III. — La piété catholique et la vie intime de l'Église
Il ne serait pas malaisé de rattacher ce qui reste à dire à ce que nous avons dit plus haut du Règne de Dieu. Le caractère social^ si marqué dans l'expansion de celui-ci au xix° siècle, ne s'accuse guère moins dans la piété catholique à cette même époque. Nous en signalerons la prédominance dans les œuvres de bienfaisance, tant des « congréganistes » que des
séculiers ; dans la place que tiennent l'Église et son Chef parmi les dévotions des fidèles : nous le suivrons jusque dans les visions, les apparitions, les manifestations surnaturelles. Mais il y aurait sans doute un peu d'artifice à réduire à ces termes la multiplicité, la complexité des faits : qu'il suffise d'en avoir signalé un caractère commun et souvent dominateur.
La magnifique floraison des « œuvres » catholiques au xix^ siècle est un fait qui a frappé jusqu'aux esprits les plus prévenus : qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en inquiète, il ne faut que des yeux pour le constater. On ne peut penser sans admiration à la somme immense de labeur, d'abnégation, d'esprit de sacrifice, d'amour tout ensemble agissant et tendre qui s'est dépensé (qui se dépense encore) dans les œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle. Des rationalistes avérés, mais sincères, tel Maxime du Camp, ont retracé quelques épisodes de cette prodigieuse épopée ; des pages choisies en sont mises chaque année sous les yeux du grand public par les rapports sur les Prix de Vertu que décerne l'Académie Française. Le rapporteur (il s'est appelé Ludovic. Halévy, Ernest Renan, Pierre Loti, E. M. de Vogué) n'a pas toujours commencé par chercher ses exemples et réunir ses dossiers dans les milieux catholiques : toujours la charité catholique s'est imposée à lui. La bienfaisance exercée parles protestants, les philanthropes indépendants, les œuvres « nonconfessionnelles », en dépit d'encouragements officiels, de ressources parfois énormes, et d'un traitement de préférence, apparaissent un peu comme
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des variétés intéressantes et fragiles d'nn genre nettement chrétien et catholique.
Il est très notable, du point de vue indique plus haut, que la plupart des congrégations fondées au xix^ siècle l'ont été dans un but d'apostolat social. Les œuvres qui visent d'abord au salut ou à la perfection personnelle , comme les congrégations de la Sainte Vierge, se sont peu à peu orientées dans la môme voie. D'autres, telles les associations de la Bonne Mort, chères à nos ancêtres, semblent n'avoir obtenu qu'un faible développement.
Grand au contraire a été le succès des œuvres d'apostolat, et sur tous les terrains. Enumérer même les principales serait sortir de notre cadre : rappelons seulement quelques noms qui en suggéreront d'autres. Apostolat intellectuel : Œuvre des Bons Livres, de Saint-François de Sales, delà Bonne Presse; Guerres- et Leo-gesellschaft en Allemagne et en Autriche ; Catholic Truth Society en Angleterre et en Amérique. Apostolat spirituel, fondé sur les dogmes de la Communion des Saints, de la réversibilité des mérites : Apostolat de la prière, Maisons de retraites, Archiconfréries de Notre-Dame des Victoires, du Vœu National, et tant d'associations similaires. Œuvres d'apostolat surtout charitable : Société de Saint Vincent de Paul, de Saint François Régis (pour la réhabilitation des mariages), fondations d'Adolphe Kolping en Allemagne, de Dom Bosco et de Cottolengo en Italie. Que dire des œuvres de préservation et d'enseignement populaire : ouvroirs, patronages, cercles catholiques, asiles, missions à l'intérieur, catéchismes ? Comme aux grands siècles chrétiens (notamment au xvii®), les laïques prennent
à ces œuvres une large part, quelquefois prépondérante. « L'homme d'œuvres » devient, avec ses hautes vertus qu'accompagnent çà et là de petits travers bien humains, un type connu, respectable et respecté, s'élevant parfois jusqu'à l'héroïsme. Qu'il suffise de nommer, avec Frédéric Ozanam et le Vicomte de Melun, Philibert Vrau et le fondateur des Frères de Saint Vincent de Paul, Léon Le Prévost. L'effectif principal de cette vaste armée continue pourtant de se recruter parmi les chrétiens que des obligations de famille ne ce divisent » pas, selon le mot de saint Paul. Les Ordres anciens refleurissent : moins vite pourtant, semble-t-il, ceux qui s'occupaient surtout aux œuvres de miséricorde corporelle. C'est que les circonstances, les besoins, les formes extérieures de la charité ont changé. Pour soulager ces plaies du vieil Adam, rouvertes ou aggravées par l'égoïsme individualiste du commencement du siècle, soignées sans respect et sans foi par une Assistance officielle, coûteuse et matérialisée, voici des essaims nouveaux qui s'établissent aux environs des vieilles ruches. Ames pures, âmes généreuses, d'un héroïsme sans pose et sans phrases, elles vont à toutes les misères '
Gomme la guêpe vole au lis épanoui.
