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III. — Sous la dynastie Tcheou. Innovations et altérations

En 1122 avant Jésus-Christ, la dynastie Cliang-Yn fut renversée par les Tcheou. Ceux-ci occupèrent le trône impérial de Chine durant plus de huit siècles. Les textes des Odes et dos Annales, textes nombreux et clairs, montrent que, durant la première moitié de cette période, les croyances furent substantiellement les mêmes que celles des âges précédents. Cependant des innovations et des altérations se produisirent, qui devaient avoir de graves conséquences.

Deux nouveaux systèmes de divination, l'un par les nombres, l'autre par les diagrammes, furent introduits au commencement de la dynastie. Ces nouveautés, d'abord destinées à rechercher la voie du Ciel, comme la divination par la tortue, dégénérèrent en pratiques superstitieuses : il en fut de même de l'astrologie et delà météorologie officielles, largement développées à la même époque.

A ces germes intimes de décadence, s'ajoutèrent des influences extérieures. Notons d'abord la contamination des Chinois théistes par les aborigènes fétichistes, qu'ils englobèrent et absorbèrent en grand nombre durant cette période La sorcellerie, empruntée aux aborigènes, envahit le rituel. L'importation d'idées avestiques et brahmaniques entama le monothéisme primitif, et la cosmogonie simple des anciens. On donna des noms différents au Sublime Souverain, selon son action dans les diverses régions de l'espace. Pure affaire de dénomination, d'abord ; distinction de raison, dont la secte des Taoïstes s'a-

charna plus tard à faire une distinction réelle, multipliant ainsi l'Être suprême. Deux principes ou stades alternatifs de la matière, yineiyang, repos et action, sont imaginés pour expliquer la genèse de l'univers : de ce dualisme, la secte des Taoïstes tirera son système panthéiste. Que ces innovations n'aient pas eu, au début, le sens et la portée que les Taoïstes cherchèrent à leur donner dans la suite, cela est indubitable. Les lettrés chinois les plus célèbres, Koang-heng, Wang-sou et autres, l'ont magistralement démontré. Contentons-nous d'une citation, relative au Sublime Souverain : « L'homme, qui est un, agit par quatre membres. Le Sublime Souverain, qui est un, agit dans les cinq régions. Quand on considère sa grandeur, on l'appelle Sublime. Parce qu'il habite le Ciel, on l'appelle Azuré. Comme il est au-dessus de tout, on l'appelle Ciel. Comme il gouverne tout, on l'appelle Souverain. Quand on parle des cinq Souverains, il faut donc se garder d'entendre cinq personnes distinctes. 11 n'y a qu'un seul Souverain. Le terme « cinq Souverains » exprime l'action de ce Souverain unique, dans les cinq régions de l'espace. »

Mais alors, pourquoi les Chinois, si peu métaphysiciens, imaginèrent-ils cette distinction théorique? L'invention eut un motif pratique. L'empereur seul avait droit de sacrifier au Sublime Souverain. Durant la décadence des Tcheou, les grands feudataires schismatiques s'efforcèrent d'usurper cette prérogative impériale. Cependant aucun d'eux n'osa s'approprier en entier le Sublime Souverain, la divinité de l'empire. Chacun l'accapara, en tant que divinité de sa région. De là, les cinq Souverains,

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les régions de l'espace étant au nom])re de cinq dans le système chinois.

Du VIII® auv" siècle avant Jésus-Christ, la décadence s'accentue. Le monothéisme subsiste toujours, mais la divinité revêt une forme de plus en plus anthropomorphique. Les êtres transcendants anciens, les mânes nobles, se vulgarisent. Ils mangent et boivent, revêtent même des formes animales. Leurs rangs s'ouvrent à des démons malfaisants, d'origine exotique, qui ressemblent singulièrement aux nagas indiens. La notion primitive des mânes ordinaires s'altère. Eux aussi ont appris à manger et à boire ; si on ne les nourrit pas, ils souffrent de la faim, volent des aliments, se vengent sur leurs descendants négligents. On se figure de plus en plus l'autre monde à l'image de celui-ci, peuplé de riches et de pauvres, surtout de pauvres, dont la faim est le grand tourment.

En 678 et en 589 avant Jésus-Christ, on signale des cas de suttéeisme : hommes, femmes, chevaux et chars sont envoyés dans l'autre monde avec leur maître défunt. Depuis lors, cette pratique entra dans les mœurs. Quand il survient à une grande famille un bonheur ou un malheur, un serviteur fidèle se suicide, pour en porter la nouvelle aux ancêtres dans les enfers.

