Harnack, Dogmengeschichte, IIH, p
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Luther ait été sans souci du péché et des bonnes œuvres. Son invitation bien connue à pécher fortement, mais à croire pkis fortement encore, est une ])outade oratoire, une manière de « proposition concessive ».Mais c'est ici que l'antipapisme se découvre ;.i plein. Sur ce point particulier et précis de la justification, Mélanchton avouait plus tard qu'il n'y avait [)as raison suffisante à se séparer de Rome. Pour le catholique, en effet, c'est Dieu qui justifie, et non pas nos mérites. Mais la volonté créée coopère en ce sens qu'elle accepte librement d'être justifiée, qu'elle n'est point passive sous la grâce comme une pierre ouuq morceau de bois. Ne pouvait-on s'entendre sur ces bases ?Dans son for intérieur Luther pensait-il autre chose? Mais non, avant tout, los von Rom, A cette rupture, il fallait un prétexte doctrinal. C'est la logique de la passion anti-papiste qui le conduisit à nier jusqu'à l'élément d'activité humaine que le catholique reconnaît dans l'acte divin de la justification ^
Par la force des choses, le luthéranisme était une explosion du sens individuel. Il allait donc à la destruction de toute religion, en tant que toute religion est un lien sociarentre les hommes : il la réduisait à un simple phénomène de vie intérieure individuelle. L'Église est ainsi ramenée à presque rien simple association entre égaux qui trouvent dans cette
1. Voici les trois principales contradictions du système de Luther. Il maintient la nécessité d'être dans l'Église pour trouver le Christ et morne le principe Deus interna non dal nisi per externa; — il maintient l'asseaiiment nécessaire aux anciens dogmes : la foi, c'est pour lui la conliance, à la protestante, mais aussi, à la catholique, la croyance aux* articlede foi » ; — ilmaintientrin>piration littérale de l'Ecriture. M. Harnack reconnaît et souligne cette triple contradiction. Dogmengeschichte, IIH, p. 871 sqq., surtout p. 880.
réunion une excitation à leur sensibilité religieuse ; le sacerdoce distinct est supprimé, puisque tous les chrétiens sont prêtres ; pas n'est besoin d'enseignementofïïciel, de tradition, le seul magistère est la conscience de chacun interprétant sa Bible. On sait la conséquence : trente ans après Luther, l'émiettement des sectes, le libre examen menant grand train à la libre pensée.
Calçin. — A cette réforme tumultueuse, il fallait une digue. Ce fut l'œuvre de Calvin. Le Calvinisme, c'est « la clarté systématique dans la passion régénératrice, c'est l'esprit français dans le tempérament protestant ^ » .
Calvin sentit que, pour s'être débarrassé du joug papiste, on n'en avait pas moins besoin d'une autorité. Le libre-examen, il le voulait sans doute, mais pas jusqu'à la souveraineté des « opinions particulières ». Le contact immédiat avec le Christ excluant tout intermédiaire sacerdotal, il prétendait bien le garder, mais pas jusqu'à l'exclusion du contrôle de l'Eglise. Lui aussi réclamait la suppression du magistère extérieur, mais non pas d'une autorité morale directrice et même contraignante. Cette autorité, qui n'est plus l'Église de Rome, où la prendre? Calvin ne fut pas embarrassé pour si peu. Ce fut sa volonté à lui, sa pensée à lui. Et cette volonté, extraordinairement impérieuse, sut se faire accepter de ceux que révoltaient les immémoriales prétentions de Rome. On trembla devant lui à Genève, plus qu'on n'avait jamais tremblé sous les murs du Latran. Par toute l'Europe,
1. Fagl'et, Études sur le seizième siècle, Paris, 1894, p. 143.
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en Angleterre, en France, en Allemagne, Calvin fit la loi.
