‹ ChristusChapitre 220 sur 284 · I Cor., vu, 23 et sqq · texte numérisé non relu

I Cor., vu, 23 et sqq

turnes qui sont l'origine du chœur des moines et du bréviaire des prêtres ^. On joignit ensuite à la continence la fuite du monde. Saint Jérôme, après avoir mentionné un ou deux personnages mythiques, donne comme le premier qui ait mené la vie parfaite dans le désert saint Paul, dont il nous a laissé une jolie biographie. Mais le véritable instituteur de la vie monastique fut le célèbre saint Antoine, que nous connaissons fort bien par l'histoire qu'en a écrite saint Athanase^, lequel avait pour lui une grande vénération. Antoine vécut d'abord seul dans le désert qui borde la rive droite du Nil; il lui vint ensuite des disciples, qui voulaient profiter de son expérience dans la vertu. C'est ainsi qu'à la vie solitaire se juxtaposa, — pour s'y substituer ensuite au moins partiellement, — la vie religieuse en communauté. La soumission des disciples au maître qu'ils s'étaient choisi, fut regardée dès l'abord et comme la condition de leurs progrès et comme un exercice d'humilité; de la sorte, aux deux vertus caractéristiques du moine, la pauvreté et la conti" nence, poussées jusqu'à une héroïque mortification, s'ajouta encore Vobéisscmce.

L'institution monastique eut un succès prodigieux en Orient, surtout en Egypte et en Palestine, et se communiqua ensuite à l'Occident ; la crainte des vices

1. Dès le temps de Tertullien, on constate l'usage de consacrer par la prière non seulement le malin et le soir, mais les « heures » du jour, tierce, sexte et none. Tertullien, De oralione, 25; De jejunio, 10 (P. L., t. I, col. 1492; t. II, col. 966). — Clément d'Alexandrie, Stromates, vu, 7 (P. G., t. IX, col. 456), mentionne la même pratique, mais comme n'étant ni officielle ni uniA^erselle.

2. L'origine athanasienne de cette biographie, comme le caractère historique des autres renseignements qu'on possède sur saint Antoine, a été révoquée en doute. On incline aujourd'hui à admettre l'une et l'autre.

du monde, et aussi le dégoût des charges qu'il imposait, amenaient en foule les chrétiens aux solitudes. Il y eut également des monastères féminins. On distingue deux types de monachisme égyptien ' . Le type antonien ousemi-érémitique florissait à Nitrie et à Scété; chaque individu y était, dans une large mesure, laissé à lui-même; Tinfluence des ascètes les plus en vue s'exerçait sur l'ensemble du peuple des moines, mais il n'y avait pas de hiérarchie officielle, et des liens purement volontaires unissaient le jeune disciple au maître à qui il s'était confié. Le type pacômien ou cénobitique, au contraire, qui s'établit dans l'Egypte du Sud, présente presque dès le début l'aspect d'une espèce d'état réglé, gouverné, centralisé. Le travail y est organisé; les moines foulons sont dans une maison à part, les moines charpentiers dans une autre, etc. Une certaine moyenne d'observance régulière est obligatoire pour tous, mais chacun est encouragé à dépasser ce minimum. — Les Égyptiens Bgoul et Schnoudi essayèrent de combiner la vie cénobitique avec les austérités plus grandes de Nitrie. — Les moines de Syrie, de Palestine et de Mésopotamie se firent remarquer par des mortifications plus recherchées encore et plus étranges. — C'est vers Tan 360 que saint Basile se retira dans une solitude du Pont et commença à rassembler des disciples. Ses règles et constitutions (qu'elles soient de lui ou d'Eustathe de Sébaste) tendent à réprimer la singu-

1. Nous ne faisons dans ce paragraphe que résumer, en lui empruntant çà et là jusqu'à ses expressions, l'excellent travail de dom C. Butler, à la fin de son étude sur VHisloire lausiaque {The Lausiac History of Palladius, - dans les Te.rts and Studies de Cambridge, t. I, 1898, pp. 233-245).

larité et à rabattre l'esprit propre; elles insistent sur l'obéissance, sur la vie de communauté; elles donnent à la vie monastique une couleur, si l'on peut dire, plus européenne. C'est d'elles que procède, en somme, tout le monachisme grec.

