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l'Église : la prédication de saint Dominique et de ses disciples, la croisade de Simon de Montfort, l'institution et le fonctionnement de l'Inquisition ^ brisèrent l'élan de cet anarchisme mystique. Les spéculations gnostiques et manichéennes du catliarisme ne devaient pas lui survivre. 11 n'en serait pas de même des deux tendances que nous avons signalées : le retour prétendu à l'Évangile, et le rejet de toute autorité qu'on ne juge pas suffisamment vertueuse. Les germes en restaient à l'état latent dans la chrétienté; la forte autorité des papes du xiii® siècle, l'appui qu'ils rencontraient dans le pouvoir royal
1. Le mot inquision désigne primitivement un mode de procédure, distingué de l'accusation et de la dénonciation. C'est le Pape Grégoire IX qui, vers 1231, fonda l'institution dite communément « l'Inquisition », c'est-à-dire confia la connaissance des causes d'hérésie (qui de soi appartient aux évéques) à des commissaires spéciaux, pris dans le clergé régulier (le plus souvent dans l'ordre de saint Dominique). Les successeurs de Grégoire IX prescrivirent aux inquisiteurs de prendre l'avis des évéques, et les invitèrent aussi à s'entourer d'un conseil d'experts, clercs ou laïques (boni viri, periti). L'usage de la torture dans les tribunaux de l'Inquisition lut autorisé i)ar Innocent IV. — La pénalité la plus grave contre les hérétiques, au temps d'Innocent III et du concile de Latran (12i5), consistait dans le bannissement et la conliscation. Ensuite, les mœurs populaires et la législation de Frédéric II (I22i) approuvée par Rome (1231) introduisirent la peine du feu. — L'Inquisition, tribunal ecclésiastique, ne condamne jamais à mort directement; mais elle constate le fait d'hérésie, prononce que l'Église n'a plus rien à faire avec le coupable, et l'abandonne au « bras séculier ». Elle intlige directement les autres condamnations (emprisonnement, obligations de laire des pèlerinages ou de porter des croix sur ses vêtements, etc.) ; ces pénalités moins dures étaient l'issue la plus fréquente des procès d'hérésie. — Ce serait mal comprendre l'Inquisition, de croire que les différentes peines, y compris la peine de mort, fussent appliquées aux coupables en raison du caractère particulièrement antisocial de telle ou telle hérésie : la vérité est qu'au moyen âge toute hérésie, comme telle, est considérée comme antisociale etanarchique, étant une révolte contre le pouvoir spirituel, dont la reconnaissance est présupposée à la participation auxbieus de la société civile. L'esprit qui a créé l'Inquisition se résume tout entier dans le beau mot de saint Bernard (Lettre 102) : Melius est ut pereat unus, quam nnitas.
d'un saint Louis, en arrêtaient le développement. Mais qu'un jour cette puissance de la papauté fût ébranlée, que le trouble se mît dans la chrétienté, ces germes fermenteraient à nouveau, et l'ivraie recommencerait à envahir les champs du père de famille.
La fin du moyen âge. — Cette époque de trouble et d'agitation ne devait pas tarder. Dès le xiv® siècle, la vaste synthèse qui avait ravi d'admiration les contemporains de saint Louis commence à branler. Les éléments en sont dissociés et discutés : union des âmes sous une autorité universellement acceptée, accord fondamental du j)Ouvoir spirituel et du pouvoir temporel, recours à l'Église comme à la source de toute science et de toute sainteté. Les légistes, dont l'influence va grandissant dans les conseils royaux, battent en brèche la monarchie pontificale : les querelles de Philippe le Bel avec Boniface VIII et de Louis de Bavière avec Jean XXII donnent naissance à toute une série de pamphlets antiromains. Le séjour des papes à Avignon — la « captivité de Babylone » — ajoute encore au discrédit de la papauté à qui Ton reproche et les abus de son système financier et sa docilité aux influences françaises, A peine sainte Catherine de Sienne a-t-elle ramené à Rome Grégoire XI, que le scandale suprême désole l'Eglise. Le grand schisme coupe la chrétienté en deux ou trois obédiences, dont chacune renferme des fidèles sincères, « des saints même, dit saint Antonin, des saints qui ont resplendi par d'éclatants miracles ». La foi, pourtant, restait profonde, et, loin démettre en doute la mission divine de TÉglise, les
contemporains s'accordent à voir dans le schisme le châtiment de Dieu, châtiment pour les péchés de la chrétienté, surtout pour les fautes du clergé, cupidité, impureté, relâchement de la discipline. Rétablissement de l'unité, réforme du peuple chrétien, tels sont les désirs passionnés des fervents, attachés sincèrement à rÉglise. D'autres, moins soucieux d'unité, prêchent surtout la réforme ^, préparant les esprits aux grandes défections du xvi® siècle.