Le Mihifecistis de l'Évangile leur montre le Christ dans les souffrants. Elles le soigneront donc. Elles retrouveront l'effigie divine dans ces lamentables débris des fautes personnelles, des injustices sociales, des brutalités de la vie que sont les vieillards, et nous aurons les Petites Sœurs des pauvres. Elles ne
reculeront pas devant l'infection des plaies incurables : Dames du Calvaire. Elles seront émues par le sort fait à la famille ouvrière : la mère absente, les enfants abandonnés, les maladies, le chômage : Petites Sœurs de l'Assomption. Elles consoleront de jeunes vies et les orienteront vers le Bien durable : Société de Marie Auxiliatrice. Elles soulageront les membres de l'Église souffrante dans leur étape d'outre-tombe au moyen des mérites amassés au service des pauvres : Auxiliatrices du Purgatoire. Elles iront, vierges, vers les plus méprisées, et apparemment les plus méprisables des créatures : Sœurs du Bon Pasteur. D'autres sont partout : sœurs de charité,, sœurs enseignantes, sœurs hospitalières, sœurs missionnaires ; il y a là tout un monde aux confins duquel nous devons nous arrêter avec respect.
Ce qui intéresse l'historien des religions, ce n'est pas la conduite de ces œuvres, ou leurs vicissitudes : ici comme ailleurs, cette histoire extérieure ne vaut pour lui qu'en tant qu'elle manifeste, et permet de dégager, un esprit intérieur. La disproportion, si évidente et si remarquable dans le cas, entre les ressources humaines d'argent, d'influence, de protections, et l'immensité des résultats obtenus, invite d'ailleurs à chercher la cause profonde de cette fécondité pour le bien. Or l'esprit qui pousse aux œuvres les catholiques du xix* siècle, est un esprit de dévouement social : amour du Christ et de son Eglise, amour du Christ dans son Eglise. « Il faut servir l'Église » ; « il faut se sacrifier pour l'Église » ; « il faut gagner des âmes à Notre-Seigneur »; « il faut l'imiter en sauvant les âmes » ; « il faut vivre pour les autres » ; voilà, semble-t-il, les raisons — très
proches des formules Pauliniennes, quand elles ne les recouvrent pas — qu'on trouve le plus souvent au fond d'une vocation sacerdotale ou religieuse. Le désir d'assurer son salut, de travailler à sa perfection, existe assurément dans ces élus : il n'est pas habituellement le motif déterminant des « vocations » . Il en faut dire autant, toute proportion gardée, de la décision prise par un jeune catholique de consacrer une grande part de sa vie et de son temps aux œuvres de, zèle.
Cette flamme apostolique s'alimente et s'entretient par des habitudes de piété très suivies, très actives. La religion un peu distante qu'avaient léguée aux générations du début du siècle des traditions fort louables de respect, et des restes déplorables de rigorisme janséniste, cède peu à peu la place à une ferveur moins concentrée. Les prières se prolongent, les dévotions se multiplient, les communions se rapprochent jusqu'à devenir fréquentes, voire quotidiennes. Parmi les formes nouvelles prises au xix® siècle par l'amour de l'Eglise, la plus originale est sans doute ce qu'on a nommé « la dévotion au Pape ». L'ensemble d'idées, de sentiments, d'écrits et d'actions que ces mots évoquent n'eût pas laissé d'étonner les contemporains d'Innocent XI ou de Benoît XIV. Ce mouvement se dessina tout naturellement avec la concentration de l'autorité ecclésiastique dont nous avons parlé : les tribulations pathétiques de Pie VI et de Pie VII, les malheurs de Pie IX et son charme personnel y furent aussi pour beaucoup, ainsi que le triomphe, en matière doctrinale, des thèses dites « ultramontaines ». Les caractères de
l'amour religieux que les fidèles portent au Pape ont été assez différents sous les derniers Pontificats, et ces diversités font ressortir d'autant mieux le loyalisme affectueux des masses croyantes.
