III. — La Révélation mosaïque
1. La personne de Moïse. — 2. ]\Ioïse, prophète et prédicateur des véritjs religieuses. — 3. Les objections de la théorie évolulionnistc contre le récit biblique de l'œuvre de Moïse. — 4. Moïse législateur. — 5. La lutte de la foi en lahvé avec la religion cananéenne.
1. La personne de Moïse, — Le second fait surnaturel, qui marqua une nouvelle époque dans le développement religieux d'Israël, fut l'alliance du Sinaï et la législation de Moïse. Ce fut la tradition constante d'Israël de rattacher deux des fondements les plus essentiels de la religion juive, l'idée de l'Alliance et de la Loi, à la personne de Moïse, dont la figure domine toute l'histoire du peuple de Dieu avant le Christianisme. Après avoir séjourné quatre cents ans environ en Egypte et y avoir été lourdement opprimés, les descendants des fils de Jacob trouvèrent un libérateur qui les emmena du pays de la servitude : ce fut Moïse que divers moyens naturels, tels que son éducation à la cour de Pharaon et son long séjour chez le prêtre madianite Jétliro, avaient déjà préparé à ce rôle de chef, que la Providence lui destinait.
Le caractère historique de la personne de Moïse ne saurait être sérieusement contesté. Pour le prouver, il suffit simplement de remarquer que l'aspect vraiment unique, que présente le développement religieux et politique d'Israël, devient une énigme si l'on n'adaietpas au début de l'histoire nationale juive une personnalité puissante, douée de talents d'organisation éminents, un génie religieux qui sut épurer et élever dans son peuple l'idée de Dieu et les vues morales, et le
mettre ainsi bien au-dessus des nations voisines. « Si une figure comme Moïse ne nous était pas attestée par la tradition, il faudrait la postuler ; la tradition nous l'attestant, on doit l'accepter comme historique ^ » Que dans la vie de Moïse se rencontrent quelques traits qu'il faut regarder comme extraordinaires, c'est là un fait qui n'infirme point l'historicité du personnage : bien plutôt ils répondent tout à fait à l'importance hors ligne de son œuvre. Et par ailleurs les récits de la vie et des actions de Moïse ne contiennent rien qui soit en contradiction avec les événements politiques que nous font connaître les documents profanes.
Le rôle de Moïse est important à un triple point de vue. Ce fut un prophète rempli de l'esprit de Dieu, qui exerça sur les idées religieuses d'Israël une influence durable; ce fut un organisateur politique plein d'énergie, qui de tribus sans grande cohésion forma un peuple uni ; ce fut enfin le législateur à larges vues, le promulgateur d'une loi qui, dans son contenu essentiel, garda sa valeur intacte jusqu'à ce que fût accomplie la mission d'Israël. Nous n'avons dans les pages qui vont suivre à considérer Moïse que comme prédicateur de vérités religieuses et législateur religieux.
2. Moïse prophète et prédicateur des çérités religieuses. — Sur le Sinaï, Dieu se révéla à son peuple d'une manière sensible, lui donna des commandements et conclut avec lui une alliance. Les points essentiels de la révélation divine que Moïse eut à
1. KiTTEL, Die alUestamentliche Wissenschaft in ihren wichtigsten Ergeb7iîssen, Leipzig, 1900, p. 128.
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interpréter au peuple, se ramenaient aux suivants :
a) lahvé devait être non seulement le Dieu d'Israël, mais d'une façon générale le seul Dieu. La parole : « Tu n'auras pas de dieux étrangers à côté de moi » ne signifiait pas seulement pour Israël la défense de l'idolâtrie, elle contenait aussi la doctrine que lahvé est le seul Dieu, le Dieu de l'univers. Moïse n'eut pas, comme d'aucuns le pensent, à créer le véritable monothéisme, il le trouvait déjà existant; mais ses efforts contribuèrent essentiellement à ce que cette doctrine s'imprimât de plus en plus distinctement et profondément dans la conscience du peuple. Les nations non israélites croyaient non seulement à l'existence des dieux auxquels elles rendaient un culte, mais aussi à celle d'autres divinités. Israël devait pour toujours dépasser cette manière de voir. Longtemps la foi en l'unicité de lahvé eut à lutter contre d'autres idées importées du dehors; peut-être même cette foi fut-elle fortement obscurcie pendant le séjour en Egypte. Quoi qu'il en soit, il est certain que Moïse a voulu former son peuple à la croyance en lahvé considéré non seulement comme Dieu un et singulier, mais aussi comme Dieu absolument unique.
