I. — L'Esprit chrétien au moyen âge
L'Église et les Bar^bares. — Le moyen âge occidental est « caractérisé, — comme l'a bien vu Auguste Comte, — par le perfectionnement universel de la sociabilité humaine ». Il y aurait sans doute quelque exagération à vouloir rapporter à l'idée chrétienne tout l'honneur de cette constitution gêné-
raie de groupements sociaux, de cette agglomération continue de « noyaux générateurs », dont le réseau oouvrit notre Europe et fournit le canevas de la chrétienté d'abord et ensuite de la société moderne. Mais il serait beaucoup plus vain de vouloir isoler l'apport de l'Eglise dans cette séculaire construction de la grande ruche humaine où nous vivons encore. Tant que l'empire romain avait pu tenir bon contre le flot des barbares, l'Église lui avait conservé une robuste fidélité : les écrRs de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Paulin de Noie abondent en déclarations du loyalisme le plus franc; c'est à célébrer l'union du Christ et de Rome que le poète Prudence consacre le meilleur de son inspiration. D'autant plus inclinée à pardonner les anciennes persécutions que la gloire toujours rayonnante de ses martyrs la dédommageait de ses souffrances passées, l'Église était reconnaissante à l'empire de cette paix et de cette unité romaines qui avaient rendu possibles son organisation administrative et la tenue de ses conciles. Les premiers chocs des invasions n'ébranlèrent point cet attachement; les missionnaires, envoyés aux tribus qui avaient franchi le Danube, travaillèrent tout à la fois à étendre le royaume de Dieu et la civilisation impériale; à l'exemple de Nicétas, évêque de Remesiana au pays des Daces, ils enseignaient à leurs néophytes à « chanter le Christ avec un cœur romain^ ». Quand l'empire d'Occident, s'abandonnant lui-même, eut
t Per te € Barbari discunt resonare Cluislum € Corde Uomano. »
Paulin de î.'ole à son ami Nicétas, P. L., t. LXI, col. 488.
définitivement succombé sous les coups d'Alaric, la Rome chrétienne devint comme naturellement Thcritière de la Rome impériale. Elle en conserva le sens pratique, l'esprit de gouvernement et assez souvent jusqu'aux divisions administratives; à la cmtas succéda l'éveché, à la province romaine la province ecclésiastique, régie par un métropolitain. Sous la surface toujours mouvante des états barbares, l'Église maintint des cadres fixes qui survécurent aux bouleversements des invasions et même au morcellement de la féodalité. En ces temps de trouble et de division, elle fut vraiment le principe d'unité, la gardienne de l'ordre et de la tradition. Par ses évêques, devenus en fait, sinon en titre, les défenseurs des cités, elle servit d'intermédiaire entre les barbares et les populations d'empire, et fut l'instrument de leur fusion. Par ses monastères, elle sauva du désastre le trésor des littératures anciennes, et, au vif même de l'invasion, sut promouvoir des formes nouvelles d'ascétisme chrétien.
Les moines d'Occident. Saint Benoît. — La vie monastique, en Occident, commença par être une imitation de celle qu'on menait en Egypte ^ C'est le cas pour les premiers débuts, en Italie. C'est le cas pour les fondations gauloises de saint Martin (dont la première date environ de 360). Nous avons déjà parlé de Cassien, grand fervent des pratiques égyptiennes. A Lérins, le plus célèbre de nos anciens monastères du midi, l'esprit égyptien règne. Il règne parmi les ascètes du centre de la France, que nous
\. DoM C.BuTLER, The Lausiac History, citée plus haut, p. 245-2cl,
connaissons par Grégoire de Tours. Il règne parmi les Irlandais et les Gallois, quelles que soient les origines historiques du monachisme celtique. Un grand initiateur, saint Benoît de Nursie (v. 480-550), devait substituer à ce type d'ascétisme une forme de vie mieux adaptée aux conditions occidentales.
Transportées telles quelles sous le climat italien, les observances égyptiennes s'étaient révélées impraticables ; à une ferveur indiscrète et rapidement éteinte avaient succédé le découragement, le laisseraller, la démoralisation. Saint Benoît, qui connaissait, pour l'avoir pratiquée dans toute sa dureté, la vie érémitique, « prescrivit à ses moines un vêtement convenable, une nourriture suffisante, une large mesure de sommeil (environ huit heures) ; il réduisit le temps de la prière et découragea les aventures ascétiques^ ». Sans doute, il professe la plus haute estime pour les grands héros du désert; il pense ne les suivre que de loin, et n'écrire « qu'une petite règle pour débutants », minima inchoationis régula. Mais cet idéal modeste et nouveau devait valoir à l'Église une grande foule de grands saints. La Règle, comme telle, parce qu'elle était la règle, la conformité humble et fidèle à la communauté, devait faire éclore et nourrir les plus précieuses vertus sociales, et favoriser d'autant mieux la piété, qu'elle la préservait plus sûrement des excès possibles.
«Saint Benoît a fait de sa règle un code complet de la vie monastique et de ses obligations. Il organise le monastère, les attributions de l'abbé et la distri-