w. James, Vrécis de psychologie (trad. Baudin), p
donnait librement, l'homme, en effet, a cru qu'il devait s'abstenir de porter la main sur ce que son Maître avait, par un signe quelconque, déclaré vouloir se réserver. Et pour peu qu'on étende cette idée aux obligations du culte, on est amené à dire avec le P. Lagrange : « Toute religion contient une exigence, et une exigence morale, car la moralité d'un acte est indissolublement liée à l'idée d'obligation ^ . »
Du même coup, nous touchons ici à l'interdit religieux, ou tabou, qu'on ne peut enfreindre sans péril, sans souillure, sans péché. Toutes choses dont on ne se libérera que par des pratiques diverses, à caractère expiatoire, et qui, au Kikuyu, par exemple, comportent, avec un sacrifice, une confession, une pénitence et une absolution ^I
Il est vrai, le motif directeur des actes est bien souvent inspiré par l'intérêt, l'égoïsme, la crainte — on ne peut tout de même pas demander l'amour pur à nos pauvres sauvages! — Mais, sous la masse confuse de tous ces mobiles inférieurs, ne percevons-nous pas cependant le respect religieux pour un Ordre établi par ce Pouvoir mystérieux, qui tient l'homme en sa dépendance? Et cela même n'est-il pas, précisément, le lien, très faible sans doute, mais visible encore, par où la morale religieuse de nos Noirs se rattache à son vrai principe?
Au fond, quand on dit qiie la religion des peuples
4. M.-J. Lagrange, Éludes sur les religions sémitiques^ p. 7. 2. Le Kikuyu est dans l'Est Africain, au-dessous du Kénia.
non civilisés n'est inspiratrice d'aucune morale, on fait une confusion : c'est de la magie dont on veut parler.
La magie, en effet, est purement et brutalement utilitaire. Ce qui est bon, c'est, pour elle, ce qui plaît et ce qui sert. Dans son atmosphère contaminée, l'égoïsme règne en maître, souvent en tyran. Vss victlsl Et le vaincu, c'est le plus faible; c'est l'esclave, c'est la femme, c'est le vieillard, c'est l'enfant...
Voilà la morale barbare qui, trop souvent, cache l'autre, au pays noir, et qui l'étouffé, de même que la magie elle-même et la superstition étouffent et cachent la religion.
Comme la religion, cette anti-religion a son culte, ses incantations, ses évocations, ses actes, ses fétiches, ses offrandes, ses sacrifices, ses ministres, ses fêtes, ses lieux d^ réunion. Elle prétend aussi emprunter sa puissance et ses moyens d'action aux êtres du monde invisible, aux mânes et aux esprits, non en les priant, comme le fait la religion, mais en les forçant à se mettre à son service par des pratiques mystérieuses et généralement abominables. Plusieurs comportent le meurtre d'un proche parent, d'une épouse, d'un fils, d'une fille...
Sorciers et sorcières sont les ministres de ce culte. Ils opèrent d'ordinaire individuellement, soit pour leur compte, soit au service de qui les, emploie, pour se ménager des succès dans telle ou telle entreprise, pour exercer une vengeance, pour se débarrasser d'un ennemi, d'un voisin, d'un parent. Mais souvent aussi, ils sont organisés en sociétés secrètes, qui ont leurs conseils et leurs réunions, de préférence au fond des bois, à distance des villages, pendant la
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nuit. Leur puissance leur vient, dit-on, d'un pacte qu'ils font avec les esprits du monde invisible, dans les formes rituelles, connues des seuls affiliés. Manifestations extraordinaires, apparitions mystérieuses, changements en bêtes, possessions, empoisonnements, meurtres rituels, envoûtements, anthropophagie, toutes les pratiques de la vieille sorcellerie démoniaque se retrouvent en Afrique...
Mais revenons à ce qui est, proprement, la religion.
Comment des populations, si dépourvues de culture, ont-elles pu conserver ces traditions religieuses dont nous avons donné l'imparfait résumé? — C'est que, partout, elles possèdent cette organisation naturelle et permanente, essentiellement humaine, qui s'appelle la famille. La famille, chez les Primitifs d'Afrique et chez tous les autres, est le support de toute vie religieuse, qui fait corps avec elle : naissance, éducation de l'enfant, initiation de l'adolescence, mariage, mort et sépulture, toutes les phases de la vie familiale sont consacrées par la religion, de sorte que l'une et l'autre, se prêtant un mutuel appui, se transmettent en même temps, comme elles se fortifient et s'affaiblissent à la fois.
Là où la famille et la religion sont fortement constituées, la tribu prospère; là où elles se désagrègent, la tribu disparaît.
Aussi, dans ces sociétés rudimentaires, la préoccupation constante a-t-elle été d'organiser la famille et d'en resserrer les liens sous l'autorité incontestée
d'un chef, qui, avec ses droits et ses devoirs de patriarche, remplit aussi, ordinairement, les fonctions religieuses.
Cette famille est monogame chez les tribus les plus primitives et les plus pauvres; ailleurs, la polygamie domine, mais la polygamie soumise à certaines lois, et destinée, dans l'esprit de ces populations, à donner plus d'aisance, plus de produits, plus de relations, plus d'alliances, et, partant, plus d'autorité. Assurément, tout cet ordre de choses ne fonctionne pas sans difficultés et sans désordres. Souvent, l'individu se trouve comme absorbé dans la communauté, la femme y perd à peu près toute liberté, l'enfant y est facilement sacrifié aux caprices et aux intérêts, le chef y devient volontiers tyran; mais, si dures qu'elles soient, ces lois sont l'expression d'un état tout contraire à cette promiscuité grégaire et inconsciente, dont on nous a quelquefois parlé.
