‹ ChristusChapitre 188 sur 284 · Coloss · texte numérisé non relu

Coloss

que ^ En apportant à ce développement doctrinal toutes les richesses de ses souvenirs intimes et de ses illuminations surnaturelles, en y attachant le terme de Logos et en le précisant, saint Jean achèverait sur ce point la Révélation du Nouveau Testament ; il ferait briller d'une irrésistible clarté l'union dans la personne de Jésus des traits de vie terrestre que les Synoptiques avaient surtout décrits, et du mystère de sa préexistence et de sa gloire, qui avait spécialement attiré saint Paul.

Ce mot de Verbe, ou Logos, qui ouvre le prologue du quatrième Evangile, contient déjà en germe toute la dogmatique future et toute la conception catholique des rapports de la nature et de la grâce. Mais qu'est-ce que l'évangéliste entendait au juste par le Logos? entre les différentes conceptions du Logos qui eurent cours dans le monde antique, à laquelle se ralliait-il? A aucune précisément, semble-t-il, et c'est là ce qui faisait la force de la nouvelle idée. L'idée de Logos n'était pas moins vague, en son genre, que celle de Messie, et la révélation que Jésus était le Logos ne contribua pas moins à la préciser qu'elle ne valut d'intelligence et de sympathie à la prédication chrétienne. Qu'était-ce que le Logos pour l'intelligence hellénique ? c'était assurément, pour certains, un être intermédiaire entre le monde et Dieu; pour d'autres, c'était la raison divine répandue par le monde, distinguant les êtres et les organisant, mais c'était encore bien autre chose, et le mot n'en était arrivé là qu'avec une foule d'associations qu'il

4. Colo««.,ï, 13 90; Hébr., i, 2 sqq.; vu, 6; ix, 45 ; xii, 24. — Cette doctrine de la médiation universelle est déjà énoncée dans I Cor,, vin, 6,

entraînait avec lui et qui l'accompagnaient encore. Tout ce qu'il y a de sérieux, de raisonnable et de beau, déréglé, de convenable et de légitime, de musical et d'harmonieux, se groupait pour l'esprit grec autour du mot Logos. Pour s'en former une idée tant soit peu approchée, qu'on pense à tout ce que les hommes du dix-huitième siècle mettaient dans le moi Raison : affranchissement, sagesse, vertu, progrès, lumière ; — à tout ce qu'inspirait, il y a quelque cinquante ans, le mot Science; — à tout ce qu'inspire aujourd'hui le mot Vie. De pareils mots résument l'idéal d'une époque, mais ils le résument comme l'énoncé d'un problème; ils sont riches en suggestion par leur indétermination même ; ils ne contiennent pas la solution de ce que tout le monde cherche, mais ils indiquent, dans ses grandes lignes, et comme en silhouette, la forme qu'il faudra que cette solution prenne pour se faire universellement accepter. La solution qui aura le plus de chance de réussir sera celle qui fera prendre corps, de façon claire, concrète et définie, au plus grand nombre possible de notions ébauchées et d'aspirations inquiètes qui se trouvaient comme en diffusion dans le grand mot. Or la réponse de l'évangélisteest merveilleusement précise. Fidèle à la tradition biblique, telle que la manifeste le livre de la Sagesse, saint Jean enseigne que le Logos est la Parole de Dieu, mais en même temps en révélant que ce Logos c'est le Christ vivant et personnel, médiateur et révélateur unique et parfait, il donne une réponse aux désirs des âmes grecques que la théorie d'un logos impersonnel, intermédiaire plutôt que médiateur, ombre de Dieu plutôt qu'image parfaite, ne pouvait satisfaire qu'in-

complètement, il fait converger vers un être réel ton tes ces tendances hésitantes, et décuple du même coup la force de pénétration du christianisme, en montrant son affinité profonde avec tout ce que le monde antique cherchait de noble et de beau. Du fait que l'idée du Logos est non seulement consacrée par la religion, mais se trouve tirée au clair et amenée à sa perfection par la religion seule, la prise de la religion sur les âmes est augmentée en d'incalculables proportions. Si le Christ, c'est le Logos, la religion ne peut plus être confinée dans un coin de l'intelligence et de l'âme, et la prédication évangélique se trouve être vraiment le levain capable de faire fermenter toute la pâte * .

Ce n'estpasseulementlaraison,c'esttoute l'âme qui est conquise et gardée au Christ par la révélation joannique. Saint Jean enrichit la religion d'une spéculation, il ne transforme pas la religion en philosophie spéculative. Les traits de la figure historique qui se détachaient si nets dans la catéchèse synoptique ne sont ni pâlis ni atténués dans le qua-

1. Sur l'idée du Logos dans les philosophies antiques, voir Lebrè* TON, op. cit., p. 41-73; sur la comparaison du Logos de Philon avec celui de saint Jean, ibid., p. 515-523. Cette comparaison a fait l'objet de bien des travaux depuis le temps où Renan écrivait en parlant du quatrième Évangile : t Nous sommes ici en pleine métaphysique philonienne et presque gnosiique ». et prêtait à Jean a un secrétaire nourri de la lecture de Philon » {Vie de Jésus i*, p. 539-540). M. Lebreton montre fort bien « l'incompatibilité des deux théologies », mais remarque avec raison qu'il ne faut pas pour cela nier tout contact entre elles. M. Harnack écrit de son côté : « La synthèse du Messie et du Logos est en dehors de l'horizon de Philon », mais il ajoute en note qu'après Philon le terrain se trouve préparé pour elle {Dogmengeschichte, I4, p. 128). Quand il s'agit d'idées vastes, riches et complexes comme celle du Logos, l'opposition de deux conceptions déterminées n'empêche pas que deux auteurs aient des préoccupations communes et vivent, pour ainsi dire, dans la même atmosphère intellectuelle.

