I. — Caractères généraux de la religion au Japon
Depuis une génération, il s'est accompli au Japon, dans tous les domaines du progrès intellectuel et matériel, une révolution sans exemple dans l'histoire de la civilisation humaine. Un peuple qui, il y a cinquante ans, se défendait jalousement, comme d'une invasion étrangère, de tout contact avec la civilisation des nations chrétiennes, concentre aujourd'hui toutes ses forces à s'approprier et à parfaire les conquêtes de l'Occident. Le domaine religieux et moral est le seul qui n'ait point été profondément pénétré par ces courants d'idées nouvelles. Alors que toutes les activités se tendent pour acquérir la pleine possession des bienfaits matériels de la civilisation occiden-
taie, la grande masse du peuple n'en reste que plus réfractaire, sous le rapport religieux, aux influences du dehors. Sans être vraiment religieux, le peuple japonais, à l'exemple des Hindous, entièrement dominés en religion par l'idée de tradition, se montre fortement attaché aux traditions religieuses de la vieille civilisation japonaise, maintenant descendue au tombeau. Etudier leur essence intime et leur valeur présente donc un intérêt tout particulier. Mais le problème est rendu difficile et compliqué par ce fait que nous n'avons pas affaire à une tradition unilatérale.
1. Syncrétisme des traditions religieuses. — La tradition nationale religieuse du Japon se résume dans le mot Shinto^ « voie des dieux ». Le mot est d'origine chinoise ; la vieille foi japonaise était restée sans nom qui la désignât expressément, jusqu'à l'époque où fut introduit le Bouddhisme, venu de Chine. Le Shinto servit alors à signifier la croyance populaire aux dieux indigènes et à la distinguer de la croyance au Bouddha, importée de l'étranger.
Le Shinto^ « voie des dieux », et le Butsudo \ « voie du Bouddha », composent à eux deux la tradition religieuse du Japon. Il y faut joindre comme tradition morale la doctrine de Confucius sur l'Etat et la société.
Le Shintoïsme et le Bouddhisme, bien qu'ayant chacun leurs temples et leur culte d'un caractère nettement distinct, se sont pourtant tellement fondus dans la conviction religieuse des Japonais, qu'on ne
1. La traduction française a gardé la transcription des mois japonais adoptée par l'auteur allemand : en français, Vu dans un mot comme Butsudo est à prononcer oit.
saurait répartir la population en bouddhistes et shintoïstes, de la façon que nous distinguons, dans nos statistiques, catholiques et protestants. Le Shintoïsme est la religion primitive de l'antique Japon. Mais le Bouddhisme a pénétré si profondément dans la vie populaire, que le commun du peuple doit être qualifié bouddhiste aussi bien que shintoïste. Il y a bien les bonzes du Shinto et les bonzes du Bouddha, mais il n'existe pas de sectateurs exclusifs du Shinto ou du Bouddha. Le Japonais fréquente tantôt les cérémonies du Bouddhisme, tantôt celles du Shintoïsme. Les statistiques officielles du Japon peuvent nous apprendre combien il y a de temples et de bonzes du Shinto ou du Bouddha; elles nous font connaître le nombre des écoles qu'ils entretiennent, et le chiffre des élèves qu'ils instruisent. Mais on ne saurait dresser de statistique religieuse, répartissant le peuple en fraction bouddhiste et fraction shintoïste.
Là se trouve la profonde opposition qui sépare, d'une part, le Bouddhisme et le Shintoïsme, et, d'autre part, le Christianisme. La religion chrétienne constitue une communauté fermée de croyants. Le Bouddhisme, en dépit de ses divergences avec le Shintoïsme, ne peut fonder une communauté de ce genre, c'est-à-dire un corps de fidèles régi par l'unité de croyance. Dans le Bouddhisme comme dans le Shintoïsme, la communauté se réduit à la participation extérieure à certains usages cultuels, auxquels invite tantôt une pagode bouddhique, tantôt une pagode shintoïste.
Personne n'a exprimé plus fortement cet éclectisme du Japonais en face du problème religieux, que le grand réformateur de l'enseignement au Japon,
M. Fukuzawa. Il écrit : « Il est inutile tout d'abord de rappeler que le maintien de la tranquillité et de la sécurité à l'intérieur de la société humaine demande une religion ; mais la question d'espèce n'importe pas. Toute religion suffît à ce but H y a
diverses sortes de religions, le Bouddhisme, le Christianisme et bien d'autres qu'on pourrait nommer. A mon point de vue, il n'existe entre cette religion-ci et celle-là pas plus de différence qu'entre du thé vert ou du thé noir. Que l'on boive de l'un ou de l'autre, la différence n'est pas grande. Pour quiconque n'a pas encore goûté de thé, la seule chose à faire est d'en goûter une fois, pour connaître la saveur du thé. Les docteurs de religion sont comme des marchands de thé. Chacun s'ingénie de son mieux à placer sa marchandise. Mais il n'est pas juste de déprécier les produits d'autrui pour vanter d'autant les siens propres. On doit simplement se soucier de livrer sa marchandise bien assortie et à bon marché ^ » La frivolité superficielle de cet éclectisme religieux n'est dépassée que par le manque de critique, presque puéril, avec lequel les plus anciens documents renfermant les traditions religieuses du Japon ont été traités jusqu'à nos jours par les champions orthodoxes du nationalisme japonais.
