Denzinger-Bannwart, n. 1501 et sqq
LA RE Lï fi ION CHRETIENNE. Ô19
Baïus et Janséniiis, comme Calvin, regardaient en arrière, et prétendaient, sur les questions délicates de la prédestination et de la grâce, s'en tenir aux théories de saint Augustin, telles du moins qu'ils les interprétaient. Déjà les fondateurs du protestantisme avaient singulièrement abusé des formules du grand docteur. De ce saint Augustin de contrebande, le théologien de Louvain, puis l'évêque d'Ypres, puis l'oratorien Quesnel parvinrent à extraire un christianisme pessimiste , à peine moins brutal que celui de Calvin, et qu'ils donnaient pour le christianism.e primitif authentique ^ .
Les points originaux du système de Jansénius étaient les suivants : « Certains commandements de Dieu ne peuvent être accomplis par les justes selon leurs forces présentes, malgré leur bonne volonté et leurs efforts, et il leur manque aussi la grâce qui les leur rendrait possibles; — dans l'état présent de nature déchue, on ne résiste jamais à la grâce intérieure; — dans Tétat de nature déchue, agir nécessairement n'ôte pas la liberté qu'il faut avoir pour mériter et démériter; il suffit de ne pas agir forcément ; — c'est une opinion semi-pélagienne, de dire que le Christ est mort ou a versé son sang pour tous les hommes sans exception. » Autant de propositions déclarées hérétiques par Innocent X.
On sait quels flots d'encre elles ont fait couler, quels troubles profonds elles ont causés, surtout en France. Troubles d'autant plus graves que, par une tactique nouvelle, mais qui devait être imitée, le
1. PoRTALiÉ. article Aug\(stinianisme., Dict. de Théol. catJwL, t. col. 25'i6.
jansénisme prétendait rester dans l'Eglise malgré l'Église. Il fut condamné cependant. Après Innocent X en 1653, Alexandre VII en 1656 et 1664, Alexandre VIII en 1690, Clément XI en 1705 et 1713, et enfin Pie VI en 1794 poursuivirent l'irréductible hérésie ^ Or, en le condamnant, ils atteignirent par contre-coup quelques conceptions augustiniennes, exclusives et resserrantes, sur la vie de la grâce, et firent prévaloir dans l'enseignement théologique la conception scolastique, plus large, plus conforme à l'enseignement des Pères grecs, et qui met au premier plan, dans l'œuvre surnaturelle de la grâce, non pas la guérison de l'homme pécheur et l'excitation actuelle au bien moral, mais l'élévation et la divinisation de la nature humaine, effet d'un don de Dieu tout gratuit (la « semence » divine, qui constitue le fds de Dieu chez saint Jean).
D'ailleurs, à l'intérieur même de l'orthodoxie catholique, des divergences graves, antérieures au jansénisme, persistèrent après lui. Les deux principales doctrines sur la grâce sont celles des thomistes (dominicains) et des molinistes (jésuites). Les premiers, plus loin de Pelage, visent surtout à mettre en relief la causalité divine et son indépendance absolue ; les seconds, plus loin de Calvin, sepréoccupent davantage d'expliquer la liberté humaine.
Il est très notable que, malgré le respect universel professé alors pour les saints Pères et spécialement pour le plus grand de tous, l'évêque d'Hippone, l'Église n'ait pas craint de condamner dans Baïus et
1. Detszinger-Bannwart, Enchiridion, 1092-1096, 4098-1099, 1289-1321, etc., 1501-1599.
dans Quesnel des propositions qui se trouvent en propres termes chez ce Père. Elles sont condamnées, sans doute, selon le sens que leur donnent ces docteurs ; le procédé n'en atteste pas moins une grande liberté d'allure. Il montre quelle conscience le magistère ecclésiastique avait de son autorité pour passer ainsi par-dessus les plus grands noms. L'esprit janséniste était bien autre : Alexandre VllI dut condamner une proposition d'après laquelle, « du moment qu'on trouve une doctrine clairement établie dans saint Augustin, on peut absolument la tenir et l'enseigner, sans s'inquiéter d'aucune bulle pontillcale ^ » .
Les controverses jansénistes eurent un autre résultat : il devint constant dans FÉglise que le magistère suprême du Pape porte non seulement sur les questions de droit (« telle proposition est hérétique »), mais encore sur des questions de fait (« telle proposition résume exactement la doctrine de tel auteur »). La pratique ancienne de l'Eglise avait toujours supposé ce pouvoir, mais après qu'Alexandre VII et Clément XI eurent condamné la fameuse distinction du fait et du droite ilfallut le reconnaître explicitement et l'autorité pontificale s'en trouva fortifiée^.
Défaite des archaïsants. — Ce n'est pas tout. Non seulement le système janséniste proprement dit fut réprouvé, mais la direction générale des esprits aiguilla, sur un point de première importance, contrairement aux désirs des archaïsants les plus orthodoxes. Un Petau, un Bossuet, un ïhomassin