V. — Négrilles et Négritos
Nous ne pouvons considérer comme vraiment primitives les civilisations antiques qui se révèlent à nous, chaque jour plus étonnantes, sur les bords du Tibre, de l'Euphrate ou du Nil. Nous y voyons du reste que chacune d'elles nous présente, plus simple, mais plus pure, à mesure qu'on remonte le cours des âges, une véritable organisation du culte, avec la prière et le sacrifice pour centre, la survivance de l'âme et la rétribution future pour sanction.
Mais, si loin que les monuments égyptiens nous reportent vers le passé, les peuples quiles ont élevés, et qu'on rattache à la race berbère plus ou moins métissée, avaient trouvé d'autres hommes qui les avaient précédés dans cette vallée du Nil, et qui appartenaient à la pure famille hamitique, déjà mentionnée.
Ceux-ci avaient dû, auparavant, refouler les Nègres ou Nigritiens.
Les Nigritiens eux-mêmes avaient chassé devant eux les Bantous.
Et les Bantous avaient aperçu, ici et là, errant en groupes nomades, sans villes ni villages, sans cul-
tures, sans élevage, sans industrie, sans rien de ce qui nous semble nécessaire à la constitution d'une société, vraiment sauvages et vraiment primitifs, ces mystérieux petits hommes, qui nous réapparaissent aujourd'hui, exactement dans le même état, semblet-il, où les Bantous les trouvèrent, tels que plus tard les artistes égyptiens les figurèrent sur leurs obélisques, tels enfin que leurs représentants, captifs chez les Pharaons, passèrent devant le grand Sphinx de Memphis, au sourire éternel...
Plus vieux que le Sphinx, les Pyramides, et tous les textes recueillis sur les papyrus, le bronze, la brique et la pierre, sont donc ces Pygmées ou Négrilles africains, dont il nous est possible aujourd'hui de recueillir le témoignage.
Or, que disent-ils, ces étranges petits hommes, dont le surnom, Wa-twa, Ba-twa, Aba-Uva^Bé-kû, etc., équivaut à celui de « chassés », « dispersés », « vagabonds »? — Ils disent, d'abord, et partout, que c'est à eux qu'appartient la terre qu'ils parcourent, à eux que sont les forêts, les plaines, les eaux, les fruits sauvages, le gibier, que les autres sont des étrangers venus après eux dans leur domaine, et, à ce titre, leur devant hommage. Et, chose curieuse! « les autres », c'est-à-dire toutes les tribus bantoues, hottentotes et nigritiennes, conviennent de cette assertion : les Négrilles sont les premiers occupants du sol.
Mais ce n'est pas tout. Au sud du Continent africain, nous trouvons les San, dits Bushmen ou
Broussards, qui ont d'étonnantes affinités avec ces Négrilles. Et si nous nous tournons vers les terres baignées par l'Océan Indien, voici encore une race similaire, les Négritos, représentés par des groupes plus ou moins purs dans les îles Andaman, la presqu'île de Malacca, les Philippines, sans parler des traces qu'ils ont laissées dans l'Inde, à Ceylan, au Béloutchistan, en Susiane, et ailleurs.
Or, si nous cherchons à nous rendre compte des croyances et des pratiques religieuses de cette petite race, nous avons cette surprise de constater qu'elles existent parfaitement discernables, qu'elles se ressemblent à peu près dans tous leurs groupes, et que, de plus, elles sont singulièrement plus claires, parce que moins compliquées et plus simples, que chez les populations de civilisation supérieure au milieu desquelles elle vit !
D'abord, partout, qu'il s'agisse des San, des Négrilles ou des Négritos, la famille est établie, au point que, sauf peut-être dans les groupements importants, qui sont rares, le chef de famille est tout : père, chef et prêtre. Cette famille est, en général, monogame.
Un caractère commun et fort remarquable de leur religion est que, nulle part, elle ne paraît comporter ni temples, ni enceintes, ni cases, comme ces cases minuscules signalées chez les Bantous. Ils n'ont pas non plus de fétiches. A peine, ici et là, portent-ils quelques amulettes très simples, ordinairement de petits bouts de bois, qui, dans leur esprit, sont surtout des « remèdes ». Ils ont d'ailleurs une grande réputation pour la composition de toutes sortes de recettes et de procédés : nul ne les égale dans « la
science des choses de la terre », c'est-à-dire de la forêt et de ses ressources.
11 ne semble pas qu'ils aient un culte pour les astres; mais on trouve, très vivante dans leur esprit, cette idée, dont nous avons déjà parlé, que l'homme est dans ce monde comme dans une sorte de domaine étranger : aussi, sont-ils fort attentifs à ne pas user, sans rites préalables comportant des prières et des sacrifices, de ce que la Nature a caché aux yeux, des sources, par exemple.
Les Pygmées admettent, à l'évidence, la distinction de l'âme et du corps, et ils prennent grand soin que les restes mortels des leurs reçoivent des funérailles convenables, dont le double but paraît être de les cacher à tous les regards, et d'empêcher leurs mânes de les suivre à titre de « revenants ». Mêmes pratiques chez les Minkopis des Andaman et chez les Aétas des Philippines.
Mais ce qui est surtout remarquable chez les uns et les autres, c'est la notion vraiment claire et distincte qu'ils ont d'un Etre supérieur, Maître de tout, qui leur a donné la terre. Aussi, chaque année, au retour de la saison, les Négrilles de la forêt gabonaise lui sacrifient-ils une noix de Nkula, qu'ils vont chercher au plus haut d'un arbre, et qu'ils brillent sur un feu nouveau, en priant et en dansant. Seulement, ce Maître est sévère : c'est lui qui descend dans les campements, et, de temps à autre, emporte l'âme de ceux qui meurent. C'est pourquoi il faut le craindre, et la vie de ces pauvres enfants des bois se passe à fuir Dieu...
Les San disent aussi qu'il est au ciel un Kaang, ou chef, auquel ils donnent le titre de Kue-Ahen-
teng, ou Maître de toutes choses, qui fait vivre et qui fait mourir.
Les caractères moraux de tous ces petits hommes sont également fort intéressants. Les indigènes aes îles Andaman ont un mot : yubbay ({uqIA. Man traduit par péché, mauvaise action, et qui s'applique au mensonge, au vol, aux violences, au meurtre, à l'adultère. Tous ces actes sont regardés comme provoquant la colère de Puluga, le Créateur. La famille est respectée. Les crimes de rapt, de séduction, les vices contre nature paraissent inconnus, dit toujours M. Man. Le sentiment de la pudeur y est universel ^