De 535 avant Jésus-Christ, date la première affirmation du dualisme de l'âme humaine. L'âme inférieure, pai, qui anime le corps et préside aux opérations végétatives, est issue de la matière première de l'embryon. Après la naissance, l'âme supérieure, hun^ se forme peu à peu, par condensation, dans l'homme, de l'air qu'il respire. A la mort, l'âme infé-

rieure suit le cadavre dans la tombe, où elle finit par s'éteindre, après un temps plus ou moins long. L'ànie supérieure survit au corps. Séparée du cadavre, elle mène une vie d'autant plus riche de science et de bonheur, qu'elle a plus appris et a été mieux nourrie sur cette terre. Si les descendants lui font libéralement les offrandes rituelles, elle se tiendra tranquille. Sinon, elle les molestera. L'âme inférieure, elle aussi, peut tourmenter les vivants, tant qu'elle n'est pas éteinte.

Cette théorie, inventée par le philosophe Tsetchan, a servi de base à la psychologie chinoise depuis le sixième siècle avant Jésus-Christ, jusqu'à nos jours. C'est en vain que le philosophe Tchou-hi et ses disciples essayèrent plus tard de réduire l'âme supérieure à une survivance éphémère. Le peuple chinois n'adopta jamais ce système matérialiste. Il croit encore à deux âmes, dont l'une s'évanouit graduellement dans la tombe, tandis que l'autre, d'essence plus parfaite, survit, et (addition bouddhique au dogme ancien) se réincarne.

IV. — Fin des Tcheou. Lao-tse et Confucius. Taoïsme et Confucianisme.

Vers la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, parurent deux hommes, dont les noms ont dominé depuis lors tout le mouvement des idées en Chine, Lao-tse et Confucius. La version, actuellement la plus commune, fait de ces deux hommes des contemporains. Lao-tse était à son déclin, quand Confucius débutait. Ils se virent et ne se comprirent pas. Cela devait être, car leurs vues s'opposaient diamétrale-

ment. Les critiques chinois modernes les ont admirablement résumées en ces quelques lignes : « Vers la fin de la dynastie tcheou, les anciennes croyances et institutions n'étaient plus qu'une ruine. Lao-tse voulut tout déblayer, puis construire un édifice tout neuf. Confucius voulut restaurer pieusement et scrupuleusement l'édifice antique. Lao-tse, le théoricien, s'éleva dans les nuag-es. Confucius, le praticien, s'attacha à la terre. »

Système de Lao-tse. — Lao-tse fut un philosophe. Son système est une sorte de panthéisme. Tout est fait de deux éléments, tao, le principe primordial, le tout, l'unité, la force qui évolue en deux périodes, progression et régression, et AV, le souffle primordial, matière subtile, substratum des évolutions, des progressions et des régressions. — Le principe n'eut pas de principe. 11 fut toujours, et de lui-même. 11 fut avant le Sublime Souverain, le Dieu de la religion primitive, qui se trouve rejetée en bloc par cette unique assertion. Il produit tous les êtres par son action sur le souffle. Ces êtres paraissent et s'agitent pour un peu de temps sur la scène du monde, puis vont se cacher et se reposer dans de mystérieuses coulisses. La vie n'est rien; ce qui la suit est tout. Attendre en paix le repos stable d'outre-tombe, voilà la sagesse ; se démener dans la vie pour arriver à quelque chose, c'est folie. La morale, fondée sur ces principes, sera donc une morale faite de quiétude et d'abstention. Rien ne profite, rien ne dure; alors, à quoi bon s'agiter et peiner? Voir, ouïr, goûter, désirer, autant de fatigues et d'illusions. Sage est celui qui les méprise et s'en abstient. Agir, contrarie le cours naturel des

choses. Toute loi, toute règle entrave la nature. Suivre l'instinct inné, telle est la voie véritable.

Les gouvernants doivent appliquer ces principes à leurs peuples. Ils doivent isoler leurs sujets, les tenir dans l'ignorance la plus absolue, éteindre en eux toute ambition, tout désir. « Videz les têtes, et remplissez les ventres, débilitez les esprits et fortifiez les os. Instruire le peuple, c'est ruiner l'Etat. » Ajoutons que Lao-tse maudit la guerre, avec une extrême énergie.

