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II. — La Contre-Réforme

Le recueil catholique. — L'apostasie protestante devait provoquer dans l'Eglise une secousse et un réveil.

Ce qu'on put voir d'abord, ce fut une grande lutte usque ad effusionem sanguinis sur les frontières, un vigoureux effort pour enrayer le mouvement de révolte et reconquérir les terrains perdus. Deux ordres religieux nouveaux surtout se distinguèrent dans ces dangereuses missions : les Capucins et les Jésuites. Une des spécialités de ces derniers était l'éducation, et c'est par leurs collèges surtout qu'ils rétablirent le catholicisme en nombre de villes où il semblait perdu ^ Le résultat fut un arrêt et même un recul dans la marche du protestantisme.

En même temps, un vigoureux travail s'accomplis-

1. Sur les collèges des Jésuites en Allemagne, Janssen, L' Allemagne

sait au sein même de l'Église. C'était la réforme si longtemps attendue.

Dans l'ordre intellectuel, elle s'opérait par l'essor donné aux fortes études théologiques et par l'ouverture de domaines intellectuels nouveaux. Quand l'Église, au concile de Trente, eut, par ses canons dogmatiques, affirmé plus clairement, et avec des précisions nouvelles, son antique croyance, elle laissa le champ ouvert aux travailleurs. Bientôt, la nécessité de répondre aux docteurs protestants qui cherchaient dans l'Église primitive les lointaines racines de leur dogme d'hier, créa l'histoire ecclésiastique '.Annales de Baronius (1588-1607). La nécessité de les suivre dans leurs chicanes de textes scripturaires amena l'apparition de la critique biblique : Maldonat, Commentaires (1596-1597). La nécessité de réfuter leurs objections de toutes sortes sans cesse renaissantes, surtout relativement à la constitution de l'Église et au pouvoir des papes, força les théologiens à creuser plus avant certains sillons, à établir sur des bases assurées les traités de Ecclesia, de Summo Pontifice^ et à regarder de plus près les rapports de l'Église et de l'État : Bellarmin, Controi>erses (1587). La nécessité de vérifier les bases mêmes de l'édifice théologique, plus profondément miné par l'hérésie nouvelle que par aucune secte médiévale, fit apparaître, à l'état de science distincte, « la logique spéciale de la théologie^ » : Lieux théologiques de MelchiorCano (1563).

et la Réforme, t. IV, p. 415, 473-479, etc.; — B.Duhr S.h,Gesc/iichte der Jesuiten in den Lândem deutscher Zunge, t. I, Fribourg-en-B., 1907; A. KuoEss, Geschichte der Bôhmischen Provinz der Gesellschaft Jesu, t. I, Vienne, 1910.

1. Cf. A. Gakdeil g. p., La notion, du lieu théologique, Paris et Kaiii,

Le besoin de préciser, en face du calvinisme, la doctrine catholique touchant la grâce et la liberté, donna naissance aux systèmes, âprement concurrents, de Molina [Concordia, 1588), de Suarez, et de l'école dominicaine, représentée surtout par Banez. L'école scotiste semble rejetée dans l'ombre, parmi ces ardents débats sur la grâce actuelle [de Auxiliis) ; en réalité, par réaction contre le prétendu augustinisme de la réforme, à peine mitigé par Baius et Jansénius, la conception scotiste des rapports entre la nature et la grâce (surnaturel quoadmodum] s'introduit jusque dans les écoles adverses pour régner dans les systèmes d'un bon nombre de théologiens orthodoxes, du xvi^ au XIX® siècle.

Cette restauration, si admirable qu'elle fût dans son ensemble, ne sut pas éviter toute hésitation ni tout tâtonnement. Par crainte de laisser entamer par la plus légère fissure la citadelle catholique, par scrupule d'ajouter à l'émotion des âmes chrétiennes, après la scission protestante, les théologiens défendirent l'héritage du passé sans toujours prévoir d'un regard assez net les sacrifices inévitables, sans toujours distinguer— particulièrement dans l'aristotélisme — les fondements durables et les abris provisoires. La condamnation de Galilée est l'exemple le plus connu de ce conservatisme, excessif sur quelques points. On sait comment le système du chanoine Copernic, repris et défendu par l'astronome florentin, fut censuré parla congrégation du Saint-Office. La question, certes, méritait réflexion : en substituant l'héliocentrisme au géocentrisme, Galilée ne proposait rien moins qu'une révolution dans le monde des idées ; ce qui rendait le débat encore plus émouvant, c'est qu'il débordait