trième Évangile, mais éclairés au contraire d'une lumière plus crue^ C'eût été déjà, — même sans parler d'inspiration divine, — un coup de génie d'aflirmer l'identité du Logos et du Messie, d'incorporer Fun à l'autre l'idéal grec et l'idéal juif ; mais ce n'est pas un messie futur, théorique ou quelconque, c'est Jésus de Nazareth que l'évangéliste prêche comme le Verbe. Son Evangile n'a pas d'autre but . D'un bout à l'autre, il est dominé par cette identification qui est toute sa raison d'être et qui contient tout son sens. Non que l'idée de Logos soit explicitement reprise : elle n'est plus mentionnée après le prologue, mais elle gouverne tout l'ensemble par l'intermédiaire des deux idées subordonnées qui la détaillent, celle de lumière et celle de vie ^. Toute la partie narrative qui suit l'explique donc et la développe, par discours et par exemples. Il en résulte que le quatrième Évangile se distingue, entre tous les livres qui ont jamais été écrits, par la compénétration intime, par la fusion du sensible et du spirituel. Le Verbe s'est fait chair, ce mot dit tout. Il a habité parmi nous, homme parmi les hommes. — Une conception religieuse tout ensemble aussi intellectuelle et aussi concrète offrait un substantiel aliment aux besoins religieux d'une époque qui ne se satisfaisait pas de purs concepts et

1. 11 est extrêmement notable que les deux grands traits du Jésus des Synoptiques, — tendresse singulière et souveraine autorité, — se retrouvent exactement les mêmes, mais accusés, renforcés, et comme schématisés dans le quatrième Évangile.

2. € Le Verbe était Dieu... En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (r, 4). L'on n'a qu'à ouvrir une Concordance aux mots çôoï; et î^to/i pour se rendre compte de la place que ces deux idées tiennent dans notre Évangile. L'histoire de l'aveugle-né (chapitre IX) est spécialement consacrée à manifester Jésus comme lumière ; celle de la résurrection de Lazare (chapitre xi) à manifester Jésus comme vie.

voulait du visible et du tangible; ou, pour mieux dire, cette conception répondait à un besoin naturel et permanent de l'humanité. Il ne faut point s'étonner que Jean, mystique et spéculatif au plus haut degré, soit en même temps un grand sacramentaliste ^ ; pour les esprits de cette trempe, la chair n'est parfaitement rien par elle-même : toute sa raison d'être et toute sa nature, c'est de pouvoir être pénétrée par l'esprit et employée à ses fins. Elle est toute prête à servir de voile et de véhicule à l'esprit; en retour, l'esprit la consacre et lui communique quelque chose de sa valeur et de sa sainteté. « La matière est susceptible de salut », dira plus tard saint Irénée contre les gnostiques, le monde des corps est soumis lui aussi à l'empire du Verbe et peut devenir instrument de sanctification; cette croyance, essentiellement catholique, a ses profondes racines dans le quatrième Evangile. Saint Jean est catholique aussi par l'intransigeance de son dogmatisme. On l'a déjà indiqué : les deux grands traits du Jésus synoptique, douceur et force, sont poussés ici à l'extrême. Si la prédication de la charité se répète jusqu'à la monotonie, si les plus grandes tendresses de saint Luc sont dépassées par les tendresses du discours après la Gène, l'énergie avec laquelle Jésus s'aftlrme soi-même augmente, elle aussi, en proportion. Le Jésus des Synoptiques « n'était pas extrêmement soigneux d'éviter les malentendus^ »; le Jésus du quatrième Evangile a paru à quelques-uns vouloir exprès les faire naître,

1. Voir Jean, m, S, sur le Baptême; vi, Sosqq., sur l'Eucharislie.

2. SkViJix^, Outlmes of the life of Christ, Edimbourg, 1903, p. 91 ; « We hâve seen that ourLord was not careful loguard against niisunderstandings. »

par son dédain deses interlocuteurs, par son habitude, au lieu de répondre à leurs difficultés, de reprendre sur un ton plus ferme l'affirmation qui les scandalisa. « Puisque la loi dit que le Christ ne meurt pas, comment dis-tu qu'il faut élever le Fils de l'homme? Qu'est-ce que ce fils de l'homme? Jésus leur dit : « Pour un peu de temps encore vous avez la lumière parmi vous, marchez, tandis que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous prennent. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Tandis que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin de devenir fils de la lumière ». Jésus dit cela, puis, les quittant, il se cacha d'eux'. » — « Moi la lumière, est-il encore dit, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne reste pas dans les ténèbres^ »; et ailleurs : « Je suis venu en ce monde pour le jugement, afin que les aveugles voient et que les voyants deviennent aveugles^. » — 11 est impossible d'être plus dogmatique que le Jésus du quatrième Évangile, plus sûr de posséder absolument la Vérité.

On se tromperait cependant en croyant que cette assurance d'avoir la vérité entraîne avec soi un dédain des moyens de la mettre à la portée des autres. Le Christ de saint Jean explique que si l'on ne croit pas à ses paroles, on est inexcusable de ne pas croire à ses œuvres, c'est-à-dire à ses miracles, qu'il fait en témoignage de sa divine mission '^. Mais l'acceptation ou le refus de cette preuve qu'il donne a sa

Page 1