L'ensemble de ces principes, contenus dans le Tao-tei-king, a eu sur la Chine une influence prodigieuse. De là, tous ces traités de politique, dont le « leit-motiv » est qu'il faut tenir le peuple ignorant et repu. De là, le système administratif de l'abstention et de l'expectative, appliqué jusqu'à nos jours : « laisser leur libre cours à toutes choses, n'intervenir que contraint par la nécessité, mettre le doigt le plus rarement possible dans l'engrenage des causes naturelles, de peur de déranger son fonctionnement ». De là, enfin, l'horreur de la guerre, et le mépris du métier des armes.

Les idées de Lao-tse sur l'âme humaine et la survivance, ont aussi leur originalité bizarre : « L'homme peut arriver à ce que le principe vital contenu dans le germe qui lui a donné naissance, survive à la séparation d'avec le corps. 11 peut, en nourrissant d'air ce principe vital, par une respiration paisible et réglée, concevoir en soi, comme la poule conçoit son œuf, l'embryon de son être futur. » On le représente sous la forme d'un enfant, nimbé de gloire. Pour être viable, il doit peser sept onces. A la mort, il transmigre dans l'autre monde,

abandonnant le cadavre, comme mie défroque usée. Par cette doctrine, Lao-tse devenait l'inventeur de cette étrange gymnastique respiratoire, par laquelle tant de Chinois travaillent encore à s'assurer l'immortalité.

Système de Confuclus. — Gonfucius fut un politique. Non seulement il ne spécule sur rien, mais il réprouve toute spéculation abstraite, toute recherche transcendantale. Il ne tente même pas l'esquisse d'une morale théorique. Chez lui, tout est concret, tout vise à la formation de gouvernants pratiques et de gouvernés soumis. Confucius poursuivit une double entreprise : réagir contre les abus administratifs des princes féodaux, s'opposer aux théories des novateurs de son temps. Il pensa comme les anciens et crut comme eux : c'est lui qui, en compilant les Odes et les Annales, nous a conservé tout ce qui nous reste d'eux. Comme les anciens, il crut au Ciel, au Sublime Souverain, à une Providence, et il prouva sa foi par ses paroles et par ses actes. Comme eux, il cultiva la divination pour apprendre à connaître la voie du Ciel. Comme eux, il crut fermement à la survivance de l'àme humaine, mais resta absolument muet sur les sanctions d'outretombe. Il prêcha la croyance aux êtres transcendants {chen), leur omniprésence, pour obtenir que les hommes se conduisissent bien, en tout temps et en tout lieu. Il conserva le culte traditionnel des mânes, mais, par réaction contre les nouveautés superstitieuses, il voulut que ce culte se bornât strictement aux pratiques anciennes, et fût plutôt respectueux que cordial.

Trop peu philosophe pour oser attaquer de front

le dualisme de Lao-tse, Confucius rejeta ou atténua ses conclusions pratiques. Sa morale, il l'a résumée lui-même en deux mots : loyauté et bénignité. Au peuple, il veut qu'on procure d'abord le bien-être, mais l'élevage quasi bestial de Lao-tse ne lui suffit pas. Il exige que les gouvernants fassent insLruire le peuple, mais seulement de ses devoirs, et des choses qui peuvent lui être utiles. Cet enseignement se donnera sous forme d'aphorismes, sans preuves ni raisons. Cette doctrine officielle sera seule tolérée. Enfin, Confucius déteste les armes et la guerre, presque autant que Lao-tse.

L'ensemble du système est assez banal. L'originalité de Confucius est d'avoir mis en relief deux idées favorites : constitution de la famille, opportunisme au jour le jour. Confucius insiste, avec des exagérations voulues, sur la piété filiale, la bonté des parents pour les enfants, la dévotion des enfants à leurs parents. Pour lui, la famille est la cellule originale. La principauté, l'empire, le monde, agrégations de cellules, doivent vivre et fonctionner comme de grandes familles. En expliquant le code familial, Confucius entendait édicter la législation de l'Etat. L'utopie de sa vie fut de vouloir ramener les hommes à cet âge d'or, où quelques familles vivaient sous le régime patriarcal. Il ne voulut jamais croire que les grandes agglomérations exigeaient d'autres formes de gouvernement.

