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Homil. XI in Evang.. n. 4. loc. cit., col. lllG

La déclamation contre les maux de l'Église et la décadence du clergé tant régulier que séculier, est un lieu commun de la littérature religieuse du moyen âge. Le lecteur y est même si accoutumé que cela lui semble tout naturel, et l'on a besoin d'un effort de réflexion pour considérer quel témoignage ces protestations rendent à la conscience que l'Église avait de son devoir. Suivant l'expression très juste d'un récent historien : maîtresse du monde moral et parfois envahie jusqu'aux moelles par le mal, jamais elle n'a dit ni laissé dire que le mal fût le bien. C'est pourquoi elle eut la puissance de se réformer ellemême. Les papes, réformateurs d'office, accomplirent souvent leur devoir avec une opiniâtreté vraiment héroïque ; on sait par quels combats la papauté du xi^ siècle racheta les scandales du siècle précédent. Entre tous ces chefs, saint Grégoire VII est justement demeuré le plus illustre; entre tous ces combats, celui que Rome mena contre le mariage des prêtres^ n'est pas celui qui a été le plus célébré par l'histoire; mais, si l'on considère la généralité de l'abus à détruire, lahauteur de l'idéal qu'on imposait, la difficulté d'y ramener une classe puissante et riche qui voulait devenir une caste, et enfin la plénitude du triomphe final, il semble bien que ce soit, du point de vue de l'histoire religieuse, le plus important. — En face des prélats asservis par la simonie, des abbayes, comme Cluni^ et Glairvaux, se

4. On peut voir Vacandard, Études de critique et d'histoire religieuse, 12, Paris, d90P>, p. fi8-420.

2. Cluni, a dit A. Luchaire, « eut sur les peuples comme sur les rois une autorité sans égale justement parce qu'elle représentait mieux qu'aucune autre abbaye, la résistance à la féodalité et le mépris des intérêts d'en bas » (dans l'Histoire de France de Lavisse, Paris, 1901, t H, S*" partie, p. i'iS).

LA RELIGION CIIUÉTIENNE. 835

dressaient qui leur rappelaient l'indépendance et le détachement chrétiens. Les saints ne manquèrent pas non plus au devoir parfois dur de faire souvenir les chefs de leurs obligations. Un des livres les plus lus de saint Bernard est son traité De la Considération, adressé au pape Eugène III pour lui rappeler que, si son pouvoir dans l'Eglise est suprême, il n'est pas unique \ et ne doit pas être tyrannique. Deux cent trente ans après, les remontrances de sainte Catherine de Sienne ne sont pas moins graves, bien qu'elles soient faites d'un autre ton : « Très doux Père, le monde n'en peut plus, tous les vices abondent, surtout en ceux qui sont placés dans le jardin de la sainte Église... » Les prélats deviennent encore sous sa plume « ces loups, ces démons incarnés qui ne songent qu'à la bonne chère et à avoir des palais magnifiques et de beaux équipages ». On comprend qu'envoyant des lettres de ce style, elle eût soin, à l'occasion, d'y joindre « cinq oranges confites et dorées pour adoucir l'esprit du Saint Père- ». Depuis la tendresse ingénue jusqu'à la sainte colère, l'Église éveille dans l'homme du moyen âge tous les plus naïfs et les plus profonds sentiments.

Développement de la religion extérieure. — L'Église maternelle est douce aux peuples enfants, et

\. « Erras si ut summam, ita et solani institutam a Deo veslram apostoHcam potestalem exislimas. » De Considcratione, \\\, 4. P. L., t. GLXXXII, col. 768. A propos des exemptions, il ne craint pas de dire au pape : • Quomodo non indeceus tibi, voluntate pro lege uti... non pro ratione, sed pro libitu agere, nec iudicio agi, sed appetitu? Quid tam bestiale? » {îbid., col. 767).

