DoM G. Butler, l. c, p
bution des offices, l'emploi du temps, l'exercice des vertus religieuses et chrétiennes, la liturgie, la répression des fautes... Il expose en même temps une doctrine spirituelle élevée et discrète... Les moines sont toujours ensemble au cliœur, au réfectoire, au dortoir, au travail, formant une famille très unie... Tantôt étudiant, tantôt travaillant des mains, ils mènent une vie très occupée. Le chant des offices leur prend de longues heures. Ils le prolongent surtout la nuit. Les offices sont distribués dans l'ordre que le bréviaire romain a conservé*. »
Ce qui prouve le mieux la sagesse surhumaine de la règle bénédictine, c'est l'abondance et la variété des fruits qu'elle a produits. Les fils de saint Benoît ont été défricheurs et poètes, missionnaires et copistes, orateurs et contemplatifs, bienfaiteurs des pauvres et conseillers des rois. Nous ne tenterons pas, après tant d'autres, la description de l'ancien monastère bénédictin, d'où rayonnait sur tout le pçiys environnant l'influence religieuse, tandis qu'on y reproduisait les chefs-d'œuvre et qu'on y conservait l'esprit de la sagesse antique, — vie calme, mais d'une intense fécondité, vie que Newman appelait audacieusement « virgilienne » ^, et qui était si excellemment chrétienne. Nous ne tenterons pas non plus une liste de leurs grands hommes. Ils ont Augustin, l'apôtre des Anglais (f 604) et Boniface, l'apôtre des Allemands (-j- 757); parmi les docteurs, ils ont Bédé (f 735), Walafrid Strabon (f 849), Raban Maur
4. DOM Besse, dans le Dictionnaire de théologie catholique, article i Benoît de Nursie, fasc. XI, col. 710. f
2. Newsun, The Mission of S. Benedict, dans Historical Sketches, t. n, p. 409.
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(+ 856), Paschase Radbert (f 865). Tout le haut moyen âge leur appartient. On aurait plus tôt fait, pour cette période, de nommer les illustres hommes d'Église qui ne sont pas fils de saint Benoît, que ceux qu'a formés sa règle. Entre toutes ces figures, nulle, peut-être, n'incarne mieux la grandeur bénédictine que celle du pape saint Grégoire le Grand.
L* Eglise et le royaume de Dieu. — Assurément, les évêques et les moines n'ont pas tout fait. Ce qui travaille la société nouvelle, ce n'est pas le « sentiment religieux » pris à part, c'est toute la foule des « affections répandues dans la popa- lation entière, se transformant en obligations mutuelles et coutumières et, de là, en droits réciproques^ ». Mais ces affections mêmes sont pénétrées de christianisme; l'instinct social, alors, n'est pas séparé de la « charité » et la charité n'est pas sans la foi et l'espérance. Les diocèses, les églises des cités, les paroisses de campagne ne sont pas seuls à avoir leurs saints protecteurs; les corps d'arts et métiers, quand ils se fonderont, auront leurs patrons, eux aussi, et leurs dévotions particulières. Des rites appropriés, veillée des armes, messe avec bénédictiçn et remise de l'épée, adaptent la chevalerie à une conception mystique et chrétienne. La profession des armes s'unit plus intimement encore à cette religion chrétienne (avec laquelle Tertullien la jugeait jadis incompatible) dans les ordres
4. BI. Th. Funck-Buentano. Cf. F. Funck-Bp.entano, Grandeur et décadence des classes moyennes, Paris, i0û3, p. 6; —le même, dans La Famille fait l'Etat, Paris, 1903, dopne un résumé clair et saisissant de ce grand mouvemwit social.
