Cf. sainl Ber:<ard, lettre CXI
2. Érlition de Quaracclii, t. Vllf, p. 386 sqq. — On n'a aucune roisoii sérieuse, disent les éditeurs, de douter de J'autheniiciié de cet opuscule; en toute hypothèse, il reproduit certainement la pensée du saint.
éclatait immédiatement entre Ignace et Luther. Les moyens, disent-ils tous deux, n'ont pas de valeur surnaturelle propre. Donc, conclut Luther, ne vous en préoccupez pas. Donc, conclut Ignace, occupez-vous-en pour choisir les meilleurs et les plus efficaces ; examinez leur valeur naturelle et ne vous déterminez qu'ensuite. Luther devait dire, pour être pleinement conséquent, que la grâce n'a rien à voir avec la nature : cela, Calvin le déclare assez nettement et les Jansénistes le répéteront en sourdine, traitant de pélagien quiconque découvre un peu de bien dans la nature pécheresse. Ignace, lui, écrit que les dons de nature viennent de Dieu, que la grâce leur est sympathique, qu'elle peut pénétrer, animer, surnaturaliser tout ce qui reste de sain en nous. L'un devait donc prêcher le mépris absolu de la nature, et condamner l'emploi des moyens naturels ; l'autre conseiller l'utilisation de la nature, l'usage raisonné des moyens naturels. Le luthéranisme et le calvinisme supposent la nature corrompue dans son fond : Dieu peut bien recouvrir l'homme d'une justice nominale et extrinsèque, il laisse l'âme à sa misère. Donc, pas d'union possible entre nature et grâce. La conséquence de ce pessimisme, conséquence une fois de plus inattendue, mais logique, sera que, sous la puissantcpoussée de vie qui déjà se manifeste dans le monde moderne, sous l'influence aussi du courant naturaliste dont nous avons parlé, l'on en viendra à proclamer l'autonomie de l'ordre naturel. Ignace, au contraire, qui d'ailleurs n'estici qu'une voixparmi les voix catholiques, suppose, beaucoup moins dans ses alfirmations de théorie que dans sa manière de faire , de gouverner, de diriger l'apostolat des siens, la totale
pénétrabilité du monde humain par la grâce, du naturel par le surnaturel.
Le type particulier de vie religieuse qu'Ignace a inauguré (pas de chœur, pas d'habit monastique, pas de mortifications réglées, prescrites à tous, application aux ministères les plus variés et aux études les plus diverses, etc.), illustre assez bien ce trait de son esprit que nous voulons faire ressortir. « L'esprit qu'il désirevoirenceuxdelaCompagnie, écrivait son secrétaire, ne devrait pas, sipossible,leur faire trouver un moindre sentiment de dévotion en n'importe quelle œuvre de charité et d'obéissance, que dans l'orâison et la méditation... Ils doivent s'efforcer de trouver Dieu dans toutes les choses qu'ils font... En fait d'études libérales, il n'en rejette aucune, ni la poésie, ni la rhétorique, ni la logique, ni la philosophie morale ou naturelle, ni la métaphysique, ni la mathématique'. « C'est la même largeur d'esprit qui le fit hésiter à donner des règles à son ordre, confiant qu'il était dans cette règle vivante que devraient être les supérieurs pour leurs religieux, et surtout dans la direction intérieure de l'Esprit-Saint. Celles qu'enfin il rédigea supposent partout ce double principe : avant tout l'àme doit être unie à Dieu par un complet abandon aux intérêts de sa gloire ; — mais, ce fonment une fois posé, employé?^ le meilleur moyen^ ce sera faire Vœiivre la plus parfaite.
Nous ne faisons pas ici un portrait de saint Ignace ; nous laissons de côté bien des traits de sa physionomie : une seule chose nous intéresse, la direction
1. Lettres de saint Ignace, lettre 85 (éd. Baoïx) ;— édition de Madrid, 1873, Carias de San Ignacio de Loyola, t. II, p. 35» et sqq.
nouvelle donnée par lui à la vie intérieure, à la piété. Newman estimait qu'entre tous les saints, trois grands « patriarches », ou « pères nourriciers », avaient exercé sur la vie de l'Église une influence prépondérante : Benoît, c'est-à-dire la poésie; Dominique, c'est-à-dire la science; Ignace, c'est-à-dire la prudence, la connaissance exacte et utile du cœur humaine Quoi qu'il en soit des autres patriarches, et de saint François qu'on s'étonne de ne pas voir nommer ici, la prudence est bien la caractéristique de la vie spirituelle selon saint Ignace. Ajoutons-y, pour l'exécution extérieure, l'esprit de discipline, et nous aurons, dans la phase moderne de l'histoire de l'Église, la part qui revient au fondateur de la Compagnie de Jésus.