2. Lettres, trad. Cartier, 1. XV, LXXXVH, XIX. Dans son Dialogue^ elle parle encore des mauvais pasteurs «qui ont des armées de fils »; elle leur reproche de s'occuper de leurs beaux chevaux : « Parce que tu te fais semblable aux bêtes, tu te plais au milieu des bêles. »

les nourrit en abondance du lait de la religion extérieure.

Il ne faut pas s'étonner de rencontrer dans la religion médiévale de la naïveté, de la grossièreté, des traits qui nous choquent ; il ne faut pas s'étonner d'y rencontrer des survivances partielles ou locales du paganisme'. C'est l'absence de tout cela qui serait incompréhensible, puisque avant le grand jour, la conquête du monde par l'Esprit du Christ n'est pas comparable à la soudaine présence de l'éclair, mais à la lente fermentation du pain. Mais il est admirable de voir se perfectionner progressivement, d'un bout à l'autre de cette période, cette excellente mixture du sensible et du spirituel qui constitue la discipline catholique.

1. Parmi ces survivances on peut compter les ordalies ou jugemenls de Dieu par l'épreuve de l'eau froide ou bouillante, du feu, du duel judiciaire. Approuvées par des conciles |)articuliers aux vin« et ix« siècles, repoussées ensuite des tribunaux ecclésiastiques, et laissées aux seuls juges civils, ces épreuves furent enfin nettement condamnées par les papes Alexandre III, Célestin IIT, Honorius III.— Voir de Smedt, Le duel judiciaire et l'Église dans les Éludes religieuses, t. LXIV, dSOîi, I, Pi 35-73; VACANDAno, L'Église et les ordalies, dans Éludes de Critique et d'histoire religieuse, 12, Paris, 4906, p. 189-215.

A propos du culte des saints, l'on a plus d'une fois abusé de l'expression « survivance du paganisme ». Cette expression s'applique rigoureusement au cas où l'on a constaté qu'un dieu local s'est transforme en saint chrétien. Elle n'est plus de mise quand il s'agit d'un culte chréiien ouvertement institué par l'Église pour remplacer un culte païen : telle, dans un célèbre passage de Grégoire DE Tours (De gloria Confessorum, 2, P. L., LXXI, 8M), la substitution de saint Hilaire à la divinité d'un lac. Enfin l'expression ne s'applique pas davantage quand on constate seulement la continuité d'un besoin psychologique qui se satisfait autrement dans le christianisme que dans la société païenne. S'il est vrai, par exemple, comme ledit M. DuFo'iKCQ à propos de la « recommandation», qu' « on recherchait d'instiuct des protecteurs au temps de la chrétienté franque, comme on recherchait par habitude des dieux locaux au temps de la société romaine » (La Chris Hanisation des foules, Paris, 1903, p. 60), la tendance germanique en question a bien pu aider au développement du culte de saints, mais elle n'est en aucune manière une survivance du paganisme.

Au moyen âge, dogme et système sacramentaire se précisent. Le nombre de sept sacrements est explicitement reconnu au moins au xii'' siècle. Différents livres pénitentiaires nous renseignent pour la période barbare, sur le cas qu'on faisait des divers péchés par la pénitence proportionnée qu'on leur imposait. Au xi^ siècle, la formule impérative, dans l'absolution, commence à se substituer à la formule déprécative, c'est-à-dire que le prêtre dit au pénitent je f absous (comme on dit ye te baptise)^ au lieu de prier Dieu de l'absoudre. L'importance du moyen humain est ainsi soulignée, et le pouvoir ecclésiastique « des clefs » relevé. L'issue de certaines controverses spéculatives sur le sacrement de pénitence favorisa le même mouvement d'idées. Le mariage fait l'objet des discussions des canonistes. On discute aussi sur l'Eucharistie; hésitations, tâtonnements, hérésies, finissent par mettre en meilleure lumière la doctrine de la présence réelle, qui prend la forme précise dudogmede la transsubstantiation (changement total de la substance du pain au corps du Christ et de la substance du vin au sang, permanence réelle des « accidents » ou apparences, couleur, goût, etc.). On commence d'honorer par des exercices de piété spéciaux le corps eucharistique du Christ en dehors du sacrifice de la messe. On reconnaît que les sacrements produisent la grâce non pas seulement comme des symboles en excitant la dévotion de celui qui les reçoit, mais par une vertu propre que Dieu leur confère, pour en faire ses instruments à cet effet; c'est la doctrine de l'efficacité des sacrements ex opère operato; l'usage traditionnel du baptême des petits enfants montrait qu'elle était impli-

