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IV. — L'Heure présente

Les deux grandes forces religieuses aujourd'hui en présence dans le sein du christianisme sont l'Église catholique et le protestantisme libéral. En dépit de l'importance numérique ou scientifique des Eglises gréco-russe et anglicane, aucune forme intermédiaire n'offre assez d'originalité ou de vie pour qu'on puisse lui prédire un avenir de conquête spirituelle indéfinie. Et d'autre part, entre le christianisme catholique, et le protestantisme sans dogmes, tout compromis apparaît nettement comme impossible. C'est entre ce oui et ce non que les esprits encore hésitants, mais sincères et réfléchis, seront de plus en plus amenés à opter, s'ils veulent rester religieux. Cet incoercible besoin d'infini, de certitude et de don de soi, qui a (ce Manuel en té-

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moigne) travaillé les hommes de tous les temps, sous tous les cieux; cette attitude de l'âme, de Thomme entier, individuel ou lié à ses frères par des formes sociales, en face des grands problèmes, des causes profondes, des fins dernières, des choses ultimes, — la Religion enfin, — que trouve-t-elle, pour se satisfaire, au sein de l'Église catholique?

Les décrets dogmatiques du Concile du Vatican nous Tout dit plus haut, avec une majesté qu'aucune parole ne saurait égaler. Ce que nous noterons en finissant, suivant du reste une indication de ces décrets, c'est que l'Eglise, dépositaire de ces hautes, cohérentes et riches doctrines, où le divin s'unit au créé sans s'avilir, où la foi peut se rassurer sans perdre son mérite, où l'action trouve des forces vivantes avec des règles précises, — l'Église même est un motif de croire à la parole qu'elle propose d'accéder au trésor qu'elle garde.

Alors que les Eglises « nationales », et beaucoup plus le protestantisme libéral, s'efforcent de minimiser leur contenu dogmatique, soit en l'arrêtant à un instant défini, ne varietur, soit en laissant tomber comme surannés des dogmes autrefois admis par la chrétienté tout entière, l'Église catholique seule repousse ces timidités, rompt en visière à ces compromis, refuse ces prétendus allégements. Ennemie des nouveautés, consciente de son rôle, elle sait pourtant discerner, et imposer, des précisions nouvelles aux symboles de foi intégralement conservés. Le dépôt doctrinal, qui ne croît pas, s'explique. Mais cette extraordinaire assurance n'est pas la seule (si elle est actuellement la plus visible peut-être) de ses caractéristiques.

Une, sainte, catholique, apostolique : ces quatre célèbres notes, définies comme telles surtout en face de la Réformation protestante, peuvent encore servir à grouper les traits particuliers de l'Eglise Romaine. Si l'on veut moderniser l'expression de vérités permanentes, on dira que l'Eglise catholique est intransigeante, héroïque, compréhensive et hiérarchique.

Elle est compréhensive, étant catholique. La masse de notions, de faits, de souvenirs, de sentiments qu'évoque ce mot a été assez heureusement symbolisée par Matthew Arnold : il note l'imposante rangée des Patrologies qui réduisent à l'insignifiance, sur les rayons du Musée Britannique, la bibliothèque religieuse de l'Anglicanisme et des sectes dissidentes. Quicquid agunt homines : spéculation, morale, mysticisme, politique, prose et poésie, histoire et fiction, tout est là*. L'Eglise catholique, prise dans son ensemble, est rinstitution qui ressemble le plus à l'humanité. Rien en elle de ce resserrement à un jour et à un lieu, de ce « provincialisme », de cette « insularité » qui distinguent d'autres Eglises, et ne les rendent chères à leurs fidèles qu'en restreignant, en diminuant ce qu'elles ont d'humanité. Provincialisme avoué, dans l'espace : Église établie d'Angleterre, Église presbytérienne d'Ecosse, Église réformée de Suisse; provincialisme historique, dans le temps, — celui du piétisme, du jansénisme, du ritschlianisme. L'on ne vise, ou l'on ne peut atteindre (de par les conditions

\. Voir M. Arnold, Essays in Criiio'sm, essai VI, Londres, Macniillan, 1903, t. I, p. 195-197; cf. essai IV, p. 141-143.

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mentales exigées) qu'un groupe détermine d'âmes humaines.

S'il est une institution qu'on ne puisse confondre avec aucune autre, un établissement qui soit signe de contradiction et de discernement pour les hommes, et envers lequel l'indifférence soit une attitude presque inconnue — honnie par ceux-ci, et passionnant d'amour ceux-là — c'est bien l'Église catholique. Et cependant, cette institution si visible, si distincte de toute autre, comme on échoue à la définir ! On a remarqué mille fois, et cette observation est criante de vérité, que les reproches faits à l'Église sont contradictoires entre eux. Tel lui en veut de mutiler l'homme et de prétendre le réduire à un pur esprit ; tel autre la hait de corrompre le christianisme, d'étouffer la religion de l'Esprit, d'être toute corporelle, sensuelle et mondanisée. Ceux-ci lui reprochent d'oublier la terre, et ceux-là de ne songer qu'à s'en emparer. Elle serait une puissance d'obscurantisme et de déraison; au rebours, elle rabaisserait la foi en la voulant raisonnable et ferait ainsi de la religion une philosophie. A gauche on déclame contre les Carmélites et les Chartreux, à droite contre les nonces et les congrégations romaines : saint Benoît Labre scandalise ceux-là, saint Thomas d'Aquin ceuxci. L'hérétique blâme ce que le positiviste loue ; le progrès déplaît aux schismatiques, et aux philosophes l'immutabilité. Le plus extraordinaire est que ces accusations portant sur des failSy s'en prenant à des caractères réels de l'Eglise catholique, elle reste néanmoins parfaitement une en elle-même, impossible à confondre avec rien d'autre. Elle est un corps vivant, non un conglomérat artificiel. Toutes les