L'opportunisme est encore plus caractéristique de l'école de Confucius ; sa perfection est la perfection même de la vertu, l'idéal en action : « L'opportunisme est le trait distinctif du Sage. Excès et défaut sont deux vices également condamnables. Tout plan pré-

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conçu, tout parti pris d'avance, est un mal. Tl faut suivre en tout une voie moyenne, marcher sans intention déterminée, ne rien embrasser avec passion, ne rien repousser par antipathie, faire ce qui convient le mieux, pour le moment, dans le cas donné, au fur et à mesure. » Ces paroles du Maître ont fait la Chine confucianiste, la Chine des Lettrés. Pas d'idéal, pas de plan, pas de programme; ni patriotisme, ni politique, ni amour, ni haine. Plonger quand la lame arrive, respirer quand elle a passé : c'est l'histoire de la Chine, depuis vingt-cinq siècles.

La réaction confucianiste réveilla les sectateurs de Lao-tse. Deux écoles se formèrent, qui développèrent les principes des deux maîtres. De là, le Taoïsme et le Confucianisme, doctrines qu'il faut se garder d'appeler du nom de religions ; ce sont bien plutôt deux politiques, reposant sur quelques notions de philosophie naturelle, l'une, niant Dieu théoriquement, l'autre, le négligeant pratiquement.

V. — Décadence, puis anarchie. Bouddhisme, Mazdéisme, Manichéisme, Nestorianisme, Mahométisme, Judaïsme.

En l'an 213 avant Jésus-Christ, l'empereur Chehoang des Tsin, le destructeur des Tcheou et le conquérant de l'empire, las d'entendre les Confucianistes censurer ses actes comme contraires à l'antiquité, fit détruire tous les anciens livres, et se donna aux Taoïstes. Les empereurs des deux dynasties Han (202 avant J.-C. à 220 après J.-C.) furent aussi, en majorité, taoïstes, et souvent même persécutèrent les Confucianistes. L'un de ces empereurs, Ming-ti, introduisit

en Chine, en l'an 65 après Jésus-Christ, le Bouddhisme indien. La nouvelle doctrine n'eut d'abord aucun succès de propagande, et resta longtemps une pure curiosité.

Puis vint la dynastie Tsin (iv® au vi® siècle après J.-C). Ce fut une période de guerres sanglantes, pendant laquelle toute la Chine septentrionale tomba aux mains d'étrangers, Tongouses, Huns, Tangoutains, Thibétains. Pour des motifs politiques, ces barbares propagèrent le Bouddhisme en Chine, et avec tant de succès qu'au commencement du v® siècle, dit une histoire officielle, « tout le Nord de la Chine était couvert de pagodes ; les bonzes se comptaient par milliers, et, dans le peuple, sur dix familles, neuf étaient bouddhistes ». Bientôt la Chine méridionale suivit l'exemple de la Chine septentrionale. Au commencement du vi^ siècle, toute la Chine fut officiellement bouddhiste. Le Taoïsme était prohibé pour ses tendances révolutionnaires, et le Confucianisme tombait dans l'oubli, à cause de la sécheresse de sa doctrine.

Après l'éphémère dynastie Soei, vinrent les Tang (vii^ aux® siècle après J.-C). Les empereurs de cette dynastie pratiquèrent, à l'égard des différentes doctrines, la politique de bascule. Les Taoïstes et les Bouddhistes, encore attachés de cœur à leurs patrons déchus, furent traités en suspects. Le Mazdéisme, venu de Perse, fut favorisé. Le Nestorianisme, importé de Chaldée, reçut gracieux accueil. Le Manichéisme, entré par le Turkestan, fut toléré. Le Mahométisme s'introduisit, et des Juifs indiens purent se fixer dans les ports ouverts au commerce étranger. Le célèbre Tai-tsoung, type des empereurs Tang,

patronna tous les cultes, et n'en pratiqua aucun. La capitale des Tang fut un bazar international de religions. La dynastie s'étant écroulée en 907, et les barbares ayant de nouveau envahi la Chine, une accalmie passagère se produisit. Puis la dynastie Song monta sur le trône.

VI. — Sous la dynastie Song. Shintoïsme chinois puis Néo-Confucianisme. Système de Tchou-hi.

Cette dynastie est fameuse par l'invention de deux systèmes, formes nouvelles de Taoïsme et de Confucianisme, qui subsistent encore de nos jours. Il s'agit du Shintoïsme chinois, et du Néo-Confucianisme de Tchou-hi.