Du reste, Ignace n'est pas seul. C'est l'erreur des adversaires du catholicisme de ne voir, dans les derniers siècles, que le Jésuitisme ; et ce serait se tromper que de rapporter au seul Ignace le changement qu'on peut remarquer alors dans la spiritualité et le gouvernement catholiques. Tout entier, le concile de Trente accuse le besoin de resserrer la discipline et d'organiser l'obéissance. Quant à l'esprit de liberté, c'est en passant par l'âme de saint François de Sales qu'il prendra sa forme la plus aimable et la plus populaire. Reste que \ indifférence que prêche l'auteur de V Introduction àla vie ^eç>ote suppose 1' « indifférence »
1. « D'un commun accord, la palme de la prudence religieuse, au sens aristotélicien de ce mot compréliensif, appartient à l'école de religion dont saint Ignace est le londaieur. » Newman, Historical Skelches, t. II, The missio7i of saint Benedict, p. 3G9. —Les pages 36G et sqq., où Newman développe celte comparaison des trois patriarches, sont d'un maître en psycliologie religieuse : elles eu apprennent plus que bien des gros volumes. Les mêmes considérations sont reprises dans les Sermons on varions occasions, sermon XII.
inculquée à la première page des Exercices, de même que la discrétion salésicnne suppose la prudence d'Ignace.
Sainte Thérèse. — Aussi bien, l'esprit de sagesse est partout dans la génération de saints que TEglise en ce temps-là produisit, comme pour répondre aux scrupules pharisaïques des révoltés en face des abus du papisme. L'esprit impulsif du moyen âge a encore çà et là de vigoureuses poussées. Mais il n'est que d'étudier sainte Thérèse pour voir l'union exquise de la prudence et de la simplicité. Elle est peut-être, parmi les saintes de l'Eglise, à la fois la plus humaine et la plus divine, admirable par la fusion complète du sens pratique, de l'héroïsme et de la plus sublime contemplation ^ Elle est celle qui achantéses «exta-
1. C'est ici le lieu de dire quelques mots de la mystique. « Mysticisme », dans l'usage courant,a presque autant d'extension que» sentiment religieux ». La mystique strictement diteest bien autre chose. Ce mot s'applique à un ensemble de phénomènes spécifiquement définis, éprouvés et signalés au passage par un grand nombre de contemplatifs en différents siècles, mais nettement distingues et soigneusement décrits par sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, qui sont les grands classiques de la mystique. L'essentiel de l'cUat mystique consiste dans une connaissance de Dieu reçue passivemeut dans l'ême, connaissance quasi expérimentale, différente non seulement quant au degré, mais quant au genre, de celles que peut procurer l'exercice naturel de l'intellect, etaceompagnée d'une adhésion amoureuse toute ditTérente aussi de celle de l'oraison ordinaire. Il y aquatre principaux degrés dans l'oraison mystique ou • contemplation infuse » : la quiétude, Vunion simple, ïextase et le mariage spirituel. On se tromperait du tout au tout en réduisant la mystique aux visions corporelles ou Imaginatives et aux révélations de choses pariiculifres (pro|)héties, vision à distance, connaissance des cœurs, etc.). Ces phénomènes ne sont qu'accessoires dans la vie mystique. Plus secondaires encore sont les effets produits sur le corps du contemplatif : phénomènes d'insensibilité, de léviiaîion, etc. Ce qui est essentiel, c'est la connaissance quasi expérimentale et l'amour. On trouvera une abondante bibliographie et d'excellentes études descri[)tives dans A. PocLAiN, Des Grâces d'oraison, traité de théologie mystique, 6" éd., Paris, 1909.