citement admise par l'ancienne Eglise; on ajoutait, d'ailleurs, que, dans le cas des adultes, la grâce reçue était proportionnée aux bonnes dispositions du sujet, et que son effet sanctificateur était totalement arrêté par les mauvaises dispositions d'une âme pécheresse.

Avec l'efflorescence de la doctrine sacramentaire, le moyen âge vit un grand développement des pratiques de piété extérieures. On était fort dévot aux reliques; les Grecs, en cette matière, abusèrent souvent de la crédulité des Latins. Les pèlerinages étaient en honneur; les plus célèbres étaient ceux de Jérusalem, de Rome et de saint Jacques de Compostelle; les tombeaux de saint Martin à Tours, de saint Thomas Becket à Cantorbéry, de saint Boniface à Mayence étaient aussi très fréquentés. Les Croisades sont tout à la fois des guerres saintes, de grands pèlerinages, et des moyens d'obtenir des indulgences ; les indulgences ne sont pas des permissions de pécher, ni non plus des rémissions du péché en tant qu'il est une faute, c'est-à-dire en tant qu'il prive de la grâce de Dieu; ce sont des rémissions partielles ou totales de la peine qui, régulièrement, doit suivre le péché, rémissions attachées par l'Eglise à l'accomplissement de certaines œuvres plus ou moins pénibles. L'aumône pouvant être une de ces œuvres, on s'explique que la dispensation des indulgences n'allât pas sans abus.

L'admirable réussite du moyen âge, en fait de religion extérieure, c'est la diffusion des vérités et des émotions religieuses par le moyen des arts, principalement l'art dramatique et l'architecture. Les cathédrales sont à l'usage du peuple, tout à la fois des

Bibles et des Somnxes de théologie ; plus on les étudie en détail, et plus on est frappé tout à la fois et de Vintellectualité el de Ir popularité extrêmes de l'art qui les construisit et les orna. Les autres églises, des paroisses et des monastères, rendaient, dans leur sphère plus modeste, des services du même genre, comme en témoignent les stances bien connues où Villon fait parler sa vieille mère. L'extraordinaire succès du théâtre religieux au moyen âge a été bien des fois mis en lumière. Ce qu'il importe le plus de remarquer, c'est combien, par son moyen, les faits de l'histoire sainte et de l'Evangile étaient rapprochés du spectateur, familiarisés, mis à la portée de tous. La naïveté de l'art scénique d'alors y aidait grandement. Un symbolisme simple faisait saisir au premier coup d'œil la vérité spirituelle. Par exemple, dans la scène du crucifiement, on mettait Jésus et le bon larron en chemises blanches, le mauvais larron en chemise noire : c'était vite compris. On sentait les personnages sacrés mêlés, pour ainsi dire, à la vie quotidienne. Quand on voyait Lazare partir en chasse, faucon au poing; ou bien dans le théâtre anglais, quand on entendait les souverains, Hérode par exemple, parler français (parce que le français était la langue des rois d'Angleterre), on n'avait pas l'impression d'être transporté en un pays d'abstractions et de mythes, et l'on ne sentait certes pas, entre la vie de Jésus et la sienne, l'interposition du « milieu palestinien » ou de l\< ambiance orientale » I Une pareille familiarité avec Thistoire sainte contribue à rendre la foi facile et la piété vive. Elle dégénérait parfois, il faut le dire, en liberté de mauvais ton, en grossièreté; lorsqu'il s'agissait de la Vierge

