Édition LosEîiTii, Londres, Wyclif-Society. 188o
encore dépassées dans le Dialogus sive spéculum ecclesiae mililantis ^ (vers 1381) : il vaudrait mieux pour l'Église qu'il n'y eût ni pape, ni cardinaux; le pape, souverain temporel, n'est que le vicaire de l'Antéchrist, car le Christ a abandonné à César toute la puissance de ce monde. Ce langage présage Luther, et pourtant les historiens protestants refusent de voir dans Wyclif un « réformateur avant la réforme 2 » : de fait, il ne semble point avoir soupçonné la doctrine fondamentale de Luther sur la foi justifiante. Mais par la portée exagérée — sinon exclusive — qu'il attribue au « Livre » dans la religion, par ses attaques contre toute hiérarchie qui ne resplendit point de sainteté, par le rejet du célibat ecclésiastique, des ordres religieux, de la confession auriculaire, de la transsubstantiation, on ne peut nier qu'il n'ait anticipé plusieurs des négations les plus importantes du protestantisme. i
"Wyclif prétendait travailler à la réforme, et c'était aussi l'un des principaux articles du programme du concile bâlois. La formule répondait aux aspirations de l'époque : quiconque se posait en réformateur était sûr de se recruter des adhérents. A défaut d'autre preuve, il suffit de rappeler le succès des théories de Wyclif en Angleterre chez les Loilards, et surtout en Bohême chez les Hussites, ou les sympathies que surent se concilier les Pères de Bâle, malgré leurs allures nettement schismatiques. Pour endiguer ces courants qui risquaient d'entraîner
\. Édition Pollabd, ibid., 1885.
2. LooFS, Leitfaden zum Sludhim der Dogmengeschichte*t Halle, 1906, p. 6S4; Haunack, Lehrbuch dcr Dogmengeschichte, IH*, Tubiague, 1910, p. 482.
LA RELIGION CHRÉTlEiNNE. «73
les âmes loin de sa tutelle, il eût fallu, après le scandale du grand schisme, que l'Église hiérarchique entreprît avec une inlassable persévérance le travail de la restauration chrétienne. Malheureusement, les papes du xv* siècle ne purent ou ne surent pousser à fond cette œuvre de rénovation. Les meilleurs, distraits par d'autres soucis pressants, ne s'y employèrent que d'une façon intermittente. Eugène IV usa les seize années de son pontificat à défendre les prérogatives du Saint-Siège contre les empiétements du concile de Bâle. Puis les regards se tournèrent vers Constantinople assiégée, et bientôt emportée d'assaut par les Turcs (1453). La préparation de la croisade fit ajourner l'exécution des projets élaborés par Nicolas de Cues et agréés par Pie II : « la question de la réforme se trouva, de la sorte, refoulée de plus en plus à l'arrière-plan. On ne saurait le regretter assez dans l'intérêt de l'Eglise^ ». A la fm du siècle, les scandales qui marquèrent le pontificat d'Innocent VI et surtout celui d'Alexandre VI, aggravèrent encore le malaise des âmes chrétiennes.
Cette réforme qu'on ne pouvait attendre d'un pape tel qu'Alexandre VI, ne serait-elle point l'œuvre de quelque prophète, suscité de Dieu? L'Italie du Nord put le croire un instant. Aux acclamations d'un peuple enthousiaste, Savonarole avait proclamé Jésus-Christ roi des Florentins, et étendu à la ville entière l'œuvre réformatrice qu'il avait commencée en son couvent de San Marco. Dans l'opulente et licencieuse cité, le Sermon sur la Montagne semblait
1. Pastor, Histoire des papes depuis la fin du moyen âge, trad. fr., Paris, 189-2, t. III, p. àu-i.
littéralement réalisé 5 les ennemis se donnaient le baiser de paix, les banquiers restituaient le bien mal acquis, les femmes observaient une modestie sévère, les chansons libertines étaient bannies, des juifs se convertissaient et entraient au couvent ; on poussait l'austérité jusqu'à supprimer les traditionnelles courses de chevaux à la Saint^Jean. Savonarole pensa que ce renouvellement serait incomplet, s'il s'arrêtait aux individus, sans atteindre jusqu'au gouvernement lui-même. Mais la nécessité de maintenir en sa démocratie improvisée un semblant d'ordre et de direction, l'amena à se transformer de frère prêcheur en chef politique. Dès lors sa mission dévia. Il entra en lutte ouverte avec le pape, lutte à la fois politique et religieuse, car, en même temps qu'il favorisait Charles Vllf, Savonarole attaquait l'élection d'Alexandre VI et le menaçait d'un nouveau concile. Le pape, usant de son droit, ordonna au religieux qui avait fait vœu d'obéissance, de rentrer dans son couvent et de se taire : Savonarole résista et ce fut sa perte. L'autorité sortait du conflit victorieuse, mais blessée : si l'audace mystique du moine florentin était réprimée, la réforme n'était pas reprise, la hiérarchie, inférieure à sa mission, n'avait point recouvré son prestige.