Pendant les siècles précédents, les Chinois avaient donné aux Japonais le Confucianisme et le Bouddhisme. Le Japon rendit à la Chine. En 984, le bonze japonais Tiao-jan présenta à l'empereur chinois Tai-tsoung l'histoire du Japon, et lui exposa le Shintoïsme japonais, ensemble de fables qui fait descendre la famille impériale et les familles nobles, de héros anciens divinisés. Ce fut une révélation. L'empereur admira beaucoup, dit l'histoire ofTicielle, et conçut une forte envie de n'être pas moins divin que son confrère japonais. La mort ne lui laissa pas le temps de réaliser son projet, mais son fils, l'empereur Tchen-tsoung, le mena à bonne fin, et créa le Shintoïsme chinois. Cet homme fut un imposteur consommé. Il s'appuya sur les Taoïstes, alors discrédités, et se les attacha par un dévouement absolu. En 1008, Tchen-tsoung commença à avoir des visions et des révélations. Il les attribua à

une divinité, le Pur Auguste, ancêtre supposé de sa famille. En 1015, il déclara, par décret, que la divinité nouvelle n'était autre que le Sublime Souverain des anciens livres. L'empereur était donc fils de dieu, comme le mikado. Une foule d'anciens personnages, créés génies, composèrent la cour du Pur Auguste. Les Taoïstes devinrent prêtres et prédicateurs de la nouvelle religion d'Etat. Les Bouddhistes furent sommés d'entrer dans le sein de la nouvelle église. La cour impériale devint une féerie. Ministres, officiers, dames du harem, il n'y eut plus que des descendants ou des réincarnations de génies des deux sexes. L'invasion des Tongouses Kin, qui conquirent d'emblée toute la Chine septentrionale, mit fm à ces extravagances. Mais le système a survécu dans le Taoïsme moderne, dit Taoïsme héroïque ou Shintoïsme chinois.

Refoulés au Sud du Fleuve Bleu, les Song méditèrent sur le Confucianisme, oublié depuis un millier d'années. De ces réflexions devait sortir une guerre de plus. Dès avant l'ère chrétienne, les Lettrés avaient notablement altéré les vieilles notions frustes, legs de Confucius. La rareté des textes, tous manuscrits, favorisait ces changements. A partir du x® siècle après Jésus-Christ, la diffusion des textes par la gravure sur bois permit de lire davantage et de mieux comparer. En même temps, la traduction de la Tripitaka bouddhiste révélait aux Lettrés les systèmes philosophiques de l'Inde. Le désir d'une critique et d'une systématisation des doctrines, dites confacianistes, naquit dans bien des esprits, et plusieurs s'y essayèrent. Mais la division se mit dans les rangs des Confucianistes. Ils se partagèrent en

deux camps, les Réactionnaires et les Progressistes, qui se firent, durant le xii' siècle, une guerre acharnée. Les Réactionnaires demandaient le retour pur et simple à la lettre du texte ancien, et l'abandon de toutes les gloses, qui, disaient-ils, avaient faussé la pensée du Maître. Les Progressistes, imbus de philosophie indienne, voulaient composer de nouveaux commentaires, pour systématiser les propositions éparses du texte intangible, et en faire un corps de doctrine. Leur chef fut le trop fameux Tchou-hi. La lutte s'envenima à l'extrême. Les deux partis en appelèrent à l'autorité impériale, au bras séculier. La politique ayant incliné l'empereur Hiao-tsoung vers les réactionnaires, ceux-ci profitèrent de cette faveur pour écraser leurs adversaires. En 1178, ils firent porter le décret suivant : « Abandonnant le texte des classiques, les Lettrés ne s'occupent plus que de philosophie abstraite, et passent leur temps à se disputer, en termes inintelligibles, sur des idées insaisissables. Qu'ils se contentent désormais d'apprendre l'interprétation traditionnelle, et tâchent de se bien conduire. » Tombé en pleine disgrâce, placé sous la surveillance de la police, honni, persécuté, Tchouhi mourut en 1200. Or, par un de ces revirements de fortune si fréquents en Chine, en 1227, l'empereur Li-tsoung s'engoua des doctrines de Tchouhi, et le diplôma grand maître, exégètc authentique, classique idéal.

C'était bien mal profiter de l'instant de répit que la mort du grand conquérant tartare Gengis-Khan laissait aux Song. C'était, à la veille de périr, laisser à la Chine la doctrine la plus néfaste : l'athéisme

absolu et le monisme matérialiste. Aussi Tchou-hi est-il à ranger au nombre des malfaiteurs philosophiques de l'humanité.

