‹ ChristusChapitre 275 sur 284 · Summa Theologica, 3» P., Q. 59, ait · texte numérisé non relu

Summa Theologica, 3» P., Q. 59, ait

en théorie et en fait, la mise à l'ordre du jour du programme ternaire : Liberté^ Egalité, Fraternité, certains catholiques y ont vu un assez bon résumé des enseignements de l'Évangile. Ils ont proposé de « baptiser », sinon la Révolution, du moins les tendances principales que le mouvement révolutionnaire a — brutalement, sans piété, sans respect, — mais efficacement fait prévaloir. Allant plus avant, ils ont prétendu arracher aux hommes d'illusion qui avaient rédigé \d. Déclaration des Droits de l'homme, des principes indûment revendiqués par eux, et qui ne seraient, à les bien entendre, que l'essence du christianisme catholique.

Au rebours, des critiques plus pénétrants n'ont pas cessé de dénoncer, dans le triple formulaire, le premier terme comme équivoque, le second comme positivement néfaste. « Liberté pour tous et pour tout, sauf pour le mal et les méchants », rectifiait Garcia Moreno. Liberté dans l'exercice de tous les droits; répression ou, si l'on ne peut l'exercer sans un plus grand mal, tolérance précaire et limitée de l'erreur et du scandale. Fraternité entendue au sens de saint Paul, dans le domaine spirituel ; et, dans le domaine social, effort vers une justice plus sévère, une charité plus généreuse et plus tendre. Mais, au nom même des libertés vénérables, au nom de la justice et de la charité bien comprises, guerre à Fégalitarisme niveleur et jaloux ! Aveugle gaspilleuse des trésors acquis, injuste appréciatrice de forces, de vertus, de valeurs inégales, destructrice automatique des élites, des autorités, des expériences humaines, cette détestable chimère doit être exterminée sans pitié.

Entre ces adversaires d'un loyalisme pareil, mais d'une clairvoyance inégale, rattitude de l'Eglise n'a rien d'hésitant, ni d'embarrassé. Généreuse aux intentions et aux personnes, disposée aux tolérances de fait, refusant de s'inféoder à aucun parti, à aucune forme de gouvernement, elle s'est nettement prononcée, en droit, pour les seconds contre les premiers. Si les principes évangéliques, gardés et interprétés par l'Eglise, ont en eux une puissance indéfinie de renouvellement et de vie ; s'ils peuvent ramener l'ordre social, donner aux peuples plus de paix, plus de prospérité, plus de joie profonde, ce n'est pas en développant, ou même en dépassant, les « dogmes » promulgués en 1789. C'est en les refoulant plutôt. C'est en substituant à ces principes directeurs, gros d'équivoques, d'injustices, d'abus, les idées divines et naturelles qui leur sont opposées^. Vérités dont la connaissance ne suffit pas à elle seule pour éliminer des abus invétérés, plier des volontés rebelles, faire conspirer harmonieusement des intérêts divergents et égoïstes, — mais dont la méconnaissance rendra les réformes précaires, stériles les efforts les plus intelligents. Vérités sur lesquelles reposait Tordre ancien des choses, celui de la « chrétienté ». On ne peut lire les encycliques de Léon XIII sans en être frappé : cet ordre social chrétien qu'il appelle de ses vœux, et dans lequel il voit le salut de l'Europe et du monde, il pense qu'il a déjà existé, qu'il a régné en Europe, nonobstant les lacunes, les insuf-

i. Il faudrait transcrire ici tout le Règlement fondamental de l'action populaire chrétienne, formé de paroles de Léon XIII et promulgué par Pie X le 18 décembre 1903 [Actes de S. S. Pie X, Paris, îi, rue Bavard, t. I, p. 109-112). Voir spécialement les trois premiers articles, qui définissent la vraie et la fausse égalité.

fisances, les inconséquences qui le frustrèrent trop souvent de ses fruits naturels, jusqu'à la prétendue Réforme du xvi® siècle, mère de la philosophie fausse du xviii^^. En termes magnifiques. Pie X affirme à son tour que « la civilisation n'est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est; c'est la civilisation chrétienne, c'est la cité catholique. 11 ne s'agit que de l'instaurer et de la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins ».

La conception du Royaume de Dieu que nous venons d'esquisser, est nouvelle en ce sens que l'Eglise a pris, de sa mission sociale, dans ce que l'Evangile appelle « le siècle présent », une conscience plus profonde et plus sentie. Elle n'est pas, pour autant, une « nouveauté » sans racines dans la tradition la plus authentique 2, ou supplantant les conceptions anciennes. L'Eglise croit toujours à l'avènement glorieux qui clora l'histoire, et « dissoudra ce siècle en poussière » ; elle chante et croit toujours : « J'attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. » Elle dit toujours : « Que votre règne arrive » en comprenant : « sur la terre comme au ciel » .

Cependant la mise en une lumière plus vive du

i. Voir spécialement l'Encyclique Immoriale Dei, éd. citée, t. II, p. 155 et suiv.