le domaine purement scientifique. Les théologiens craignaient, en adoptant l'opinion nouvelle, de compromettre devant le protestantisme aux aguets la vérité littérale de la Bible, les philosophes se défiaient d'un système qui semblait infirmer la valeur de nos perceptions immédiates; théologiens, philosophes et profanes ne pouvaient se défendre d'un certain malaise à la pensée que la terre n'étant plus le centre du monde physique, la dignité de l'homme paraissait amoindrie, et la Providence de Dieu sur l'humanité, moins visiblement empreinte de prédilection particulière. Un triple problème se posait donc à nouveau : problème de l'interprétation de l'Ecriture en matière scientifique, problème de la valeur de la connaissance sensible, problème de la finalité du monde. Devant une conception, encore hypothétique, qui imposait aux esprits un tel revirement, le Saint-Ofiice préféra l'excès de la prudence à un risque de témérité. Sur l'heure, la condamnation de Galilée confirma dans leur quiétude beaucoup d'âmes que troublait la perspective d'une brusque adaptation à des cadres nouveaux. Pourtant cet avantage immédiat ne compensait pas de plus lointains déficits. La sécularisation des sciences, qui était déjà fait accompli pour des esprits tels que l'aventureux Giordano Bruno et François Bacon, alla s'accélérant ; savants et scolastiques poursuivirent leurs études, sans que le contact s'établît de façon permanente, avec échange mutuel des trésors acquis. Ce fut au détriment des deux ordres de connaissances, mais surtout de la philosophie aristotélicienne : celle-ci, que ne stimulait plus la nécessité d'intégrer dans sa synthèse les découvertes nouvelles, laissa lentement décliner cet

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esprit de souple compréhension, qui avait fait au XIII® siècle son succès et sa gloire.

Dans Tordre disciplinaire et moral, le point de départ de la réforme est encore le concile de Trente, et le grand agent d'exécution en Italie, saint Charles Borromée. Nous renvoyons pour le détail aux histoires de l'Eglise. Notons seulement qu'on a pu écrire tout un livre sur l'influence littéraire du Concile \ et l'on entend assez que l'influence s'est exercée dans le sens de la sévérité. Les arts plastiques eux-mêmes s'en sont ressentis ; entre l'art païen de la Renaissance et l'art exubérant de la fin du xvii» siècle, entre celui de Raphaël et celui de Berni, s'étend une période d'art austère et triste, puissant et nu, celui de la Contre-Réforme 2.

Mais il y avait autre chose à faire encore qu'à poser des lois, il fallait renouveler l'esprit qui en assurerait l'exécution cordiale et convaincue. Aux instincts de sensualisme et de révolte qui eussent perdu l'Église, si l'Église n'était immortelle, il fallait opposer l'esprit de sacrifice et de discipline. L'Espagne, d'où sortiraient les meilleurs théologiens et exégètes de la contre-réforme : Suarez, Molina, Banez, Cano, Maldonat, serait aussi excellemment féconde en rénovateurs spirituels. Le royaume qu'Isabelle de Castille et Ferdinand le Catholique venaient d'unifier et de libérer à tout jamais du joug musulman, était digne d'une telle gloire. Alors qu'en Allemagne la chrétienté s'émiettait, que par

4. Dejob, De l'influence du Concile de Trente sur la littérature ti les beaux-arts chez les peuples catholiques, Paris, 4885.

2. Marcel Ueymond, L'art de la Contre-Réforme, dans la Revue (h% Deux-Mondes, 4S mars et l" juillet 4944.

la paix d'Augsbourg — ratifiée et amplifiée au siècle suivant par le traité de Westphalie — le protestantisme vainqueur faisait prévaloir dans le droit germanique le fameux principe cujus regio, ejus religio, et, sans souci du libre examen et des droits de la conscience individuelle, liait les sujets à la foi mobile des princes, alors qu'en Angleterre Henri VIII et Elisabeth, à force de persécutions sanglantes, constituaient une église strictement insulaire, l'Espagne, tenue en haleine plusieurs siècles durant par les croisades contre les Maures, devait garder, sous une autorité forte jusqu'à la rudesse, sa ferveur de catholicisme. Une floraison d'apôtres et de saints couronna cette fidélité au Christ et à l'Église. C'est en terre espagnole que naquit le grand missionnaire des Indes et du Japon, saint François Xavier. C'est aux ports d'Espagne et de Portugal que les caravelles embarquèrent les premiers convertisseurs des nouveaux mondes découverts par Colomb et Gama. C'est aussi l'Espagne qui devait présenter à la vieille Europe deux des plus purs modèles d'esprit catholique : Ignace de Loyola et Thérèse d'Avila.