et des saints, ce n'était point marque d'incroyance, mais de foi irrévérente, puérile, peu réfléchie; quand il s'agissait de démons \ c'était plus pardonnable. C'est à la catégorie de l'art édifiant, et de l'art populaire, qu'appartient la presque totalité de l'hagiographie du moyen âge, et, en particulier, cette Légende dorée^ qui en est comme la Somme. La psychologie en est d'une simplicité tout enfantine, et le surnaturel y apparaît principalement sous la forme du merveilleux. « Monde charmant et singulier, dit très bien un critique, où Dieu, laVierge, le diable, les saints et les méchants vivent dans une curieuse familiarité,... où le ciel et la terre ont, pour ainsi dire, supprimé leurs distances^. » Il est assez facile aujourd'hui d'éviter l'injuste pédantisme qui, jugeant la Légende et les légendes du seul point de vue de leur valeur historique, ne pouvait inspirer à leur égard que du mépris. Mais l'attitude d'un bienveillant dilettantisme ne leur rend pas non plus pleine justice. Ce sont des productions d'art religieux, et il convient de considérer leur valeur d'édification sérieuse. Or, « dans ce tableau les amis de Dieu nous apparaissent comme ce qu'il y a de plus grand sur la terre; ce sont des êtres élevés au-dessus de la matière et des misères de l'humanité. Les rois et les princes les respectent, les consultent et se confondent avec le peuple pour baiser leurs reliques et

1. Le rôle mi-terrible mi-ridicule que jouent les démons dans la religion populaire du moyen âge est curieusement illustré par certaines histoires de CÉsAmE d'Heisterbach (v. 1180-1240), en son Dialogus miraculorum (édit. Strange, Cologne, 1831).

2. Jacques DE Voragine, La légende dorée, traduction avec introduction, notes et index, par Tu.de Wyzewa, Paris, 190-2.

3. M. André Baudrillart, cité dans les Analecta Bollandiana, XXni, 32(3.

implorer leur protection. Ils vivent, dès ici-bas, dans la familiarité de Dieu, et Dieu leur communique, avec ses consolations, quelque chose de sa puissance; mais ils ne s'en servent que pour le bien des hommes, et c'est à eux que les hommes ont recours pour être délivrés des maux de l'âme et du corps. Les saints pratiquent toutes les vertus d'une façon surhumaine : la douceur, la miséricorde, le pardon des injures, la mortification, le renoncement, et ces vertus, ils les rendent aimables et ils invitent les chrétiens à les pratiquera » Ce jugement d'un loyal critique n'efîace assurément pas les traits choquants ou risibles qui déparent l'hagiographie médiévale et l'histoire du culte des saints. Mais il donne, dans l'ensemble, une idée exacte de ce qu'était la sainteté aux yeux des braves et simples gens du moyen âge. Au catholicisme de la Légende dorée s'applique merveilleusement le mot de saint Paul aux Corinthiens : Tanquamparvulis in ChristOy lac çobis potum dedi, non escam.

La vie intérieure. — Les manifestations extérieures ne sont ni le tout, ni le principal de la piété du moyen âge ; ceux qui s'y arrêtent s'arrêtent à la surface, alors qu'on constate sous cette surface un mouvement des âmes, un progrès spirituel bien autrement intéressant. Plus les transformations historiques sont intérieures et profondes, moins faci-

1. H. Delehaye, s. J., bollandiste, Les légendes hagiographiques, Bruxelles, 1S03, p. 2o9-260. Ce livre, petit clief-d'œuvre de science et de clarté, lait admirablement connaître les méthodes et l'esprit, — non pas de tous les écrits que nous possédons sur les saints médiévaux, — mais de la littéraLure hagiographique légendaire de cette période.

lement elles sont remarquées. Comme rintelligence moderne a été formée à ses habitudes de rigueur par la préparation scolastique, ainsi le cœur de l'homme moderne est ce qu'il est, grâce au long affînement de la sensibilité médiévale. Et c'est un fait capital dans l'histoire de ce changement, que l'attitude nouvelle de l'âiiie chrétienne vis-à-vis du Christ.