Système de Tchou-hi. — Voici le système de Tchou-hi, resté officiel jusqu'à nos jours et appelé ordinairement la doctrine des Lettrés, parce qu'il fut adopté par les Lettrés modernes, sauf de rares exceptions.

Pas de Dieu, pas de Souverain, pas de Juge, pas de Providence, quoi qu'en aient dit les anciens. L'univers et tous les êtres qu'il contient, sont composés de deux principes coéternels, infinis, distincts, mais inséparables, U, la norme, et Av, la matière. Inhérente à la matière, la norme est le principe de l'être, de la vie, de toutes les actions et évolutions. La matière est le substratum de la norme, le principe de la diversité des espèces et de la distinction des individus. La norme est une, infinie, éternelle, immuable, inaltérable, homogène, nécessaire, aveugle, fatale, inconsciente. La variété des êtres provient de ce que le lot de matière, plus ou moins fini, d'un chacun a offert plus ou moins de perfectibilité, a opposé plus ou moins d'inertie à l'infiuence de la norme. Les êtres sortent du grand Tout et y rentrent, comme les godets d'une noria montent du puits et y redescendent, la roue de l'évolution déroulant une chaîne sans fin.

Les deux âmes de l'homme sont toutes deux matérielles, la supérieure aussi bien que l'inférieure. Produites par condensation, elles finissent par se dissiper, comme la fumée se dissipe quand le feu s'est éteint. Dire qu'une âme survit après la mort, c'est une erreur bouddhique, a répété Tchou-hi. Il en est

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de l'âme comme d'un fruit qui mûrit, puis blettit, puis se décompose. Quand un homme a été sage, quand il a vécu jusqu'au terme de ses jours et est mort content, son âme déjà blette se décompose aussitôt. Tels les Sages célèbres, qui n'apparurent jamais après leur décès.

C'est qu'ils étaient morts à point, fruits blets qui se décomposèrent immédiatement, tandis que l'âme de ceux qui sont morts avant le temps n'étant pas mûre, l'âme de ceux qui, comme les bonzes, ont trop médité, étant trop coriace, la dissolution n'est pas immédiate. De là les apparitions, les revenants, derniers vestiges d'une survivance éphémère. Les âmes des ancêtres n'existent plus, quoi qu'en disent les anciens livres. Le culte que les descendants leur rendent, n'est que le rappel reconnaissant de l'acte, qui leur a transmis la vie. Il en est des générations des hommes, comme des vagues de la mer. Chaque vague est elle-même, mais toutes sont des modalités delà même eau. Moi, qui suis aujourd'hui, je suis une modalité de la norme et de la matière universelles. Mon ancêtre fut, lui aussi, en son temps, une modalité des mêmes éléments. Il n'est plus. Les éléments restent. Je suis en communion avec lui, par communion de norme et de matière. De même, le ciel, la terre, tous les êtres étant composés de norme et de matière, le ciel, la terre et tous les êtres sont un avec moi. Je puis appeler le ciel mon père, la terre ma mère, tous les êtres mes frères, car tous me sont unis, tout l'univers est avec moi un être unique.

La norme est inconsciente, la matière est inintelligente, mais, dans l'homme, le cœur matériel, mû par la norme, produit Tintelligence, la perception, la

moralité. L'intelligence jaillit de la matière, par éclairs, comme le feu du briquet. Ces éclairs d'intelligence causent les émotions, vibrations du composé. Quand l'émotion et l'action qui la suit se tiennent dans les limites de la convenance naturelle, il y a bien. Sinon, il y a, non pas mal, car le mal n'existe pas, mais il y a pas bien.

Dans les êtres divers, la norme manifeste des nuances diverses, qui sont leurs qualités, leurs vertus. Ainsi, dans l'homme, la norme s'épanouit en bonté, équité, déférence, prudence, loyauté. Si cet épanouissement est imparfait, c'est que les impuretés de la matière l'ont entravé.

Le système que celui de Tchou-hi rappelle le plus, à première vue, est le panthéisme naturaliste de Schelling. Certaines comparaisons imagées sont cause de cette illusion, qui ne résiste pas à un examen approfondi. Si l'on voulait trouver, parmi les philosophes modernes, un système présentant des analogies avec celui de Tchou-hi, il faudrait bien plutôt le rapprocher du matérialisme dynamique de Haeckel.

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