Le concile de Constance met fin à la scission et promulgue des décrets de réforme, sans pourtant fermer complètement la blessure faite à l'Église. Pendant les luttes du schisme, la doctrine de la suprématie conciliaire a été défendue dans les universités comme le seul remède au mal commun et elle survit à l'élection de Martin V : mais la suprématie du concile sur le pape, c'est avant tout le règne des théologiens universitaires, de sorte qu'à la monarchie papale tend à se substituer une république d'intellectuels, avec Paris pour capitale. Les docteurs sortent de leur rôle pour usurper le rang des pasteurs . Par la bouche du célèbre cardinal et théologien Pierre d'Ailly, ils réclament, dans les conciles, voix non seulement consultative, mais définitive. A la trente-quatrième séance du concile de Baie, le 25 juin 1439, ils sont trois cents^ avec seulement treize prélats et sept évêques;ils prononcent la déposition du pape Eugène IV (cette sentence ne fut, d'ailleurs, d'aucun effet). Les souverains pontifes s'opposent avec énergie — sinon toujours avec hah'leté — à cette invasion du parle-
1. Wyclif écrit : • Videtur viihi quod, sive sim haereticus sive ca' Vioïicus, quod posilKS suin inresurreclionem multorum. » De Logica. I, 373, \o (Édition DziEwicKi, Londres, Wyclil-Society, 1893).
mentarisme théologique. Pourtant les longs démêlés d'Eugène IV avec le concile de Baie, les concession^ que Nicolas V juge nécessaires au bien de la paix, tout en sauvegardant les prérogatives essentielles du siège de Rome, laissent la doctrine de la suprématie papale dans une « demi-lumière^ ». Profitant des difficultés où se débat la papauté, les l-ois, moins excessifs toutefois que les universités, limitent la juridiction romaine dans leurs états. En France, la pragmatique sanction de Bourges devient la charte du gallicanisme. L'Angleterre suit pratiquement la même conduite et tend à se constituer son église strictement insulaire. Nationalisme et catholicisme se rencontrent et s'entrechoquent : premiers heurts qui dans certains pays aboutiront au divorce. La fusion pourtant était possible, et c'est même ce xv^ siècle si troublé, qui offrira au nationalisme catholique de nos temps son modèle le plus achevé, la bienheureuse Jeanne d'Arc. En elle il apprendra à vénérer l'ardeur moderne du sentiment national s'unissant à l'amour de l'Église et à la soumission confiante au pape. L'héroïque enfant qui veut aller à son roi, dut-elle s' « user les jambes jusqu'aux genoux », est aussi la « bonne chrétienne », qui, avant de mourir, met sa suprême confiance en l'Église et en Dieu : « Je m'en rapporte au jugement de notre Saint Père le Pape et je veux croire tout ce que la sainte Église croit^. »
Cet appel de Jeanne au pape ne fut pas écouté ;
1. « Nicolas V trouva cette demi-lumière bonne, étant données les circonstances : il s'y complut. Ainsi firent la plupart de ses successeurs. » Noiîl Valois, Le Pape et le Concile, Paris, 1009, t. ïl, p. 365.