2. Lorsque Léon XIII, dans l'Encyclique Immoriale Dei, compare l'union de l'Église et de l'État à celle de rame et du corps, il reprend une expression de VEintre à Dio'jnèle : "OTrep I<ttIv èv Guniaxi ^\jyj?\^ -COÛT* elfflv èv xocrfxtp XpicTtavo:... aÙTol cryvé/ouori tôv xoonov (VI, 1, 7).

rôle social de l'Eglise, l'espoir (toujours porté à rapprocher le but), ramertume des luttes et des misères présentes, ont amené, en ces derniers temps, un certain nombre d'âmes ferventes à une sorte de millénarisme atténué. Comme autrefois les perspectives se sont brouillées; quelques-uns des traits qui doivent embellir le « siècle à venir » ont été appliqués au « siècle présent ». Nombre de chrétiens par exemple, en France, après la prise de Rome et l'année terrible, ont attendu, escompté, prédit l'avènement « du grand Pape et du grand Roi », dans le sens d'une restauration soudaine, glorieuse, miraculeuse, que les leçons du passé n'autorisent guère à espérer. L'autorité romaine est intervenue de temps en temps pour condamner certains écrits où cette attente prenait une forme prophétique, et partant dangereuse. Mais Rome n'a jamais condamné le désir et l'espoir d'une plus large effusion de grâce, ramenant des peuples à l'Eglise par un miracle du Saint-Esprit, espoir que Léon XIII a souvent exprimé'. Si l'Évangile et l'histoire nous apprennent qu'il y a parfois dans ces vues.

1. Voir spécialement la lettre Praeclara gratulationis, du 20 juin 1894i avec la belle prière : « Tu vero propera, humani generis servator et parens Jesu Chrisie... Ergo illaberealiquando, atque ostende te multitudini infinitae... » Voir aussi la lettre Parvenu à la 25« année, du 19 mars 1902 : « Dieu assurera à son heure et par ses voiesmysiérieuses le triomphe définitif... Cette éternelle assistance... nous persuadera qu'à l'heure marquée par la Providence et dans un avenir qui n'est pas trop éloigné, la vérité... resplendira plus brillante, et que l'esprit de l'Évangile versera de nouveau la vie au sein de notre société corrompue... Puisse le triomphe de la vérité et delà justice être ainsi hâté dans ce monde,., n etc. A plusieurs reprises, le même Pape considère comme une promesse divine, comme une prophétie réalisable dans le temps, soit la parole : fiet unum ovile et unus pastor, soit la parole : omnia Iraham ad me ipsum.

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d'un optimisme généreux, un peu d'idéal, l'un et l'autre nous encouragent à travailler de toute notre âme pour en réaliser la plus grande partie possible.

Cette façon (absolument pure de tout alliage millénariste) de comprendre et de promouvoir le Règne social de Dieu, s'est traduite au cours du siècle, dans les pays nouveaux ou en immense majorité païens, par une expansion admirable des Missions catholiques. Qu'il s'agît de fournir des cadres aux jeunes églises d'Amérique, d'Australie, de l'Afrique du Nord, ou des apôtres aux noirs de l'Afrique équatoriale, aux vieux civilisés de l'Inde, de la Chine, de rindo-Chine et du Japon, les pays catholiques — France, Belgique et Pays-Bas, Italie et Espagne, Allemagne Rhénane — ont largement donné de l'or, des hommes et du sang. Par la fondation d'œuvres ingénieusement désintéressées, la Propagation de la Foi, la Sainte Enfance, on peut dire qu'un nombre immense de fidèles a aidé les travaux des missionnaires, popularisés d'ailleurs par des récits, des livres, d'humbles revues douées d'une extraordinaire diffusion. Il serait malaisé de dire ce que l'esprit — non seulement apostolique, la chose parle d'elle-même — mais catholique, y a gagné dans nos pays d'Europe; combien d'âmes ont été, à une heure de leur vie, élevées jusqu'aux vues divines de l'Evangile par le contact, la pensée, le rappel d'un martyr, d'un missionnaire, d'une humble sœur en allée auprès des « petits Chinois » !

Moins hardie, moins rapide en ses procédés d'évangélisation que la Mission d'autrefois, beaucoup moins officielle aussi, mal soutenue par les pouvoirs

européens, — trop souvent même contrecarrée par leurs divisions, leur avidité politique ou commerciale, leur impiété ouverte ou sournoise, les vices de quelques-uns de leurs agents, — la Mission du XIX® siècle s'est patiemment établie, lentement recrutée, fortement organisée. Le réseau des nouveaux pêcheurs d'hommes couvre le monde entier, ou de très peu s'en faut. Et si le nombre des convertis déclarés et baptisés reste, absolument parlant, peu considérable, la période des semailles, des tâtonnements, des fondations (la plus difficile, la plus coûteuse en hommes, la plus stérile) est presque partout dépassée. Le mouvement de conversion s'accélère en maint pays et, ce qui vaut peut-être mieux encore, les chrétientés solides et bien instruites autorisent de longs espoirs. Elles ont déjà compté des martyrs dont les actes authentiques ne le cèdent pas aux récits de l'Eglise primitive.

Ce qu'il importe de relever ici, c'est le progrès fait par les Missions dans la voie de l'unité. Le provincialisme religieux, si fatal aux Missions des siècles précédents, a fait place à un « catholicisme » plus effectif, facilité d'ailleurs par la haute direction de la Propagande. Missionnaires de divers pays, d'ordres, congrégations et sociétés diverses, travaillent côte à côte dans des vicariats voisins. La division des territoires prévient les rivalités sans décourager l'émulation ni exclure l'aide mutuelle.

Respectueuse toutefois de ce qui, dans cette unité, peut et doit rester d'harmonieuse diversité, très éloignée du nivellement égalitaire, l'Église Romaine, dans ses efforts incessants auprès des Eglises

Orientales, ne prétend leur imposer ni ses rites, ni ses coutumes, ni sa langue. Si jusqu'à présent des susceptibilités jalouses, des préjugés envieillis, un enchevêtrement inextricable de raisons politiques et de prétextes doctrinaux, ont rendu ces efforts peu fructueux, serait-il juste d'en rendre responsable la grande Église?

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