religieux guerriers, qui joignent l'idéal monastique à l'idéal militaire ^ Les universités sont par excellence des institutions d'Eglise, et aussi les iiôpitaux et toute l'assistance publique. L'État lui-même est religieux. Les deux grandes formes de gouvernement qui s'imposèrent au moyen âge occidental, empire et royauté, ne se constituèrent pas en dehors de l'action ecclésiastique. On connaît l'intime liaison de droit du Pontificat romain, avec le saint empire germanique. En Gaule, par l'affaiblissement des peuples ariens, l'Église prépara le triomphe des Francs; par la consécration qui depuis Pépin le Bref fit du roi l'oint du Seigneur, elle imprima à la royauté française son caractère ecclésiastique et divin 2. Bienplus, l'État permet à l'Église de coopérer à l'élaboration de son droit et de sa législation. Dans des conciles mixtes, évêques et comtes collaborent à la rédaction des Capitulaires de Charlemagne. C'est encore aux évêques que le moyen âge féodal
1. Le renoncement, la pauvreté, l'endurance, la discipline, la vaillance, se fondent et s'harmonisent le plus naturellement du monde dans l'idéal que sa règle proposait au Templier. Quoi de plus touchant et de plus chrétien que la promesse faite au nom de l'Ordre au nouveau frère, le jour de sa réception : * Et si vos prometons dou pain et de l'aiguë et de la povre robe de la maison et de la poine et dou travaill assés »? {La Règle du Temple, publiée par H. DE CuRzoN, Paris, 1886, p. 343, n. 677). Voyez aussi le traité de saint Bernard : De laude novae militiae, ad milites Templi.
2. « La monarchie de Hugues Capet est... royauté de caractère ecclésiastique, fondée sur l'union intime du pouvoir civil et du clergé, appuyée sur les évêques et les moines, qu'elle est obligée, en retour, de détendre et d'enrichir. Cette royauté est naturellement et avant tout une puissance de droit divin. Tenant ses pouvoirs d'en haut, le roi est lui-même un ministre de Dieu et revêt en quelque sorte le caractère sacerdotal. La fonction royale est une mission divine. » A. Lucuaire, Manuel des institutions françaises, Les Capétiens directs, Paris, 1892, p. 458. — Le même auteur appelle plus loin (p. 464) les Capétiens directs des « rois-évêques ».
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doit les institutions, — paix et trêve de Dieu, — qui tentent de refréner les violences seigneuriales. Il est clair que cette pénétration chrétienne ne s'accomplit point sans des retours de barbarie ou des sujétions parfois fort onéreuses pour FEglise. Ce serait naïveté de se figurer que, tous les cœurs aspirant à ridéal évangélique, l'édifice de l'Europe n'a été construit que par les suaves moyens de la persuasion. Mais, malgré la part inévitable de l'humaine faiblesse, il serait encore plus puéril de méconnaître le souffle chrétien dans cet immense effort "^ d'organisation sociale.
"^i ce mouvement universel de sociabilité est indéniable, on ne doit pas s'étonner du progrès continu et irrésistible de lidée d'Eglise, et de la place toujours plus large qu'elle occupe dans les préoccupations religieuses des chrétiens. Il ne s'agit pas ici de la théorie dogmatique de l'Eglise ; cette théorie n'a été systématiquement entreprise qu'au temps où le principe de l'Eglise a été nié, lorsque le moyen âge se mourait et que naissait le protestantisme ; aujourd'hui encore, la théologie de l'Eglise est beaucoup moins complète et moins fixée que celle de la Trinité, par exemple, ou de l'Eucharistie. Il s'agit de la place tenue par l'Église dans le christianisme vécu et pratique des pasteurs, des hommes de prière, et plus encore du peuple chrétien. Cette place est immense. On a intimement conscience de n'appartenir au Christ que par l'Église : hors de l'Église point de salut ^ -"-^
i. Définition du 4« concile de Latran (en 1-215), au chapitre Fjr?n(ler (Denzinger-Bannwart, 430); défi.niiion de Boniface MU dans la célèbre bulle U nam sanclam [en 130-2) {ibid., 468). La fameuse formule est beaucoup plus ancienne : on la trouve dans Origè>e (P. G., t. XII, col. 8il). A aucune période de la théologie catholique, cette formule
Les païens sont, sauf exceptions, endurcis dans le mal et condamnés. Les Grecs et d'autres disent qu'ils ne sont pas soumis à la houlette de Pierre : cela équivaut à dire qu'ils ne sont pas des brebis du Christ ^ La puissance spirituelle a droit déjuger la temporelle, bien qu'elle ne doive pas se substituer à elle dans les choses de son ressort-.
•^r ' n'a signifié qu'il n'y eût point d'âme justifiée par la grâce du Saint- Esprit sans appartenir visiblement à l'Église visible. Voir l'excellente étude de M. Capékan : Le problème du salut des infidèles, Paris, 1912.