L'enthousiasme que Pie IX excita en rassemblant autour de Rome les soldats du Pape, s'incarne dans « le zouave pontifical », figure bien catholique, étincelant mélange de foi et de courage, de belle humeur et de piété simple. Le même sentiment s'épanouit (avec quelle chaude éloquence!) dans les Lettres et autres écrits de Louis Veuillot. En Léon XIII, on admira surtout le noble, le large esprit qui savait allier le culte sévère de la tradition à l'intelligence profonde des besoins du temps présent. On vit alors, surtout dans les années qui suivirent 1890, toute une littérature éclore, inspirée de cet esprit de Léon XIII. Le mouvement d'espoir qui à ce moment traversa le monde chrétien, ne fut pas sans analogie avec le printemps du siècle dont nous avons parlé plus haut. En Pie X, on aime à vénérer le défenseur de la droite raison, le restaurateur des principes nécessaires de hiérarchie, d'unité, de vie fervente et utile. A tel penseur effrayé par l'anarchie croissante des doctrines. Pie X se présente comme l'homme providentiel : anus homo nobis... restituit rem. A tous les catholiques, il apparaît comme le Pape de Tordre, de la foi intégralement défendue, de l'Eucharistie plus largement offerte.
Si la piété chrétienne se tourna vers Rome, s'habituant à y chercher la lumière, la consolation, l'espérance ; si elle se manifesta par des pèlerinages raultipHés, personnels ou collectifs, suite ou préliminaires de conversions, — il ne faudrait pas croire
qu'elle s'absorba dans cette dévotion rendue au chef visible de l'Église. Sans parler des pèlerinages aux Lieux Saints, croisade pacifique, mais non pas inefficace, rappel concret de l'œuvre et de la vie du Christ, des manifestations surnaturelles créèrent, au cours du siècle, des centres d'attraction dont les siècles immédiatement antérieurs n'offrent pas d'analogues. Les sanctuaires anciens furent remis en honneur: de nouveaux, sur initiative divine, s'ouvrirent. Le bourg d'Ars, près de Lyon, vit trente ans durant se renouveler les scènes les plus émouvantes de l'hagiographie chrétienne : des centaines de milliers de personnes entendirent de leurs oreilles laparole d'un saint, connu pour tel, furent les témoins, et parfois le sujet de ses miracles. Notre-Dame des Victoires, à Paris, et, — pour taire tout le reste, — Lourdes, au cours de la seconde moitié du siècle, attirèrent et retinrent des foules qu'il faut chiffrer par millions. L'atmosphère d'enthousiasme, de foi confiante, d'espoir, créée par ces mouvements d'hommes, entretenue par des guérisons miraculeuses — si nombreuses, si diverses, si bien attestées qu'on pouvait malaisément s'en débarrasser par une plaisanterie, ou les « expliquer » par un sophisme — ne contribua pas peu au renouveau de piété sensible qui marque les quarante dernières années.
Le surnaturel se mêla, de la sorte, plus intimement à la vie catholique. Pour le vrai fidèle (Newman le remarquait justement) le monde céleste est familier et ree/ comme son entourage et sa maison. « Naturalisé aux choses surnaturelles ». il n'éprouve pas cette épouvante et cet effarement devant le mystère qu'on remarque parfois chez les mystiques pro-
testants. De là cette aisance avec laquelle il accepte ses pratiques religieuses, et cette simplicité cordiale quand il parle de Dieu. Nous nommions à Tinstant Louis Veuillot : la vie de ce grand militant n'est pas celle d'un saint; mais sa foi fut tellement robuste et son dévouement tellement sincère qu'on est au mieux chez lui pour étudier certains aspects de la dévotion catholique moderne. On a très ingénieusement proposé^ de comparer ses Le^^/'e^ avec celles de Racine, pour apprécier les changements survenus, du xvii® au xix^ siècle, dans la façon d'envisager les choses de la foi et « la méthode de converser avec Dieu ». II faut évidemment ne pas tout mettre sur le compte des temps, et faire la part des individualités qu'on ne saurait guère souhaiter plus dissemblables. Malgré, tout, la comparaison reste instructive.
