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III. — Religion iranienne

Nos moyens de connaître la religion de l'ancien Iran se divisent en deux catégories bien distinctes : d'une part, les renseignements des anciens , notamment d'Hérodote sur la religion de la Perse, et ceux que nous pouvons puiser dans les inscriptions mêmes des Acbéménides ; de l'autre , le livre sacré de l'Avesta et toute une littérature religieuse qui s'y rattache. Les tableaux qu'on peut tracer des croyances iraniennes d'après ces deux sortes de sources, sont plus ou moins divergents. Cela tient tant à la nature des moyens d'information qu'à l'absence, plus que probable à cette époque ancienne, d'unité religieuse en Iran.

Hérodote (I, 131 sqq.) décrit assez bien les usages religieux des Perses. D'après lui, ils ne se représentent pas leurs dieux sous forme humaine. Ils appellent Jupiter le cercle entier du ciel et sacrifient en outre au soleil, à la lune, à la terre, au feu, à l'eau et aux vents. Ils offrent leurs sacrifices sur les sommets des monts, et cela sans faire usage du feu. Ils déposent la viande de la victime, découpée en petits morceaux, sur une couche d'herbes fines (cf. supra). La présence d'un mage est nécessaire au sacrifice. Il vient y lire une « théogonie ». En morale, les Perses ont une horreur particulière du mensonge,

et respectent scrupuleusement les contrats. Ils évitent de souiller les eaux par le contact avec tout ce qui vient du corps. En outre, Hérodote signale que, ~ contrairement aux Perses qui enduisent les corps de cire et les enterrent, — les Mages, « qui diffèrent beaucoup des autres hommes », exposent les cadavres pour qu'ils soient dévorés par les vautours et qu'ils croient faire œuvre pie en détruisant tous les animaux impurs, tout en ayant, au contraire, un grand respect pour les êtres purs, tels que le chien.

Ces renseignements nous montrent chez les Perses en général, et chez les Mages en particulier, cette division des êtres en purs et en impurs, qui est à la base du dualisme et de tant d'observances mentionnées dans l'Avesta. Ils nous montrent encore que l'unité religieuse n'était pas complète, puisque les Mages se distinguaient des autres Iraniens par des coutumes très importantes. En même temps, nous •voyons ces derniers exercer sur la religion de tout le pays une sorte de suprématie, dont l'aboutissement naturel, à un moment donné, devait être l'acceptation par tous les Iraniens, de leurs concepts religieux. Nous voyons aussi que les Mages avaient une littérature religieuse écrite. Quant à la religion proprement dite des Perses, il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance qu'elle offre avec le tableau, dessiné plus haut, des idées religieuses primitives des Indo-Européens. Son caractère naturaliste est évident, même si on admet, comme on doit le faire, qu'Hérodote, au lieu de parler du culte rendu au soleil, etc., aurait dû parler du culte rendu au dieu du soleil, etc. On remarque aussi l'absence complète de toute la théologie avestique.

Aucune des entités divines, qui constituent le panthéon mazdéen, n'est signalée, et même il paraît improbable que le dieu suprême identifié par Hérodote à « la voûte du ciel », ait pu s'appeler Ahiira Mazdah, car le nom qui chez les Indo-Européens, nous Tavons vu, s'applique à la fois à la divinité suprême et au ciel, c'est Dyëiis.

Non moins importants que les renseignements d'Hérodote sont ceux que fournissent les inscriptions des rois Achéménides. On sait que la dynastie des grands rois Cyrus, Cambyse, Darius, Xerxès, etc., nous a laissé de longues inscriptions dans un alphabet cunéiforme phonétique, qui est une simplification de l'alphabet très compliqué, usité en Chaldée. La langue est le dialecte iranien appelé « vieux persan ». Il diffère légèrement de celui de l'Avesta qui semble son contemporain. Tous deux ont pu être interprétés aisément, grâce aux langues plus récentes de la Perse et surtout grâce au sanscrit dont ils se rapprochent encore très fortement, tout en représentant un état d'altération plus accusé de la langue indo-iranienne.

Plusieurs de ces textes sont très longs et gravés sur des rocs. Ils relatent les faits principaux du règne de ces monarques, et surtout leurs victoires. Grâce à l'officier anglais Rawlinson et au savant allemand Grotefend, ces inscriptions ont pu être déchiffrées. Elles fournissent les renseignements les plus précieux sur l'histoire politique et économique de l'empire perse. Sur l'histoire religieuse, elles ne donnent que des notions assez incomplètes. On est toutefois frappé de l'accent religieux qui y domine. Darius tient à proclamer son attachement au grand dieu

Auramazda. Lui et les autres rois se disent nettement auramazdéens [aiiramazdiya. — Dar. Bh. col. 4, §56)'.

Le nom générique pour désigner la divinité est baga, qui estl'av. ba^a et le scr. bhoga « part », nom dans le Rig-Veda d'un des Adityas. Les Slaves paraissent avoir emprunté aux Iraniens ce terme qu'ils rendent par a. si. bogii. Contrairement à ce qu'on peut induire des renseignements d'Hérodote, le nom du dieu suprême n'est donc pas Dyâus, mais Auramazda, qui est une forme stéréotypée de l'expression gâthique Mazdàh Ahura « l'esprit-Science » (ou « le seigneur (?) Science »). Auramazda est dit être le « grand dieu » (baga vazraka), le plus grand des dieux (ma^iéta bagànànï]. Par sa volonté toute-puissante {yasna\ il donne aux Grands Rois leur pouvoir (xsa^ra), leur assujettit les autres peuples, leur assure la victoire. Conformément à son nom, il est le dieu qui sait, qui voit tout. C'est ainsi que dans Dar\ N.R. i4., § 4, on lit: « Quand il vit que la terre était dans un état de désordre, il me la donna. » — 11 est le créateur du ciel, de la terre, de l'homme, du bonheur. Les rois l'invoquent pour la protection de leur personne, de leur royaume, de leur famille, de leur peuple. L'amitié d'Auramazda est regardée comme un grand bienfait, tandis qu'il n'est pire imprécation que de souhaiter de l'avoir pour ennemi (Dar, Bh, col. 4, § 66).