1. Le moyen âge catholique et romain ne s'est jamais résigné au schisme, et c'est justement à cause de leur idée plus haute et plus vivante de l'unité de l'Église, que lés Latins ont montré plus d'ardeur que les Grecs à promouvoir l'union. Mais ni l'œuvre de Lyon (1274) ni celle de Florence (1439) ne furent durables. La notion dechrétientc resta toujours, en somme, une notion occidentale.
2. A parler en rigueur, lorsqu'un Pape, au moyen âge, privait un seigneur de sa terre ou déliait ses sujets du serment de fidélité, « il ne Jugeait pas du fief », suivant un mot d'innocent UI, « mais il prononçait sur un péché », non iudicabat de feudo, sed decernebat de peccato. Boniface VUI affirma encore le môme principe au cours de sfis démêlés avec Philippe le Bel. l^e prince, comme chrétien, est soumis à l'Église; s'il pèche, il peut être Irappc par elle d'une punilion extérieure, obligé, par exemple, à un pèlerinage, à une humiliation publique, etc. La déchéance du rang princier apparaissait comme l'une de ces pénalités extérieures, la plus grave de toutes; elle frappait logiquement celui qui, par une faute énorme, avait mérité d'être excommunié, c'est-à-dire retranché de la société spirituelle, condition fondamentale, selon le droit public d'alors, de la société temporelle. C'est ce qu'indique Innocent ni après qu'il a condamné l'empereur Otton IV : • Celui, écrit-il, qui ne reste pas fidèle à Dieu et à son Église et qui s'est séparé, par là, de la communion des hommes, n'a pas le droit d'exiger la fidélité des autres. » Mais souvent, en pratique, la relation du Pape aux princes était compliquée d'un rapport spécial de suzeraineté, résultant d'une donation particulière : tel fut le cas, au xni« siècle, pour la Sicile, l'Aragon, l'Angleterre, etc. Nulle donation historique n'égala en importance et en effet moral la prétendue donation que Constantin était censé avoir faite de Rome à saint Sylvestre, et qui semblait conférer au Pape un droit de principal politique sur tout l'Occident. Ces conditions rendaient la confusion facile; elles expliquent que certains Papes paraissent revendiquer un pouvoir direct sur les couronnes. Il faut au reste, en cette matière, pour saisir dans ses nuances la pensée de l'Église, distinguer non seulement le caractère propre, mais encore les différentes parties de cl/aque document (comparer, par exemple, dans la bulle Unam sanclam, le vague grandiose des con-
Mais ce royaume des cieux présent et visible qu'était l'Eglise fit-il oublier le royaume céleste et futur? En aucune manière. Le moyen âge croit à la Parousie, qu'il se représente sous les traits du « jugement général », d'un assentiment aussi ferme, aussi vif, aussi « réel » que l'antiquité chrétienne. Si l'on a exagéré les terreurs de l'an mille, ce n'est pas une raison pour les nier, et l'essentiel est d'ailleurs de comprendre que la croyance en question n'est pas le spasme morbide d'un jour ou d'une année : longue serait la liste des saints personnages qui crurent apercevoir des signes de la fin; ils se succèdent le long du moyen âge, depuis saint Grégoire pape jusqu'à saint Norbert et saint Vincent Ferrier. C'est au moyen âge que le Dies irae et les jugements sculptés des cathédrales commencent à rappeler incessamment aux prêtres et au peuple la terrible menace du grand jour.
De plus, l'on sentait trop vivement les vices et les maux qui persistaient dans la société chrétienne pour pouvoir croire plus d'un instant, comme Glovis au baptistère de Reims, que l'Eglise, c'était le ciel. « Souvent, dans la page sacrée, disait en un sermon saint Grégoire, ce qu'on entend par royaume des cieux, c'est l'Eglise du temps présent... Les méchants y sont mêlés aux bons et les réprouvés aux élus, et c'est pour cela que l'Eglise est semblable aux vierges sages et aux vierges folles ' » ; c'est pour cela encore qu'elle est semblable à la senne jetée dans la mer, et qui ramasse toutes sortes de poissons'^.
sidérants avec la précision modérée de la conclusion que le Pape en lire, et qui constitue la délinition proprement dite).