L'étrange vie des moines frappa vivement l'imagination populaire et le désir d'une sainteté héroïque les poussa parfois eux-mêmes à de bien surprenantes inventions. Maints traits qui semblent légendaires ne sont que l'exacte vérité : rien de plus historique, par exemple, que le fait des stylites, solitaires qui vivaient sur une colonne et dont le plus célèbre fat saint Siméon. Il n'est donc pas très difficile de donner de la vie au désert une description bouffonne. Mais quand on cherche à préciser quel idéal de perfection se proposaient les moines, on est étonné du rôle considérable que joue, dans leui' « spiritualité », l'observation psychologique, la sagesse pratique, et, pour tout dire d'un mot, le bon sens. Sur ce point, pas de différence entre ce premier évangile de la vie ascétique qu'est l'histoire do saint Antoine, écrite vers 360, et cette espèce de Somme de la science monastique que Cassien rédigea plus de soixante ans après pour des religieux gaulois. Il y a plus. Ceux qui sont familiers avec l'ascèse catholique, telle qu'aujourd'hui encore elle s'enseigne, et qui la comparent à celle du désert, sont surpris de la conformité parfaite et souvent littérale des deux enseignements. Sans doute il n'y a pas là simple coïncidence, mais aussi influence directe : les maîtres plus modernes de la vie spirituelle se sont formés à l'école des vieux moines. On ne peut nier pourtant que le changement eût dû

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être plus notable, s'il n'y avait eu chez les premiers maîtres beaucoup de finesse et de largeur d'esprit. Saint Antoine recommande la confiance et la joie : « Ne soyons pas tristes, dit-il, comme si nous périssions; ayons confiance et soyons joyeux toujours, car nous sommes sauvés. » On vante sa sociabilité et sa figure gaie; on prononce, à propos de ce grand solitaire, le mot de ttoXitixoç. Il exhorte au courage : dans la route de la vertu, ce n'est pas le temps qui importe, c'est le désir et la volonté. Accoutumé à la lutte contre les diables, il assure qu'il ne faut pas les craindre : ils sont furieux, mais ils sont faibles. Le « discernement des esprits » était l'un des dons les plus remarqués chez ce grand maître ; voici les règles qu'il en donne : quand une apparition rend l'âme craintive, troublée, triste, pleine du souvenir des siens et mal disposée envers ses frères les ascètes, quand elîe y excite une « poussière de raisonnements » confus, c'est un signe des mauvais esprits; ils approchent de l'âme avec tumulte et avec bruit, comme une troupe de méchants et turbulents jouvenceaux. Quand, après un instant de crainte, c'est une ineffable joie, courage, amour de Dieu, repos du cœur et paix des pensées, ce sont les bons anges qui sont là. Un trait fort important distingue cette spiritualité orientale du mouvement de piété que propagera, dans l'autre moitié du monde, Texpérience religieuse de saint Augustin. Comme les théologiens grecs du quatrième siècle, qui combattent non les pélagiens mais les manichéens, saint Antoine met plus en relief la bonté de la nature que ses misères, l'activité humaine que l'inspiration divine, la liberté et la responsabilité de nos actes que

les déficiences de notre volonté. C'est la même chose, pour saint Antoine, de « vivre selon la nature » et d'être parfait chrétien : « L'affaire, disait-il, n'est pas difficile, restons comme nous sommes nés et nous voilà vertueux ^ » Assurément, ce ne sont point là des louanges données à la « nature » au sens théologique où elle s'oppose à la « grâce : saint Antoine — comme les Cappadociens et saint Jean Chrysostome^ — n'a pas poussé si loin la précision, qu'il ait didactiquement distingué bien moral naturel et bien surnaturel. Ce n'en serait pas moins mentir à l'histoire que de se refuser à voir le contraste des deux attitudes d'âme d'Antoine et d'Augustin, et d'en méconnaître l'importance dans l'histoire de la religion et de la piété.

Cela étant, on ne doit point trop s'étonner que l'introducteur de l'ascèse orientale en Gaule, Jean Cassien. ait été accusé de trop concéder au pélagianisme. Cassien précise et développe la conception de la vie spirituelle que nous venons d'esquisser. Le but de l'ascèse est la pureté du cœur; ce ne sont pas les miracles, mais les vertus qui sont admirables ; tout ce qui est corporel (satisfaction et mortification, jeûne ou nourriture) n'est que moyen, et l'on en doit user dans la mesure où le requièrent les besoins de l'âme ^. Il est même, finalement, plus

1. Vie de saint Antoine, par saint Athanase, 20 (P. G., t. XXVI; col. 873). Cf. les expressions toutes stoïciennes : èv tÇ xaTà çûtyiv laTto;, ibid., 14; to xarà çuaiv voecôv, ibid,, 20; xaÔapeuouo-a ij^ux^l TiavTa^oôev xai xaxà (fvaiv écrxwaa, ibid., 34. Saint Ml donnait plus tard à ses moines le Manuel d'Épiclèle, très légèrement modifié.

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