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ses de douleur », tout comme ses «extases de joie » , dans la célèbre glose « Je me meurs de ne pas mourir » ; mais elle est aussi la fondatrice au courage indomptable et simple, à Finfaillible bon sens, qui parcourt l'Espagne en établissant ses « petits monastères », au milieu de mille difficultés. Persécutions et maladies l'assaillent, et cependant elle garde une gaîté admirable avec des touches délicieuses d'humour. Elle a celade commun avec saint Ignace, outre son inébranlable attachement à la foi catholique, qu'elle estime franchement, qu'elle admire même les talents naturels. « Seigneur », dit-elle à Dieu en lui parlant d'un religieux dont les qualités lui plaisent, le dominicain Garcia de Toledo, « Seigneur, il est bien fait pour être de nos amis! » Ribera, son biographe, qui l'a connue, assure qu'elle était « extraordinairement amie des personnes de bon entendement^ »; ce goût transparaît d'ailleurs presque à chaque page de ses écrits et de sa correspondance. Là se rapporte encore l'estime singulière qu'elle fait des théologiens et de la théologie, trait d'autant plus remarquable chez la grande mystique, qu'elle se rendait parfaitement compte de la supériorité de ses propres lumières infuses, sur toutes les connaissances acquises par concepts etdiscours : mais elle voyait aussi nettement que ces grâces gratuites, supérieures en leur essence à la science scolastique, n'étaient pas faites, en règle générale, pour la suppléer. Elle-même d'ailleurs avait reçu le don d'expliquer et de communiquer la sagesse.
1. KicEi'.A, Vie de sainte Thérèse, 1. IV, c. 24 (Paris, 1884, t. II, p. 310). Tout le !«'■ ciiapitre ;iu livre IV de Ribera est à lire, si l'on veut se faire une idée juste de la manière dont sainte Tliérèse envisageail les 1 apports de la nature et du surnaturel.
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C'est la grande maîtresse de la vie mystique ; ses écrits font autorité en cette matière plus encore que ceux de saint Alphonse en morale ou que ceux de saint Thomas en théologie. On la représente parfois avec le bonnet de docteur à ses pieds. Son ascèse d'ailleurs n'est pas moins sûre que son discernement des grâces d'oraison.
Latine et castillane on ne peut plus, sa sensibilité est toute catholique. De l'Église, tout lui plaît. Elle jouit presque incessamment delà vision intellectuelle delà Trinité, mais elle fait grand cas de l'eau bénite. Son incomparable liberté d'esprit ne souffre pas de la vie très dure qu'on mène au Carmel réformé. La plus petite des vérités catholiques lui est plus chère que sa vie. Elle renoncerait à toutes ses grâces surnaturelles si elle les trouvait contraires à un iota de la sainte Ecriture. « Les hérésies, écrit-elle encore, me désolent souvent, et chaque fois que j'y pense, pour ainsi dire, il me semble que c'est le seul malheur à déplorer. » « Enfin », disait-elle sur son lit de mort d'un air satisfait, « enfin, je meurs fille do l'Église. » Dans toute l'histoire de cette Église, il n'y a pas peut-être, depuis saint Irénée, de figure plus excellemment catholique que celle-là. Qui veut connaître l'esprit du catholicisme n'a qu'à lire sainte Thérèse. On peut faire mieux, au reste, car sa race n'est pas éteinte, et une conversation aux grilles d'un Carmel fait peut-être mieux connaître que tels et tels livres allemands, « l'essence du christianisme o .
Saint Ignace et sainte Thérèse sont parmi les plus originaux entre les saints du xvi^ siècle. Mais il y en a beaucoup d'autres. Presque tous les pays ont eu
alors leur renouveau de vie surnaturelle, et il est plus facile que jamais d'étudier la sainteté dans la pleine lumière de l'histoire. Réformateurs de l'Eglise et du clergé, Pie V et Charles Borromée; fondateurs etréformateurs d'ordres religieux, Pierre d'Alcantara, Jérôme Emiliani et vingt autres; docteurs de la mystique, Jean de la Croix ; héros de l'apostolat lointain, François Xavier et ses disciples, des centaines de martyrs; héros de l'apostolat en pays protestant, Canisius, Campion, Fidèle de Sigmaringen; héros de la charité, Jean de Dieu, Camille de Lellis; organisateurs de l'enseignement, Angèlede Merici, Pierre Fourier,... et la liste est loin d'être épuisée.