Soliloques, I, 2, 7 (P. L., t. XXXII, col
LA RELIGIOIN CHRETIENNE. 809
celle de saint Paul ; cependant, l'homme que l'apôtre a en vue, et dont il décrit aux Romains lep angoisses intimes, c'est moins Paul que l'humanité. Saint Justin nous raconte son pèlerinage à la recherche de la vérité : c'est l'histoire d'une intelligence que ne peut satisfaire aucune doctrine, ce n'est pas l'histoire de deux amours, l'amour infini tirant à soi l'amour créé, et celui-ci cherchant instinctivement l'autre, alors même qu'il semble le fuir. Les Confessions de saint Augustin, au contraire, sont précisément cela.
Essentiellement individuelle \ la piété d'Augustin est aussi essentiellement intellectuelle. Si la religion est pour lui la poursuite de deux amours, elle est aussi la rencontre de deux esprits, l'esprit humain qui, dans son fond, ne trouve que misère, et l'Esprit infini, la Vérité immuable et béatifiante. Sa piété s'appuie sur le dogme, elle vit de lui, et il n'en resterait rien, si le dogme venait à disparaître. Ceux-là se trompent qui secrètement dominés par ce préjugé de l'antipathie de l'esprit et du cœur qui fait le fond du protestantisme, voient dans la religion d'Augustin une réaction contre le dogmatisme grec, alors qu'il y a liaison naturelle entre l'intensité de sa vie intérieure et la force de son adhésion à la vérité dogmatique : Si Dieu m'est intérieur, plus intérieur que moi-même, inierius iniimo meo, c'est que Dieu, c'est la vérité. Il a été comme personne, a-t-on dit, un
1. Ce caractère individuel n'empêche pas d'ailleurs les Confessions d'être en môme temps qu'une autobiographie ce qu'un éditeur anglais appelle « a religious classic •»; l'analyse profonde d'une riche personnalité ne peut manquer d'atteindre des parties de l'homme éternel, et l'on s'explique que des esprits aussi divers que Pétrarque et sainte Thérèse aient cru retrouver dans les Confessions des traits de leur propre histoire.
chercheur de bonheur et un chercheur de vérité. Il eût fallu ajouter que ces deux recherches, pour lui, n'en font qu'une. « Je t'invoque, ô mon Dieu, Vérité! » Ce cri sort vraiment du fond de l'âme d'Augustin. Bien, bonheur, vérité sont pour lui inséparables. Il n'y a pas la moindre parcelle de « moralisme ^ » dans saint Augustin, et de son « volontarisme » même il ne faudrait parler qu'avec de grandes réserves et de claires explications, sous peine de tomber dans d'étranges méprises. Rien de plus étranger à son esprit que ce goût si répandu dans le monde moderne de préférer la chasse à la prise, l'effort au résultat, la voie au terme. Il explique la célèbre parole du Christ : « Je suis la voie, la vérité et la vie », en disant : « Il est la voie selon sa forme d'esclave ; il est la vérité selon sa forme de Dieu 2. » C'est mettre la vérité infiniment au-dessus de la voie, et, par conséquent, reconnaître la valeur subordonnée de l'acte moral. Rien de plus antipathique à la foi d'Augustin que l'idée que l'action vertueuse est un bien en soi, et n'a pas d'autre digne récompense qu'elle-même. Sa morale est franchement eudémoniste : « Désirer le souverain bien, c'est bien vivre... La poursuite de Dieu, c'est l'appétit du bonheur ^. » L'expérience d'une longue vie chrétienne ne fait que fortifier en lui cette conviction^. La vision de la souveraine vérité ^, c'est le vrai bien, parce que
1. Nous appelons moralisme la manière de voir d'après laquelle la "verlu morale, ou serait le bien suprême, la fin dernière, ou aurait quelque valeur indépendamment de son rapport au bien su prême, à la fin dernière.