoncer des événements selon leurs désirs. Probablement ils n'hésitaient pas à suivre leurs propres idées, toutes les fois qu'ils les jugeaient meilleures que l'avis donné par les dieux. »