VII. Conclusions
Bibliographie.
ï, — Questions préliminaires
La première difficulté qu'on éprouve en parlant des populations de culture inférieure, est de leur attribuer un nom qui leur convienne.
« Sauvages », ces peuples ne le sont pas, si l'on entend par ce mot des êtres humains vivant à l'état errant, sans lois, sans conventions, sans organisation familiale et sociale. Des « sauvages » de ce genre, il n'y en a pas, et peut-être n'y en a-t-il jamais eu.
Au moins, seraient-ils des « non civilisés »? — S'ils n'ont pas notre genre de culture, ils en ont une autre, adaptée à leur nature et à leur condition, grâce à laquelle ils se développent et jouissent de la vie, au point que, expérience faite, ils préfèrent leur civilisation à la nôtre. Il peut y avoir des individus non civilisés, — même ailleurs qu'au centre de l'Afrique; il n'y a pas de groupements humains dépourvus de civilisation.
Faudra-t-il donc les appeler « Primitifs »? — Si l'on entend par ce mot l'état de civilisation qui paraît le plus simple, le moins avancé, le plus rapproché même de celui de l'homme préhistorique, c'est peut-être encore celui qui conviendrait le mieux. Mais, en l'employant, nous ne pensons nullement vouloir identifier nos populations inférieures actuelles avec les premiers hommes, et surtout avec le premier homme ; la condition de ceux-ci nous reste inconnue.
Il ne nous serait pas possible, non plus, d'établir pourquoi ces « Primitifs » sont tels. Est-ce parce
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qu'ils se sont trouvés arrêtés dans leur évolution vers une civilisation plus haute? Est-ce parce qu'ils sont tombés, par dégénérescence, dans un état social plus bas?
Le fait est que l'histoire nous permet de constater parmi eux bien des cas de régression. L'examen approfondi de leurs coutumes, aussi, nous les montre souvent beaucoup plus compliqués qu'il conviendrait à des peuples qui viennent de naître. Et enfin, les races les plus sauvages ne sont-elles pas, en fait, aussi anciennes que les plas civilisées ?
Mais, d'autre part, d'immenses espaces, tels que le Continent africain, ont été parcourus sans révéler aucune trace de civilisation antérieure^; les témoignages les plus anciens de l'histoire nous montrent les Noirs tels à peu près qu'ils sont encore, et Ctésias (v* siècle av. S.-C.) fait des Pygmées d'Afrique un portrait qui n'a pas cessé d'être exact. Il y a mieux. Depuis que Boucher de Perthes a trouvé, dans les couches quaternaires du sol picard, les témoins que l'on sait, des découvertes du même genre se sont multipliées, qui semblent bien nous reporter à la date même de la première apparition de l'homme sur la terre d'Europe. Or, tout, dans ces trouvailles intéressantes, les outils, les armes, les parures, les sépultures, et jusqu'à la conformation des ossements, nous rappelle certaines races qui vivent encore et que nous pouvons voir de nos yeux, dans les forêts d'Afrique, en Australie, dans les régions polaires : de sorte que les Primitifs de la Préhistoire — au moins en Europe — seraient assez semblables à ceux
1. Les ruines grandioses de Zimbabwe, près du Zambèze, lurent vraisemblablement le centre d'une colonie étrangère.
de l'Histoire, et ceux-ci à nos sauvages contemporains.
C'est pourquoi, avec toutes les réserves précédemment faites, nous ne trouvons pas que cette expression, tant qu'on n'en aura pas proposé de meilleure, ne puisse être maintenue pour désigner les populations de culture inférieure.
Après avoir donné un nom aux Primitifs, il faudrait dire quelle est leur religion. Mais est-il vraiment possible de réunir, sous une même dénomination, les conceptions plus ou moins religieuses de tant de populations diverses, n'ayant de commun que l'infériorité relative de leur civilisation? 11 est certain qu'il y a dans cette prétention, mise en vogue par « la ténacité subtile ^ » des Tylor, des Frazer, des H. Spencer, des W. Robertson Smith et de leurs disciples français, une part considérable d'illusion et d'à priori, parfaitement contraire à tout esprit scientifique. Le procédé consiste à placer d'abord une idée directrice à l'origine des religions, le totémisme, par exemple, ou le naturisme, ou l'animisme, ou l'instinct social, ou la puissance créatrice de la psychologie, etc. ; puis on n'a plus qu'à s'en aller picorer partout, dans des relations de voyages de valeur souvent discutable, ce qui convient au système, en mettant en vedette ce qui le fortifie, en minimisant
1. Georges Folcart, La méthode comparative dans l'Histoire des Religions, Paris, 1909, p. 21.
ce qui lui est contraire, en taisant net ce qui pourrait le renverser.
Telle ne saurait être notre méthode.
Nous ne savons, a priori^ quel nom donner à la religion des Primitifs, ni même s'il est possible d'en donner un. Nous ne tenons pour aucune Ecole. Nous ne partons ni de l'Évolution matérialiste ni de la Révélation. Simplement, nous voulons exposer ce qui est; et, pour le mieux faire, entre ceux des groupements humains qu'on regarde d'ordinaire comme inférieurs en civilisation , nous choisirons d'abord , pour en faire une étude plus complète, celui qui nous apparaît à la fois comme le plus considérable, le plus compact, le plus homogène, qui commence à être le plus facilement accessible, et qui nous est personnellement le mieux connu : le groupe des Bantous. Puis, après avoir exposé, tel que nous l'avons étudié sur place pendant vingt ans, à l'est et à l'ouest du Continent africain, l'ensemble de ses croyances, de sa morale et de son culte, nous comparerons rapidement cette religion à la religion de tous les autres Primitifs similaires du monde; nous descendrons de là à d'autres populations plus inférieures encore, les Négrilles, les San, les Négritos; nous essaierons d'entrevoir quelque chose des Préhistoriques eux-mêmes ; et, cette enquête faite, nous la résumerons dans une vue d'ensemble en essayant de dégager les conclusions de cette courte étude.
Ce plan, assez vaste pour occuper la vie d'un homme et faire la matière de plusieurs volumes, de-
vra se limiter à quelques pages. C'est dire toute l'indulgence qu'on attend du lecteur qui voudra bien parcourir celles-ci.