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aux bêtes, et commande « qu'on laisse manger son frère le feu » .
Avec cette violente adhésion à l'Evangile matériel et littéral, n'est-on pas bien loin de la discrétion tant recommandée par les anciens Pères? N'est-on pas tout près du malsain enthousiasme des petites sectes du temps? Le propre des hérésies médiévales, c'est de préférer à l'Église 1' « Évangile », entendant par là (comme saint François précisément) la forme de vie prescrite au dixième chapitre de saint Matthieu^ ; c'est donc d'être essentiellement schismatiques, dé mépriser la sobriété de la discipline catholique, le sage équilibre qui toujours la distingua. L'esprit de ces hérésies joint au littéralisme extrême un anarchisme mystique : elles aboutissent à détruire toute hiérarchie, en soutenant que le pouvoir, religieux ou politique, n'est légitime que lorsque l'homme qui en est le détenteur est vertueux 2.
Ce n'était pas assez que cet esprit de schisme fût étranger à saint François. Pour faire contrepoids à l'enthousiasme intense qui pouvait emporter ses disciples loin de la règle ecclésiastique et de la hiérarchie, il fallait qu'un enthousiasme égal les passionnât pour l'Église. Le saint lui-même affirmait sa soumission à l'ordre sacerdotal en termes aussi vifs et aussi affectueux que ceux dont il use pour dire son amour de la pauvreté. « C'est le Fils de Dieu que je vois en eux, et ils sont mes seigneurs », dit-il en par-
1. Et non pas, comme plus tard Luther, la doctrine de la justification par la seule foi.
2. Cette doctrine Tut coHdamnce dans Hus et Wyclif par le concile de Constance et par Martin Y. L'idée de la lil)crlé intérieure, exallée par l'évangélisme strict, mena souvent aussi les hérétiques du moyen âge à prendre avec la morale commune de grandes libertés.
L\ RELIGION CHIIÉTIENNE. 851
laiitdes « prêtres qui vivent selon la forme de la sainte Eglise romaine... S'ils me persécutaient, c'est à eux que je voudrais recourir ». Mais ce qu'il a fait a plus de conséquence encore que ce qu'il a dit. On a souvent remarqué l'appui qu'avaient apporté à l'autorité papale les ordres mendiants, directement soumis à l'Eglise romaine, extra-diocésains à bien meilleur titre encore que les abbayes exemptes. On n'a pas fait assez attention à la nouvelle forme d'obéissance religieuse qu'introduisit daias l'Eglise catholique l'innovation de saint François. Cette obéissance est tout à la fois plus intime et plus étendue que celle qu'on pratiquait dans les anciens monastères, parce qu'elle est moins limitée par la lettre de la règle, qu'elle embrasse tout ce qui peut concerner l'utilité spirituelle du sujet ^ Cela était fait pour renforcer extrêmement l'action de la hiérarchie soit monastique soit ecclésiastique, en la rendant plus vénérable aux yeux de la conscience, et en lui soumettant plus complètement l'individu. Ce développement de l'obéissance qui ne trouva peut-être qu'au seizième siècle son dernier achèvement, et qui caractérise si nettement l'esprit catholique moderne, fut donc, tout comme l'exaltation de l'autorité pontificale, hâté par l'œuvre du mystique saint François.
On se fait une fausse idée de saint François quand
1. Saint BoNAVENTCRE écrit, au chap. i^' de son Expositio inregulam Fratrum minorum (édil. d^e Quaracciii, t. VIII, opusc. IG), que l'obéissauce des moines est inférieure à celle des religieux mendianis: « Qui uihil sibi obedientialiter impositum possunt repellere, quasi transcendens suam regulam, nisi vergat in suoe anima? delrimentum. Unde patet, quod errant qui dicunt, quod in omnibus religionibus obedientia sit acqualis. » Il note, au même chapitre, à propos de l'obéissance au pape : « Etsi totus clerus et religiosorum universitas tenentur firmiter apostolico Domino obedire,taniensanctu3 huicdebilo votum adiieit spéciale... »
on ne veut voir en lui que le frère de toutes les créatures de Dieu et non point le chevalier servant de l'Église, l'homme de la règle obligatoire et sans glose, l'humble auxiliaire du pontife romain. Au reste, sa grandeur incomparable et suprême est ailleurs; il est par-dessus tout l'ami de Jésus. « L'ami du Christ devait connaître, a dit saint Bonaventure dans son merveilleux récit de l'impression des stigmates, que ce n'était point le martyre de la chair, mais l'incendie de l'âme qui devait le transformer tout entier en l'expresse ressemblance de Jésus crucifié^. » Cette configuration spirituelle et corporelle aux souffrances du Maître est sa suprême « conformité » . Quelle différence entre les histoires évangéliques et la scène du mont Alverne ! et pourtant, comme l'impression qu'elle laisse s'harmonise bien avec l'impression de l'esprit de Jésus! C'est au stigmatisé d'Assise, semble-t-il, que les contemplatifs de son siècle doivent la saveur toute spéciale de leur dévotion à la passion, cette « joie douloureuse», ce « plaisir du cœur dans la sainte croix », qu'ils mentionnent si souvent, et qu'on regrette de ne pas retrouver au même degré dans les siècles suivants, où la méditation de la passion a toujours quelque chose de plus pénible et déplus dur^. François aussi,