Les moines, nous l'avons dit, s'étaient montrés psychologues admirables. La piété bénédictine ancienne est touchante autant que sublime. Mais, sociale plutôt qu'individuelle, parce qu'elle est essentiellement liturgique, elle n'opère pas encore la transformation dont nous parlons *. Saint Augustin avait considéré la lutte pour la vérité et la sainteté, avant tout, comme une affaire personnelle entre l'âme individuelle et Dieu; c'est par là qu'il avait, si l'on ose dire, « intériorisé Dieu ». Mais il n'avait pas de la même manière intériorisé Jésus ; l'humanité du Christ reste, chez lui, un peu à l'arrièreplan. La grande nouveauté, l'incomparable mérite religieux du moyen âge, c'estl'intelligence et l'amour, ou, pour mieux dire, la passion de l'humanité du Christ. Le Verbe incarné, homo Christus Jésus, n'est

1. Le bénédictin saint Akselme (f 1109) est peut-être, à cet égard, le premier maître des temps nouveaux. L'élan éperdu de l'âme vers son Rédempteur n'a guère trouvé de plus éloquent interprète {Méditations et Oraisons, P. L., CLVIII, 709. Telle ou telle pièce peut n'être pas authentique; la plupart le sont, semble-t-il. Mais on cherche en vain chez Anselme la simple tendresse humaine d'un Bernard ou d'un François pour leur Jésus. Sa « méditation » est toute pénétrée de théologie; c'est, comme on l'a fort bien dit, une • spéculation priante » (J. Y. Bauwel, dans le D ictionnaire de Théologie catholique, art. Anselme, t. I, col. 1340). Par ce trait, il est plus proche de saint Augustin (cp. le livre IX des Confessions) que des héros de la mystique médiévale.

plus seulement le modèle qu'il faut inàitcr, le guide qu'il faut suivre, et, d'autre part, la lumière incréée qui illumine l'intérieur de l'âme; il est intérieur même quant à son humanité; il est V époux de l'âme, qui agit avec elle et en elle; il est l'a/??/. Il serait d'un suprême intérêt de suivre dans le détail ce grand mouvement des âmes ; nous devons nous contenter ici de grouper quelques indications autour de trois grands noms : saint Bernard, saint François, l'auteur de ï Imitation \ Qu'y a-t-il qui soit plus certainement dans l'esprit de saint Paul et du disciple bien-aimé que cette intériorité du Christ, que cette intimité de Jésus? Et pourtant, comparée à la piété antique, c'est une grande nouveauté. Un exemple le fera comprendre du premier coup. Ce sont de petites stances prises d'une longue pièce qu'on imprime à la suite des œuvres de saint Bernard.

Salve, mundi salutare :

Salve, salve, Jesu care, Cruci tiiae me aptare Vellem vere, tu scis quare Da mihi lui copiam.

1. Ou parle quelquefois de 1 école de Saint- Victor comme d'une des grandes écoles « mystiques » du moyen âge. Hugues de Saint- Victor a des pages d'une spiritualité magnifique (par exemple au livre IV de VExpositio in hierarchiam caelestem., P. L., t. CLXXV, col. 1037, ou encore dans l'opuscule De Laude charitatis, P. L., t. GLXXVI, col. 969), mais ni pour l'originalité ni pour l'influence il ne saurait, croyons-nous, élre mis en parallèle avec les trois maîtres spirituels que nous nommons dans le texte. RicnARO, lui aussi, a parfois de fort beaux accents, mais il se distingue, entre ses très subtils contemporains, par un excès de subtilité qui déconcerte; ce qui est plus grave, c'est qu'il ne se fait pas une idée juste de la grâce de la contemplation; il la confond avec les réTélations des choses particulières et distinctes; il ne prétend pas, d'ailleurs, en cette matière, parler d'expérience (De gratia contetnplatioms seu Beniamin maior, 1. V, c. i et xni. P. L., t. CXCVI, col. 1h9 et 184).