1. Citations d'après Delitzsch-Haupt, Die aUpersischen-KeHinschriften, I Lief., 1893. —Les données sur la religion des Grands Rois ont été, à diverses reprises, rassemblées par Me' Casautelli, notamment dans C. T. S. Lectures on theHistoryof Religions^ n»». Notre exposé les résume.

Comme dans l'Avesta, Auramazda a établi des préceptes moraux [framànà]^ et l'homme doit suivre la bonne voie [pathini ràstàm). — Daî\ N. R. A. § 6). De toutes les fautes, la pire est le mensonge {drauga). Les inscriptions se montrent en cela en parfaite conformité avec le témoignage des Grecs et des textes avestiques. Les hommes injustes — tels les usurpateurs — sont dits adurajiya « hommes de mensonge », expression qui rappelle celle de dregvant, usitée dans FAvesta pour désigner les infidèles. La tyrannie est aussi un crime condamné [Dar. Bh. col. 4, §§ 63, 64).

La position de Auramazda est nettement audessus des autres dieux [aniyà bâgâha). Ces derniers sont soit les « dieux des tribus » [vi^ibis hagaibis. — Daj\ Pers D. § 3), soit deux personnages tenus en grand honneur : Mithra et Anâhata ( =: av. Anàhita). Le premier, avons-nous vu, est le compagnon naturel de Varuna = Ahura Mazdâh, dès l'époque iranienne. Or on sait que, bien qu'il fûtl'objet d'un culte très important dans l'empire perse d'où il passa plus tard dans l'empire romain, Mithra est dans l'Avesta nettement subordonné à Ahura Mazdâh, et que même dans les gàthâs, il n'est pas mentionné du tout. Cette élévation si absolue de Mazdâh au-dessus de son égal indo-iranien Mitra, est caractéristique de la religion de l'Avesta. Il est intéressant de la retrouver dans la religion des Achéménides. Une fois cependant, dans l'inscription d'Artaxerxès à Persépolis (§ 4), on trouve Mithra cité conjointement avec Auramazda : Auramazda utâ Mi^ra baga.,. Il est à remarquer pourtant que l'on ajoute à ce dernier le titre de baga (dieu), dont on se dispense

en parlant de Auramazda, si bien que celui-ci apparaît, peut-on dire, comme le baga par excellence.

Tous ces renseignements confirment bien ce qu'Hérodote nous dit de la simplicité et de Télévation des conceptions religieuses des Perses et de leur morale dominée par l'horreur du mensonge. On remarque toutefois que le naturalisme y est relégué au second plan. Au lieu de s'adresser au dieu du ciel, l'adoration suprême est rendue à AhuraMazdâh, dont la nature est beaucoup moins concrète et matérielle. Son nom d'allure plus abstraite et ses attributs moraux le rattachent à ce courant de religiosité supérieure qu'on retrouve dans le culte védique des Âdityas et surtout dans les hymnes gâthiques (cf. infra). 11 est clair que la religion de Darius et de ses successeurs a été fortement influencée par ces tendances monothéistes qui exaltent Varuna dans le Veda, et qui, en Iran, érigent Ahura Mazdâh à une place unique au-dessus de toutes les autres divinités.

La religion indo-européenne plus ancienne, que par opposition à cette dernière on peut appeler « naturaliste », a pu toutefois, pendant longtemps, demeurer la religion de certaines tribus, et même constituer le fonds de la religion vraiment populaire de l'Iran. Elle côtoie dans le Veda celle des Âdityas, elle réapparaît puissante dans les parties plus récentes de l'Avesta, et, sans doute, Hérodote, en traçant son tableau de la religion perse, l'avait surtout en vue. La religion de Darius et de ses successeurs (les inscriptions ne nous apprennent rien sur celle de Gyrus et de Cambyse) se rapproche, au contraire, beaucoup plus des doctrines avestiques.

On n'y retrouve, en réalité, rien qui soit anti-avestique. Toutefois la mention de iMithra, l'absence de toute allusion à Zoroastre, au dualisme et aux Ameshas Spentas, la différencient assez bien de la religion qui inspire les gâthâs, telle que nous l'exposerons plus loin. Sans exagérer l'importance de cet argument a silentio, il semble pourtant qu'on fera bien, jusqu'à nouvel ordre, déconsidérer le mazdéisme des Achéménides et celui des gâthâs comme deux formes religieuses, assez voisines, mais point identiques.

IV, — Le Zoroastrisxne.

La forme religieuse la plus intéressante qu'ait produite l'Iran, en même temps que la mieux connue, sinon dans ses origines, du moins dans ses éléments constitutifs, est la religion dont la fondation est attribuée au prophète Zoroastre (ZaraOus^ra) et dont le plus ancien monument est l'Avesta.

Elle mérite de faire l'objet principal de cet article.

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