Monogame ou polygame, de nombreuses prescriptions religieuses et morales — au sens où Religion et Morale sont ici entendues — enserrent la famille dans tous ceux qui la représentent, pères, mères, enfants, du berceau à la tombe, dans le but évident de l'organiser, de la purifier, de lui conserver son sang, ses traditions, son esprit, son unité, ses alliances, d'écarter d'elle les dangers de tout ordre qui pourraient la menacer, et de lui assurer en outre la protection, ou, tout au moins, la neutralité bienveillante des mânes ancestraux qui l'ont quittée pour passer dans l'au-delà.
Parmi ces prescriptions, signalons seulement Te^^cogamie et le totem, à cause de l'importance qu'on leur a donnée dans ces derniers temps.
Vejcogamie est la règle, partout observée, qui oblige le jeune homme à prendre femme en dehors de son clan, ou, plus généralement, de sa parenté : d'où interdiction des alliances consanguines et réprobation de l'inceste. C'est là un tabou, mais un tabou assez intéressant à constater, il semble, chez des Primitifs, qu'on ne cesse de nous représenter comme ayant dû vivre, et vivant encore, dans un état de promiscuité toute bestiale.
Le totémisme est une autre institution familiale, que J. G. Frazer, il y a déjà longtemps, avait fait connaître en ces termes : « Un totem est une classe d'objets matériels que le sauvage regarde avec un respect superstitieux, croyant qu'il existe entre lui et chaque membre de cette classe une relation intime et très spéciale ^ » Soit, par exemple, un clan ayant pour totem le serpent; les membres de ce clan en porteront le nom, raconteront qu'il est leur parent, s'abstiendront de le tuer, se croiront à l'abri de ses morsures, etc. De même, ceux qui portent le nom du chimpanzé, du léopard, etc.
D'où vient cette étrange institution?
D'une façon générale, elle repose sur l'idée que l'homme peut non seulement entrer en relation avec
1. J. G. Frazer, Le Totémisme [ivaû. franc., Paris, 1898),p.3. — Selon l'abbé Thévenet, le mot (d'origine indienne) est ote, famille, tribu, dont la forme possessive est otcm : nind otein, ma famille ; kot otem, ta familli, etc.
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le monde invisible et surnaturel, mais conclure avec lui un pacte d'alliance, valable pour sa propre personne et pour sa postérité.
Seulement, comme les représentants du monde surnaturel ne peuvent pas être atteints par euxmêmes, et que, d'ordinaire, ils n'entrent pas en rapport direct avec nous, il faut arriver à les faire agir par des êtres visibles, auxquels nous nous adresserons et dont nous ferons nos alliés : ce résultat s'obtient par des cérémonies magiques, comportant, dans leur essence primitive, un pacte, avec échange de sang, sacrifice et communion. La communauté du sang, en effet, établit la communauté de la vie : et comme les animaux sont les seuls, parmi les êtres, qui puissent fournir cet élément de première valeur, c'est surtout avec les animaux — transformés et, si l'on peut dire, surnaturalisés par la présence d'un esprit, qui est l'esprit de l'ancêtre, — que l'on conclura cette alliance. Les autres êtres ne seront pris que si des circonstances particulières les imposent, en montrant que c'est par eux que, à telle famille ou à tel individu, se manifestera l'esprit protecteur.
Sans doute, l'institution ne se retrouve pas partout dans la totalité et la pureté des phases qui l'ont primitivement établie ; il est même des tribus qui paraissent l'ignorer totalement, d'autres qui n'en gardent que des traces. Mais on peut cependant la reconstituer dans son ensemble, en se servant des survivances qui nous en restent, et qui, toutes, se rattachent à des conceptions identiques.
Seulement, après ce court exposé, le totémisme garde-t-il l'importance fondamentale qu'on essaie
parfois de lui donner, dans un but d'ailleurs préconçu et systématique? Nous ne le croyons pas.
Le totémisme est simplement une institution sociale, ou mieux familiale, basée sur un concept magique. Il ne crée ni la conscience religieuse, ni la morale, ni la croyance aux esprits, ni la communion : il suppose, au contraire, tout cela déjà existant. Pour faire une alliance avec un être invisible, il faut croire qu'il existe : on ne s'allie pas avec le néant.
Nous terminerons ici cette courte étude des populations bantoues. Mais, à titre de curiosité, peut-être trouvera-t-on intéressant de la comparer avec celle que lui consacre M. Salomon Reinach dans son Histoire générale des religions. La voici : « Les nègres Bantus, voisins des grands lacs (de T Afrique], sont divisés en clans totémiques ; les membres d'un clan ne peuvent ni tuer leur totem, ni épouser une fille de leur clan. Le totémisme se rencontre aussi dans l'Afrique orientale britannique et à Madagascar, avec un système de magie développé '. »
C'est tout. Et c'est avec ce déploiement de science, cette exactitude et cette profondeur, que M. Salomon Reinach vient nous révéler, enfm, « le mystère de toutes les religions dévoilées », du Christianisme surtout, ensemble de vains scrupules basés sur un certain nombre de totems et de tabous!..
M. Salomon Reinach exagère.
1. Salomon Reinach, Orpheus, Hist. gén. d)is religions, Paris, 1909, p. 2-27.
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