2. Sources de la tradition religieuse nationale. — A la base de la plus ancienne tradition religieuse se trouvent deux ouvrages historiques, remontant au VIII* siècle après Jésus-Christ, si l'on peut appeler
1. Japan Herald, 9 septembre 4897. Cité par Chamberlaim, Thingi Japanese b, p. 404. ' ' ' ' J t> m i y i n
histoire une œuvre dont la trame est toute entrelacée de mythologie. Ce sont le Kôjiki et le Nihonghi, plus jeune de quelques années.
Les souvenirs historiques et les fictions mythologiques se mêlent si intimement dans ces ouvrages qu'il est absolument impossible de chercher à les séparer. Les commentateurs indigènes en conviennent, mais ils passent par-dessus la difficulté avec une légèreté d'esprit, qui déconcerte toute critique historique. Les écrivains à tendance strictement nationaliste et orthodoxe tirent de l'impossibilité même de séparer l'histoire et la fable cette conclusion que tout dans les documents nationaux est à prendre à la lettre, qu'il s'agisse de faits naturels ou d'événements mythiques. Ceux à qui la science moderne a inoculé une forte dose de scepticisme, rejettent, il est vrai, ou ignorent les mythes des dieux, mais, après comme avant, ils maintiennent comme tradition historique ce qui est raconté des ancêtres de la maison impériale et de leur descendance divine. On ne saurait apporter une ombre de preuve à l'appui d'une distinction si arbitraire. La prétendue histoire de Jimmu Tennô^ le premier Mikado terrestre, ne résiste ni plus ni moins que les fables divines à l'épreuve de la critique. Tout ce qui est raconté des plus anciens dépositaires de la puissance impériale n'est ni plus historique ni moins mythique que la légende du couple divin originel, Izanaghi ei Izanami^ représentants de la force créatrice masculine et féminine. Il ressort aussi que le culte rendu jusqu'à nos jours par la nation à la grand'mère ancestrale de la maison régnante des Mikados n'est pas un culte historique, fondé sur des souvenirs nationaux
plus OU moins certains, mais le culte mythique de la déesse du soleil Amaterasu, qui est comme le centre de la vieille mythologie japonaise. Et ainsi le Shintoïsme, considéré comme la somme des traditions religieuses de l'antique Japon, se résout en un tissu de fables.
C'est seulement aux environs de l'an 600 après Jésus-Christ que nous commençons à prendre pied sur le terrain solide de l'histoire. Alors se place le plus grand événement de l'histoire japonaise, la « conversion » de la nation au Bouddhisme (approximativement entre 552 et C21 après Jésus-Christ). Ce fut par l'intermédiaire de la Corée que le Japon reçut le Bouddhisme de Chine. Dès lors, la civilisation japonaise suivit un développement tout à la fois parallèle et subordonné à celui des Indes et de la Chine.
Autant que les plus anciennes relations nous permettent d'en juger, l'influence de la civilisation chinoise se faisait déjà sentir, au m* siècle après Jésus- Christ, de façon très lente et sporadique, dans la vie populaire du Japon, encore très primitive. Mais lorsque les émissaires bouddhistes, partis de Corée, eurent trouvé par mer le chemin des îles japonaises, une transformation plus radicale commença. Le Bouddhisme devint le précepteur du Japon ; à son école, celui-ci grandit et constitua une nation, dont les principes religieux et moraux ont leurs racines dans les Indes et la Chine plus que dans le sol indigène. Et il advint tout naturellement que Tinfluence bouddhique et l'influence confucianiste, se répandant sur le pays par ondes successives pendant plus d'un millier d'années, transformèrent la vieille croyance populaire. Elles y réussirent d'autant plus facilement
que l'ancienne religion japonaise se trouvait encore à un stade peu avancé, tandis que la religion importée de l'étranger unissait à la supériorité du développement religieux une merveilleuse facilité d'adaptation au milieu japonais.
L'éclectisme religieux et moral du Japon moderne est la conséquence naturelle de cette fusion progressive du Shintoïsme, du Bouddhisme et du Confucianisme.