En même temps que l'adhésion du cœur au pape et à l'Église est moins loyale, la foi est aussi moins tranquille et moins ferme. Dans la scolastique décadente court un frisson de scepticisme et de libre examen. On est stupéfait de voir combien rapidement, depuis la mort de saint Thomas d'Aquin, s'est perdue l'intelligence des grandes idées scolastiques : c'est un phénomène parallèle au s-urprenant
oubli dans lequel le monde grec fit tomber si vite les théories de la connaissance d'Aristote et de Platon, si complètement remplacées par celles des moindres génies qui suivirent^. Le trait distinctif et le grand mérite du thomisme, c'était Tharmonie de la foi et de la raison ; cette harmonie est déjà moindre chez Scot; chez les nominalistes du XV® siècle, elle devient discordance. L'excès de la dialectique engendre la défiance vis-à-vis de toutes les preuves rationnelles. « L'existence de Dieu, dit Pierre d'Ailly, n'est atlirmée que par la foi. » Le fidéisme s'étale librement chez Guillaume d'Occam, le plus représentatif des Nominalistes. Occam est doublement et triplement anglais par sa tendance individualiste, atomiste, phénoméniste ; il l'est par son besoin d'affirmer qu'il faut se méfier de l'intelligence, et qu'il y a discordance entre la raison et la vie. Au reste, les Français d'alors ne valent guère mieux, et l'on comprend qu'un récent historien des origines du luthéranisme ^ ait pu voir dans ces hommes d'étude les grands responsables du mouvement qui brisa l'unité catholique et romaine.
Ainsi, d'une part, les cadres sociaux s'affaiblissent, ou, plus simplement, le respect de l'autorité reli-
i. L'oubli ne put être aussi compiet pour le thomisme, pratiquement identiûé avec un ordre religieux fort puissanC. Mais une doctrine a beau être incorporée dans une institution, le danger reste toujours qu'on en perde l'esprit en en gardant ia lettre, ou du moins qu'on n'ose pas assez « réformer pour conserver ». On doit assurément beaucoup de reconnaissance aux commentateurs de saint Thomas, dont certains firent preuve de qualités plus que médiocres dans l'ordonnance et l'exposition. Mais ce n'est pas être trop sévère, de regretter qu'ils n'aient pas eu à un plus haut degré le génie de l'invention adajjlatrice.
2. A. M. ^^F,lss, O.P., Luther imd Lutherlum, Mayence, 1909. t. II, p. 107.
gieuse diminue; d'autre part, la raison s'inquiète, elle n'a plus la paix ni dans l'assentiment de foi lui-même, ni dans la perception des vérités naturelles logiquement antérieures à la foi. Était-il possible, comme on l'a prétendu, que l'ardeur de la vie chrétienne s'attiédît peu à peu, puis s'éteignît doucement par la seule action continue d'un milieu social et intellectuel défavorable? On peut le nier hardiment : le christianisme avait creusé dans le cœur humain trop d'exigences, pour qu'il pût, à la manière des religions antiques, passer sans secousse à l'état d'une institution surannée, mais inoffensive, et dont on peut sourire en continuant de l'honorer. Il fallait un idéal plus violent que celui-là aux esprits qui sortaient de la foi ancienne, aux sensibilités qui rejetaient la discipline du catholicisme. Cet idéal, plusieurs crurent le trouver dans l'humanisme individualiste. Cet humanisme-là, sous sa forme extrême, est tout autre chose que le goût de l'art classique ancien, et que le premier renouveau littéraire et artistique, provoqué par l'étude de l'antiquité. Le simple retour à l'art d'un Homère ou d'un Phidias n'avait rien qui pût faire ombrage à l'Église. On se souvient qu'au IV* siècle, les Pères grecs s'étaient posés en défenseurs de la culture classique. Les papes du moyen âge finissant montrèrent la même largeur d'esprit, et jusqu'au milieu du xv« siècle une étroite union régna entre la renaissance et l'Église ; c'est à la cour d'Avignon, puis de Rome, que lettrés et artistes trouvèrent leurs Mécènes, et l'on a dit de Nicolas V qu'avec lui « l'humanisme s'asseyait sur la chaire de saint Pierre' ». Pourtant, dès cette époque, les plus