11 organisa son protestantisme en un système très lié, très net et très intransigeant, lien fit un édifice, dit M. Faguet, « fermé, cohérent, résistant et crénelé, véritable église ferme et massive qui saurait où seraient ses limites, sa borne et son fossé ^ ». Et par là, tout en continuant la réaction luthérienne contre le catholicisme par ses prétentions à revenir à la pureté de l'église primitive, il réagissait contre ce qu'il y avait d'anarchique dans le protestantisme allemand. Il allait plus loin. Devant l'humanisme païen, le luthéranisme avait hésité. De prime abord, Luther avait affiché la révolte de sa conscience de chrétien. Puis, comme ces humanistes eux aussi rejetaient la papauté, Luther avait accepté leur concours. Calvin fut plus logique. Il déclara la guerre aux « libertins, aux amants de la beauté antique ». Les humanistes lui rendirent haine pour haine. Rabelais cingla en passant les « démoniacles Calvins », ennemis de la bonne nature. Ronsard les abhorra.
La guerre fut donc déclarée à l'esprit moderne sous toutes ses formes : scientifique, artistique, littéraire. Guerre surtout à la nature humaine corrompue dans son fond par le péché ; guerre à tout ce qui tenterait de la réhabiliter et de laparer de fleurs. Les calvinistes seront vite des iconoclastes, des ennemis des arts plastiques, des puritains bourreaux de la joie et du sourire. On sait qu'au temps de Cromwell, l'intransigeance de Calvin fut dépassée par ses disciples
i. Ibkl., p. 4 49.
anglais, et aboutit à une véritable phobie, la phobie du plaisir ^
Pareille morale est l'efflorescence du dogme. Calvin avait élaboré le plus farouche des systèmes théologiques qu'ait jamais conçus tête chrétienne. Avec ses prédécesseurs, il accepte que la liberté humaine est contradictoire de la puissance de Dieu, et il la nie. Il nie aussi la valeur de nos soi-disant bonnes œuvres. Il prétend avoir lu dans saint Paul que, de par le péché originel, la nature est corrompue radicalement, rien n'en peut sortir que de mauvais. Aveugle en son esprit, dépravé en son cœur, lié en son libre-arbitre, voilà l'homme. Ce qui en procède, et jusqu'aux œuvres réputées bonnes en elles-mêmes, aumône, prière, n'est que péché. Et cette corruption est irrémédiable. La grâce trouve l'homme et le laisse malade ; elle n'entre pas dans l'âme pour la guérir. Elle se contente d'interposer entre Dieu et nous les mérites de Jésus-Christ.
Par ailleurs, dans son conseil éternel, Dieu choisit délibérément ceux qu'il veut justifier, c'est-à-dire sauver. Il veut, par un acte direct, le salut des uns, la perte des autres. Il ne laisse pas les réprouvés se damner ; il les pousse à l'abîme. Il interdit le péché à tous, et, en secret, il veut que certains fassent le péché pour qu'il ait qui damner. Car il faut des damnés pour « illustrer sa gloire en leur damnation ^ » .
C'est effroyable! Et l'on se demande comment, de son autorité privée, Calvin a pu faire accepter une doctrine aussi monstrueuse. Il y est parvenu cepen-
\. Leonora Herbert, La haine du plaisir dans le puritanisme anglais (Revue des Deux-Mondes, i9ii, lo avril). 2. Institution chrestienne, 1. III, ch. xxiv. n. 14.
dant, peut-être parce que tout ce fatalisme farouche a son correctif dans un autre fatalisme consolateur. « Si nos bonnes œuvres ne servent à rien, à quoi pouvons-nous voir que nous sommes justifiés? A ce signe : quand nous croyons être participants de cette justice par la seule foi. » L'homme croit être justifié par la justice du Christ : cela suffit, il l'est. Et cette justification est inamissible. Les bonnes œuvres ne la donnent pas, les péchés ne l'enlèvent point. On est prédestiné ou on ne l'est pas.
Et ainsi, par un retour imprévu, mais logique, Calvin met à l'aise ceux qu'il semble mettre à la gêne. L'excès d'austérité mène au relâchement, comme le prétendu contact immédiat de l'âme avec le Christ aboutit à ne plus croire au Christ.