figures catholiques, pour dissemblables qu'elles soient, ont entre elles un air de famille, et telle page de Veuillot pourrait servir à commenter le Songe de Gerontius. Tout ce qui émane de l'Église a une saveur commune, répand — comme le christianisme lui-même, au témoignage de saint Paul — un parfum identique, « odeur de mort pour les uns, odeur de vie pour les autres ». Le catholicisme est tout ensemble immensément divers et complexe, et intensément lui-même, intensément distinct.

Si l'on demande la raison de cette surprenante compréhension, l'Église n'est pas en peine de l'expliquer. Elle en rapporte le mérite à un dogme précis — celui justement dans lequel Moehler a vu la différence capitale du catholicisme comparé au protestantisme. Au pessimisme radical du protestant (pessimisme dont le fidéisme et Fagnosticisme procèdent à titre de remède ou de conséquence) le catholique répond que la nature n'est pas complètement viciée par le péché. D'où il suit que, une fois guérie et transformée par la grâce, elle garde toute son activité, compétente en son ordre, bien qu'elle soit élevée et surnaturalisée par l'intérieur. Gratia non tollit natarain sed perficit : axiome fondamental. De làvientle souci qu'on a du corps dans le culte catholique : rites et cérémonies, chants et vêtements liturgiques, images et reliques, formules et gestes consacrés, « La matière est susceptible de salut», disait déjà saint Irénée. De là vient l'esprit social et hiérarchique : la religion n'est pas seulement une affaire intérieure, une affaire delà personne, mais elle doit pénétrer la nature même. Or si l'homme, en tant que personne, est clos en soi, ignoré des autres, connu

seulement de Dieu, en tant que nature, il est essentiellement lié aux autres, et dépendant d'eux : « l'individu [en ce sens] n'est qu'une abstraction ». — Delà encore ce qu'on appelle parfois le rationalisme du catholicisme, qui se croit elle devoir àe, satisfaire la raison, et le droit d'exiger l'assentiment de tout homme raisonnable; delà, la conviction de n'être U salut que s'il est d'abord la ç^érilé. Principe sacramentaire, principe social, principe dogmatique : les trois traits les plus caractéristiques du système catholique se ramassent dans l'axiome cité : « la grâce ne supprime pas la nature, elle la parfait » . Le protestantisme au contraire est tout intérieur, individualiste et antidogmatique parce que, dès son principe, il croit le « physique », la nature de l'homme irrémédiablement viciée.

Cette conception des rapports de la grâce et de la nature, que nous avons appelée un dogme particulier, a des racines plus profondes encore que la doctrine catholique du péché d'origine. Ce n'est pas par un accident fortuit que le protestantisme le plus protestant a laissé tomber le dogme traditionnel du Christ en deux natures. Luther, remarque Moehler, n'a jamais compris ce que signifient ces mots : le Verbe s'est fait chair. Que m'importe, disait-il, ce que le Christ est en soi ? — Il importe tellement à l'Église, qu'elle attribue sa compréhension de tout ce qui est humain à la juste idée de ce qu*est, en son fond, la nature humaine, « la splendide nature humaine » , aimait à répéter l'abbé de Tourville. Et elle pense que cette juste idée de la nature humaine lui vient d'être animéeparl'Esprit de Celui qui Ta portée à son plus haut point de splendeur, parce qu'il l'avait faite, parce

qu'il était plus qu'elle. Épouse du Christ, elle sait, de par son Epoux et comme lui [proportion gardée], « ce qu'il y a dans l'homme » . Le connaissant soustous ses aspects, elle le secourt en tous ses besoins. Ce sens compréhensif de la synthèse humaine a souvent été souligné parles apologistes des dernières générations. « Le catholicisme, écrivait l'un d'entre eux, souvent moins bien inspiré, est la religion quiéclaire surnaturellement tous les aspects de l'homme naturel : il réconciUe fondamentalement autoritéet liberté, nature et grâce, foi et raison, intériorité spirituelle et moyens extérieurs de salut, immutabilité et progrès vivant'. »

Cette profonde affinité de l'Église avec la nature humaine préserve la morale catholique des « sautes de vent », et des outrances, où vont donner les plus hautes aspirations quand l'exclusivisme vient aies gâter. On l'a vu au cours de controverses récentes sur l'ascétisme, dont les derniers échos se sont perdus parmi les éclats delà tempête moderniste, Oubhant la persistance, dans l'homme, de la bête qui, si elle est à de certains instants domptée, charmée parl'âme et toute frissonnante d'ardeur au service du bien, demeure pourtant une révoltée en puissance et a toujours besoin d'être disciplinée, — certains catholiques trop optimistes dénonçaient la pénitence aftlictive, les liens perpétuels des vœux, les vertus passives de renoncement, comme des survivances, des entraves,' tout au plus des avant-coureurs du règne de l'Esprit. Celui de tous les Papes modernes qui sympathisa le plus avec ce qu'il y avait d'élevé dans ces

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