b) Bien que Moïse ait déjà trouvé dans son peuple la foi en lahvé, le Dieu des pères, on ne peut douter qu'il ait établi sur une base nouvelle les relations d'Israël avec son Dieu. Ces mots : « Moi, lahvé, je suis ton Dieu » créèrent la théocratie, c'està-dire cet état, dans lequel Israël devait se regarder comme la propriété du Seigneur et reconnaître lahvé comme son roi, si bien que toutes les lois étaient à considérer comme des préceptes divins, Moïse et les
futurs chefs du peuple comme des lieutenants et des délégués du Seigneur. De cette notion de la théocratie, dans la mesure où le prophétisme postérieur accentua l'universalisme du salut, sortit et se développa l'idée du royaume de Dieu.
En retour de l'observation fidèle de la volonté divine, le Seigneur promettait secours dans la guerre et biens naturels. Ces bénédictions feraient place à des châtiments, si Israël s'attirait la colère de ïahvé par la transgression de ses commandements.
c) Les relations du peuple avec son Dieu ne devaient pas simplement consister en ce qu'Israël rendît au Seigneur des honneurs extérieurs, et en reçût en retour des biens matériels. Au contraire, lahvé se révéla dès le commencement comme un Dieu saint, vengeur du mal et rémunérateur du bien. Cette conception ne fut pas la création des plus anciens prophètes, Amos et Osée, car ceux-ci parlent des exigences morales de lahvé en des termes qui montrent clairement que le caractère de lahvé comme Dieu du bien était depuis longtemps connu du peuple.
La linguistique comparée montre en outre que l'idée de la « sainteté » avait été saisie parles Sémites avant même leur séparation en peuples différents. La signification du mot ^at/os n'était pas épuisée par l'idée de l'inaccessibilité, de la séparation, de la majesté, il s'y attachait encore une notion de pureté, pureté morale dont la pureté physique était le reflet. Mis en contraste avec la majesté divine, le monde et l'humanité ne suggéraient pas seulement l'idée du faible, du fini, du limité, mais aussi celle de l'imparfait et de l'impur. Si déjà vers l'an 2000 avant Jésus-
Christ Hammourapi, dans rinlrodacLioii de son code, insiste sur l'aspect moral de la mission qu'il a reçue d'Anou et Bel, si dans les plus anciens textes du « Livre des Morts » égyptien nous rencontrons des phrases qui, non sans quelque raison, peuvent être mises en parallèle avec le Décaloguc, on ne voit pas pourquoi l'on regimbe tant à admettre des relations morales entre Israël et son Dieu dès le temps de Moïse (environ 1450 avant Jésus-Christ), et pourquoi l'on veut reporter à une époque postérieure l'origine du Décalogue, cette loi fondamentale de la moralité. Il ne faut pas se représenter les tribus d'Israël comme des hordes de sauvages Bédouins n'entendant que le do ut des. Déjà dans la première moitié du second millénaire (2000-1500 avant Jésus-Christ), tous les peuples de l'Asie occidentale, sans en excepter les tribus nomades, avaient subi, bien qu'à des degrés divers, l'influence des civilisations relativement hautes de la Babylonie et de l'Égyple, et même abstraction faite des révélations déjà transmises aux Patriarches, nous devrions supposer en Israël l'intelligence des vérités religieuses et morales renfermées dans le Décalogue '.