Contre les formes populaires et modernes de la piété, ou plutôt contre leurs excès, parfois trop réels, une voix s'élève de temps en temps pour inviter au retour à une dévotion plus sévère, plus traditionnelle, mieux servie par les arts chargés d'embellir le culte. Sur ce dernier point — et sans vouloir défendre un archaïsme affecté et malgracieux — il faut avouer que les progrès à faire restent grands. Pie X, dans son Motu pr^oprio sur la musique religieuse, a stigmatisé des abus dont les maîtrises de Rome n'ont pas, malheureusement, le privilège. Parallèle, bien que plus tardif, au mouvement qui a remis en honneur la philosophie de l'Ecole, un mouvement décidé de retour à la musique grégorienne oupalestrinienne
1. Georges Longhaye, Dix-neuvième siècle, Etudes morales et littéraires, t. V.
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s'est développé sous nos yeux. Les Bénédictins de la Congrégation de France ont joué sur ce terrain un rôle d'initiateurs, complétant la renaissance liturgique inaugurée par Dom Guéranger^
Il y a encore bien à faire pour que l'intelligence des cérémonies de l'Église, la décence et la beauté des offices donnent toujours aux fidèles les pures et pieuses joies auxquelles ils ont droit. Beaucoup a été fait déjà. Il serait d'un optimisme un peu béat de soutenir que le progrès a été aussi marqué dans le domaine de l'architecture, de la peinture, de la sculpture religieuses, ou des arts mineurs. Do notables exceptions 2 ne rachètent pas un ensemble d'édifices, d'œuvres, d'objets destinés au culte, également dépourvus d'esthétique et, souvent, d'adaptation réelle à leurs fins. Le manque d'éducation artistique a produit ses fruits naturels : d'excellents prêtres n'hésitent pas à encombrer leurs égalises de statues, de vitraux, d'images vraiment barbares. Trop rares encore sont ceux qui s'efforcent de mériter la noble louange scripturaire : pulchritudinis studium habejites.
La littérature religieuse, hagiographique et ascétique, nous présente des perspectives plus consolantes. L'écrivain spirituel qui résume le mieux peutêtre les qualités et les défauts des ouvrages modernes d'ascétisme est l'oratorien anglais Faber, converti
4. Et menée avec une rigidité que n'approuvait pas Dom Guérâhger en ce qui touche runification liturgique. Voir la Vie de D. Guéranger, par un Moine Bénédictin, Paris, 1910.
2. On peut citer en France les églises construites par Baussan et Vaudremer, en Allemagne les écoles d'art religieux établies à Munich, à Di!i5seldorf, à Beuron, en Angleterre la uouvello cathédrale de Westminster, en Belgique l'école du baron Béthune.
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peu avant Newman. Sa dévotion est très sincère, sa psychologie fine, détaillée, vraiment trop prolixe. On peut citer avec lui M^' Charles Gay, dont les œuvres (où le fond, riche et sérieux, l'emporte. de beaucoup sur le style, parfois affecté) ont été très lues. Ce serait d'ailleurs une lourde erreur de croire qu'on ait cessé de pratiquer les maîtres d'autrefois. Sur aucun terrain peut-être l'esprit traditionnel ne s'est maintenu plus fort. Les auteurs « classiques » de spiritualité, et tout d'abord Vlmitalion de Jésus-Christ^ mais aussi les œuvres de sainte Thérèse, Rodriguez, Louis du Pont, V Introduction à la i>ie déiwte et les Lettres de saintFrançois de Sales, BossuetetFénelon, les opuscules de saint Alphonse de Liguori, sont restés le pain quotidien des âmes pieuses. Leur extraordinaire diffusion n'a pas cessé, ne s'est pas ralentie un moment. Et ce succès persistant, cette réponse toujours prête aux demandes des fidèles, expliquent peut-être le peu d'originalité des auteurs modernes en ce genre.
Au rebours, l'hagiographie a été renouvelée. Des méthodes d'investigation plus précises, s'inspirant de la sévère critique Bollandienne ; un souci plus grand d'exactitude, un effort plus intelligemment sympathique pour comprendre et faire revivre le passé, — tout cela nous a donné de mieux connaître l'âme et la vie de nos saints. Parmi eux, quelquesuns, saint Augustin, saint François d'Assise, saint Antoine de Padoue, sainte Thérèse, saint Louis de Gonzague, saint Vincent de Paul, jouissent (si l'on ose dire) d'une popularité extraordinaire dans le monde chrétien '. D'autres saints continuent d'agir