V. — Les idées religieuses de la communauté post-exilienne
1. La situation politique après l'exil et son importance pour la religion d'Israël. — 2. L'idée et la connaissance de Dieu. — 3. La création et le gouvernement du monde. — 4. Le monde des anges. — 5. L'homme. — 6. Le péché et la conversion. — 7. Le salut messianique.
1. La situation politique après Vexil et son importance pour la religion d'Israël. — La ruine de l'indépendance politique d'Israël, les déportations répjétées en Assyrie et en Ba'oylonie, l'exil volontaire d'une portion assez considérable du peuple en Egypte, amenèrent de profonds changements dans la vie intérieure des Israélites. Tout d'abord Israël, d'un
tout national et politique, devint une communauté religieuse. Il est vrai, on parla longtemps encore de la « semence sainte », par laquelle on entendait le reste de l'Israël véritable, échappé aux déportations et aux guerres. Mais à la fin, le seul critère pour distinguer ceux qui appartenaient à la « semence sainte », fut la soumission aux exigences les plus importantes de la Loi (op. Is. lvi, 3 sqq.). Ainsi naquit le prosélytisme sous ses différentes formes. L'universalisme du salut, dont les prophètes plus anciens n^avaient traité que théoriquement, devint une question éminemmentpratique. Les conséquences qui résultaient de cette idée du salut universel, ne furent pas acceptées sans contradiction. Les persécutions que l'Israël d'avant l'exil avait eues à subir de la part des puissances païennes, et celles que les Samaritains et autres peuples à demi Israélites avaient infligées à la communauté post-exilienne, firent naître en des cercles nombreux la tendance à s'isoler de plus en plus de tous les non-israélites, et à leur contester le droit d'appartenir à la communauté de Dieu. C'est contre ce mouvement que réagit nettement la prophétie post-exilienne, comme aussi l'auteur du livre de Jonas.
Les épreuves que le Seigneur avait envoyées à son peuple, ne furent pas sans influer sur la foi de la communauté et ses relations avec lahvé. Les terribles catastrophes, annoncées par les prophètes et interprétées comme des décrets de Dieu, avaient considérablement fortifié l'autorité des prescriptions qui protégeaientle monothéisme. Dieu avait révélé sa justice vengeresse, mais après le temps de l'épreuve purifiante, il s'approchait à nouveau de son peuple.
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Le prophète de l'exil, Ezéchiel, et les prophètes postérieurs ne se lassaient pas de parler du Dieu de la grâce et de la fidélité. Si en outre, comme le disaient les prophètes, Jahvé avait le pouvoir d'humilier la puissance impie, qui se manifestait alors dans les grands empires du monde, il était bien réellement le Dieu universel. Et ainsi par le jugement et par la grâce Dieu se révélait à son peuple de manière à le mettre à même de reconnaître en lui, par expérience, le Dieu du monde entier.
La considération des châtiments de Dieu offrit à beaucoup d'Israélites un problème difficile : pourquoi ceux qui n'avaient point commis les péchés reprochés par les prophètes, avaient-ils dû eux aussi aller en exil? Aussi longtemps qu'Israël avait constitué une étroite unité politique, on trouvait la réponse dans la solidarité même du peuple. Mais quand après l'exil se fut formée une communauté, unie plutôt par les liens religieux, cette solution du problème devait paraître insuffisante. Il semblait plus conforme à la justice de Dieu, que le châtiment n'atteignît que les coupables, et Ton voit cette question de la rémunération individuelle faire le sujet des méditations d'Ézéchiel [Ez. xviii).
L'inclination aux cultes étrangers diminua dans la mesure même où les puissances étrangères opprimèrent et humilièrent Israël. Sous ce rapport, l'exil exerça une influence purifiante. L'antipathie de la communauté post-exilienne pour tout ce qui était étranger dans le domaine religieux, nous oblige à la plus grande circonspection dans l'étude des influences externes, babylonienne, perse ou grecque, qui directement ou indirectement ont pu agir sur la religion
d'Israël à cette époque. On a pensé à une origine babylonienne pour l'histoire primitive de la Genèse ^ et la fête des Pourim, à des influences perses dans 'la croyance à la résurrection de la chair, quelques idées eschatologiques et la doctrine des Anges ; on a cherché des traces de philosophie grecque dans les écrits didactiques de l'époque post-exilienne^.
La ruine du temple de Salomon, les déportations et les nombreuses émigrations volontaires avaient enlevé à beaucoup de Juifs la possibilité de participer au culte du temple à Jérusalem. Ils se dédommagèrent d'abord de cette privation par l'envoi de sommes d'argent destinées à subvenir aux frais du culte public et à des offrandes privées. En Egypte, comme les fouilles surprenantes faites à Eléphantine l'ont démontré, ils construisirent même dès le V® siècle des lieux de culte particuliers, où l'on offrait des sacrifices; un grand-prêtre émigré en Egypte, ne craignait pas, avec le consentement du roi, d'instaurer à Léontopolis un temple de lahvé, pour servir de sanctuaire cçntral aux Juifs établis dans la vallée du Nil. En Babylonie, aucun sanctuaire particulier ne fut érigé. Les Juifs de ce pays se consolaient de l'absence de culte en approfondissant la Loi, et ainsi l'exil fut comme le berceau de l'institution des scribes.
L'invasion de la civilisation étrangère, surtout hellénique, fit naître en des cercles nombreux une large sympathie pour les usages des païens, spécialement des Grecs; par contrecoup, certaines
i. Cf. infra, p. 6G0 et sqq.
2. Cf. Bertiiolet, Das rcligionsgeschichtliche Problem des Spâl- Judentums, Tiibingen, 1909.
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prescriptions cultuelles ne furent plus observées qu'avec tiédeur. Ce changement finit par provoquer une réaction. Dans les rangs inférieurs du peuple surtout, on vit prévaloir une conception qui accentua plus encore que par le passé l'importance de la loi cérémonielle, étendue aux plus petits détails. Ainsi naquit l'opposition entre le Pharisaïsme, fermement attaché à la tradition, et le Sadducéisme, qui cherchait à s'en affranchir. Cette opposition s'étendit jusqu'au domaine de l'enseignement dogmatique, les Sadducéens niant la résurrection de la chair et l'existence du monde angélique.
La situation même du peuple d'Israël après l'exil exerça aussi une influence notable sur le développement de l'idée messianique. Dans la mesure où la restauration du trône davidique ne semblait plus pratiquement réalisable, l'élément religieux et moraj passa de plus en plus au premier plan des espérances messianiques. On vit s'accentuer la tendance à concevoir le Messie comme le sauveur du monde, dont la mission devait consister à conduire tous les peuples à lahvé, à répandre sur la terre la justice et le droit, et à anéantir les puissances impies, hostiles au règne de Dieu sur terre. A l'universalisme du salut répondait dans les représentations du royaume messianique l'universalité du culte futur [Mal. i, 10 sqq.). L'époque post-exilienne vit aussi s'implanter l'apocalypse, qui décrivit l'humiliation des royaumes de ce monde et les conditions du règne messianique sous les figures d'un symbolisme de plus en plus varié.