d) Après l'alliance, lahvé n'était plus seulement pour Israël le maître puissant, devant qui l'homme devait se courber et sacrifier, mais encore le secours de son peuple, le protecteur rempli d'amour, qui devait donnera Israël, dans la suite de son histoire, des preuves de plus en plus nettes de sa fidélité. Aussi la prophétie compare-t-elle à un mariage [Os. i)
1. Voir P. Karge:, Geschichte des Bundesgedaakens im A. T., 1« Halfte {AHtestamentliche Abhandlungen herausgegeben von J. Xikel, 2 Bd,, 1-4 Heft), Munster in ^Yestralen, 1900, p. ih sqq.
les rapports établis entre lahvé et son peuple par l'intermédiaire de Moïse, et elle appelle le temps du passage au désert le temps des fiançailles, alors qu'Israël, la fiancée, suivait dans l'obéissance le Seigneur, son fiancé [Jèr. ii, 2).
é) Un trait caractéristique du culte de lahvé était l'absence d'images de la divinité. Le sanctuaire lévitique, aussi loin que nous pouvons remonter le cours de son histoire, n'en a jamais possédé. 11 est vrai que le peuple, du temps des Juges et même sous les premiers rois, inclina à plusieurs reprises à se fabriquer des images divines, et Jéroboam I", en vue d'accentuer les tendances séparatistes, prévint le désir du bas peuple d'avoir un symbole de la divinité, et fit placer deux veaux d'or dans les deux temples de son royaume, à Béthel et à Dan. Mais on ne peut prouver que la représentation de lahvé sous la forme d'un éphod ou d'un veau ait jamais été regardée comme légitime. Et puisque rien ne nous permet de constater qu'une proscription d'images divines ait été portée dans les temps post-mosaïques, nous devons considérer comme le plus vraisemblable, avec la tradition de l'Ancien Testament, que cette défense a appartenu, dès l'époque de Moïse, aux lois fondamentales d'Israël. Cette absence d'images dans le culte exprimait de la manière la plus frappante cette séparation d'Israël d'avec les païens, qu'avait voulue Moïse.
f) C'est une question discutée de savoir si le nom de lahvé a été introduit par Moïse ou s'il est d'origine plus ancienne. D'après VExode, m, 4 et vi, 3, ce fut Moïse qui annonça le premier au peuple le nom de lahvé. Notons aussi qu'en dehors du nom de
la mère de Moïse Jôkebed^ on ne peut citer aucun nom propre des temps prémosaïques, dans la composition duquel entre le mot de lahvé. On a récemment prétendu que les tribus de l'Arabie orientale, immigrées en Balylonie vers 2500 avant Jésus- Christ, connaissaient déjà le nom divin lahvé (lahu). On se fonde sur trois noms propres, soi-disant composés de lahvé, qu'on a découverts sur des tablettes d'argile du temps de Hammourapi et de son père Sinmouballit. A supposer même que la lecture et l'interprétation de ces trois noms défendues par Friedrich Delitzsch, soient exactes, — ce dont, au jugement de plusieurs assyriologues, la probabilité n'est pas encore démontrée^, — on n'en saurait déduire qu'une chose, c'est que le nom de lahvé est plus ancien que Moïse. Mais on n'en peut tirer aucune conclusion ni sur la signification de ce nom, ni sur l'existence, que rien par ailleurs ne vient attester, d'un prétendu dieu lahu, prémosaïque et peut-être nonhébraïque. Une chose est certaine, c'est que de l'époque de Moïse date pour le nom divin de lahvé la signification qui depuis lors s'y est attachée. lahvé, le Dieu de l'alliance avec*ïsraël, fut désigné par ce nom comme le Dieu éterneh immuable» toujours fidèle à son peuple^.
1. Il est possible que cet exemple lui-même soit dû à une transformation postérieure du nom de la mère de Moïse, dans le sens delà révélation annoncée par son fils.