Plagas tuas rubicundas, Et fixuras tam profundas, Cordi meo fac inscribi, Ut configar iotus tibi, Te modis amans omnibus.

In hac cruce stans directe, Vide me, o mi dilecte, Ad te totum me couverte :

« Esto sanus » die aperte, « Dimitto tibi omnia ».

Ecce tuo prae amore,

Te complector cuin rubore :

Me coapto diligenter,

Tu sois causam evidenter,

Sed suffer et dissimula.

Hoc quod ago non te gravet Sed me sanet et me lavet Inquinatum et aegrotum, Sanguis fluens hic per totum, Ut non supersit maculai

Il n'est pas besoin d'insister pour faire entendre que c'est là un « cantique nouveau ». On n'est pas moins loin, ici, de Prudence et de saint Ambroise, que de Virgile même. Jamais l'antiquité n'avait uni à cette humilité profonde et déchirante une tendresse naïve, intime, ardente comme celle-là. Comme la corruption de la nature est sentie à fond !

1. Je te salue, salut du monde; je te salue, Jésus aimé. M'adapter à ta croix, je le voudrais bien, tu en sais la cause. Prête-toi à moi.

— Tes plaies rouges, tes blessures profondes, grave-les dans mon cœur, afin que, t'aimant de toutes manières, je sois avec toi percé.

— DeI)OUtsur cette croix, regarde-moi, mon bien-aimé; attire-moi tout à toi; dis-moi bien : jeté guéris, je te pardonne tout. — Voici qu'épris de ton amour je t'embrasse tout rougissant; je m'applique à toi; ahl tu n'en sais que trop la cause, mais supporte-moi, ne dis rien.— Que mon audace ne te déplaise; malade et souillé que je suis, puisse ton sang, qui coule ici partout, me laver, me guérir et me rendre sans taclie. —P. L., t. CLXXXIV, col. 1319; et cf. U. Chevallier, Repertorium hymnologicum, Louvaln, 1807, t. II, p. 5lo.

Comme un même regard de l'âme lui fait découvrir, dans celui qui pend sur la croix, et le frère, et le Dieu ! Quelle simplicité poignante dans les vers que nous avons soulignés, et dans le sentiment qu ils expriment 1

Saint Bernard. — Les stances qu'on vient de reproduire ne sont qu'un fragment, choisi presque au hasard, d'une vaste littérature en rythmes et en prose passionnée, et dont le plus considérable monument est l'œuvre de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques. Il faut non seulement lire ces sermons célèbres, mais faire aussi connaissance avec les écrits divers des disciples et des amis du saint \ dont l'influence se prolonge dans le monde franciscain par saint Bonaventure, pour apprécier toutes les nuances diverses de force et de douceur dont se pare leur amour du Christ. Mais on s'y convainc aussi que ce vin nouveau ne leur a pas fait oublier l'ancien. Pas une parcelle de l'antique héritage n'a péri. Il est faux de dire que l'humanité du Christ les absorbe si fort, que la croyance en sa divinité n'est plus, pour eux, qu'une afiîrmation verbale ^, et que leur sens religieux ne trouve pas à se satisfaire dans le dogme de la Trinité : si Bernard aime si passionnément l'humanité du Christ, c'est qu'il y voit Dieu en personne mis à notre portée ^.

1. Les plus remarquables de ces écrits sont les Meditationes piiS' simae {P. L., t. CLXXXIV, col. 483), la Lettre aux frères du Mont' Dieu, de Guigues le Chartreux {Ibid., iî9S), les traités, lellres et sermons de Gilbert de Hoy {Ibid., 9), les pieux opuscules de Guillaume de Saint-Thierry {Ibid., 3!i3 et P. L., t. CLXXX, col. 205).

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