Saint Ignace de Loyola. — Le parallèle est classique qui oppose le fondateur de la Compagnie de Jésus et Luther : le champion de l'autorité et de la règle se dresse en face du révolutionnaire ; en face du partisan de l'individualisme religieux et du libre examen, le fils très dévoué de « notre sainte Mère l'Église », le directeur qui, dans ses Exercices spirituels^ donne des règles « afin de suivre, comme nous devons, la pensée vraie de l'Eglise militante », le fondateur d'ordre qui impose aux profès de sa

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Compagnie le vœu spécial d'obéissance an pape. Cet ordre, fortement organisé, à la fois de discipline stricte et de souple mobilité, était l'antithèse même de l'anarchie luthérienne. Il se répandit spécialement dans les pays où la lutte était plus vive et où l'on pouvait encore regagner le terrain perdu. En même temps, sur les terres catholiques, il déclara la guerre aux aspirations plus ou moins schismatiques des gallicans et autres étatistes, qui, sous couleur de nationalisme, sans rompre avec l'unité essentielle, gardaient cependant, à Tégard de Rome, une attitude de défiance qui rappelait Constance et Bâle. Tenants convaincus de l'autorité pontificale, les Jésuites attirèrent dès lors sur eux les traits de quiconque haïssait ou simplement négligeait le pape. Or cette attitude de dépendance se combine avec une très originale liberté d'allure. D'esprit éminemment compréhensif, Ignace entend bien ne rien mépriser, ne rien exclure des trésors religieux que le passé chrétien fait dériver jusqu'à lui, mais en même temps il devine et prépare les meilleures des acquisitions de l'avenir. En doctrine, il loue la scolastique, mais aussi il recommande la théologie positive. En spiritualité, c'est la même plénitude d'esprit chrétien qui, tout en gardant l'héritage traditionnel, sait renouveler le présent. Sacrements, reliques, jeûnes et abstinences, invocation de la Sainte Vierge et des Saints, pèlerinages, offrandes de cierges et chemins de croix, tout ce que les protestants d'alors et d'aujourd'hui regardent comme «particulièrement catholique^ », est amoureusement conservé; rien

1. L'expression est d'un converti, M. Albert de Ruville, Retour à la sainte Église, trad. Lapeyre, Paris, 1910, p. 164.

n'est sacrifié, minimisé, tronqué, tout est loué et recommandé. Et d'autre part cet attachement aux pratiques et aux formes traditionnelles de la piété s'allie à une grande largeur spirituelle. Nous devons ici reprendre et pousser l'antithèse entre saint Ignace et Luther. Fils du même siècle, et, quoiqu'en des sens divers, grands initiateurs religieux, ils ont un principe commun, celui que beaucoup à leur époque réclamaient par réaction contre certaines tendances de l'époque précédente. C'est que la grâce n'est pas liée à telle ou telle pratique déterminée, ou, si l'on peut ainsi dire, à l'élément matériel des œuvres, sans préjudice, bien entendu, quand il s'agit d'Ignace, de ce qu'exige la doctrine catholique sur les sacrements.

Le moyen âge, assurément, n'avait pas ignoré que ce qui plaît à Dieu dans l'œuvre pie, ce n'est pas l'action en soi, mais l'intensité de l'amour qui l'anime. On ne peut nier cependant qu'il n'y ait eu parfois un attachement excessif au matériel de l'acte. L'importance attachée au moyen risquait d'étouffer la pensée de la fin, elle pouvait contredire pratiquement la « loi de liberté » proclamée par saint Paul, « omnia vestra sunt y) , Cette tendance alla jusqu'à l'hérésie. Nous avons noté déjà cette espèce de radicalisme évangélique qui réduisait le christianisme à l'observation littérale du sermon sur la montagne et des avis donnés par le Christ aux apôtres partant en mission. Sous sa forme extrême, ce radicalisme a été condamné. Il consistait à prendre à la lettre, et à l'appliquer de même, le texte de l'Evangile. Mais ce littéralisme excessif n'est pas absent des meilleurs mystiques. Il semble qu'on en retrouve quelque cliose

jusque dans saint Bernard, quand il a l'air d'identifier la voie des conseils, c'est-à-dire pratiquement la voie monastique, avec la voie du salut ^ De même dans le monde franciscain: qu'on lise en ce genre l'opuscule de saint Bonaventure sur les Sandales des apôtres'^. Les controverses qui si longtemps ont divisé l'ordre séraphique,sur la façon d'entendre la pauvreté, ne s'inspiraient-elles pas du même littéralisme ? Prendre la lettre et oublier l'esprit, s'attacher au matériel de l'acte au risque de négliger l'âme, la tendance était assez forte pour qu'un jour ou l'autre se produisît une réaction.

Elle se produisit au seizième siècle. Sans doute, ce qu'on réclamait avant tout, c'était la restauration d'une autorité qui sût se faire respecter, la suppression d'abus comme le trafic des indulgences, la réforme du clergé. Mais, en même temps qu'ils formulaient ces vœux, nombre de chrétiens aspiraient à dégager leur vie spirituelle. Ils sentaient que, pour avoir l'esprit plus au large, on n'en vivait pas moins évangéliquement. La parole qu'ils attendaient vint sous deux formes, celle du Sermon sur les bonnes œuvres, celle des Exercices spirituels pour ordonner sa vie sans se décider par aucune affection déréglée. De part et d'autre, on disait : la grâce n'est pas liée essentiellement à telle ou telle œuvre déterminée ; l'Evangile ne consiste pas en telle ou telle pratique matérielle. Mais, cela posé, la divergence

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