III. — RELIGION DES GÂTHÂS
Les gâthâs sont une série d'hymnes ou plus exactement de « sermons en vers », comme dit M. Bartholomae, au nombre de dix-sept, rangés en cinq groupes et figurant dans le canon avestique aux chapitres 28 à 34, 43 à 51 et 53 du Yasna. Le style en est animé. Ils sont pleins d'allusions à des situations et à des personnalités contemporaines.
Ils s'attaquent notamment maintes fois à des prêtres d'un autre culte : les Ka^ay et les Karpan. Ils s'élèvent contre la vie nomade, le brigandage, l'immolation des bestiaux. Le prophète se plaint de son
tes CHAPITRE V.
impuissance, et des persécutions dont il est l'objet. Il en appelle aussi à ses protecteurs, Vishtàspa, Frashaoshtra, Jâmdspa, etc. Les idées exprimées dans cette littérature se retrouvent dans le mazdéisme du Jeune-Avesta, mais les gâthâs nous les présentent à un état plus simple ; certains traits de la religion postérieure y manquent même totalement. L'omission ia plus remarquable est celle des divinités secondaires les plus populaires de l'Iran, Mithra et Andhita. Le sacrifice du haoma n'y est pas non plus m honneur.
La théorie du dualisme est exposée dans la 3" gâthâ (Yasna, 30) : Il y avait au commencement des choses deux esprits jumeaux, le bien et le mal en pensée, en parole et en action, qui ont respectivement établi la vie et la mort. L'homme sage doit choisir le bon esprit, celui des fidèles de VAsha (justice, vérité, morale) ; il parviendra ainsi à l'existence la meilleure, tandis que les suppôts de l'esprit de mensonge (drug) aboutiront au sort le plus misérable. L'univers est divisé en deux mondes, celui de l'Asha et celui de la Drug. Ce dernier comprend le mauvais esprit (i4/i/v' - Mainyaç)^lesdaêças^ (démons), leurs prêtres (/(Taf^az/, Karpariy etc.) et tous, les infidèles [dregi>ant).l\s poursuivent sans cesse les fidèles [asha^an) et cherchent à les attirer à leur parti. Il y a guerre perpétuelle entre les deux groupes, et c'est accomplir œuvre
\. On sait que ce nom est phonétiquement le même que le scr. deua, et le lat. deus, qui ont un sens opposé. Cette bizarrerie — dont on a d'autres exemples dans le Zoroastrisme, v. g. le nom du démon Indra qui est celui d'un dieu védique bien connu— s'explique par le caractère de la religion de l'Avesta, qui est un peu une réforme contre un culte existant, dont les dieux lui apparaissent comme des ennemis.
méritoire, soit défaire du mal aux dregvants, soit de les convertir.
D'autre part, les fidèles sont soutenus par l'armée du bien, c'est-à-dire -p^r Mazddh Ahura, entouré de sa cour céleste. Celle-ci se compose d'entités abstraites, repre'sentant des attributs divins. Leur sens primitif est partout sensible dans les gâthâs, et leur personnalité est encore très inconsistante. Elles sont en nombre indéfini. On y trouve avant tout ^s/ia (règle morale, justice), Vohu înanah{\.Q bon esprit), Khsha- ^/ira (la royauté), iL/-/?2a?a?/ (sagesse, humilité, piété). Ensuite, vient le couple Haurvatât (santé, prospérité) et Ameretatât (immortalité). Ces six entités avec Ahura Mazdâh en tète formeront plus tard le groupe des sept Ameshas Spentas (Esprits immortels), dont il sera parlé plus loin. Dans les gâthâs, ilsnesontpas séparables deplusieurs autres abstractions personnifiées : Sraosha (obéissance), Ashay{TG' compense), Tushnâmatay (soumission silencieuse), et d'autres encore. Ces êtres servent en quelque sorte d'intermédiaires entre Dieu et les hommes. C'est par eux que l'on s'adresse à Mazdàh, par eux que celui-ci accorde aux hommes les enseignements, les bienfaits et la récompense. En plusieurs passages, cette récompense est représentée sous forme d'avantages matériels, qui s'appliquent à cette vie : bénédictions sur la famille, la maison, la terre. Mais souvent aussi, — sans qu'on puisse toujours distinguer nettement les conceptions, — elle est annoncée pour l'autre vie, et alors elle est souvent décrite comme une possession de richesses ou d'avantages '. C'est
\. Khshathra ishtôish, magahyâ, râyô ashisli ou Khshalhra savanlio. Cf. CAr.xoY, Muséon, IX, p. 121.
la bonne récompense {yahuhXm ashim)^ dont l'obtention suppose non seulement la pratique du bien en pensée, en parole et en action, mais une épreuve finale, une grande crise [mazê yàhhô). Cette récompense, ce royaume désiré est appelé le plus souvent « le royaume ou les délices de Vohu Manah », parce qu'il est la conséquence pour le fidèle de son « bon esprit » [mens bona), c'est-à-dire de cet état d'âme — conception essentielle dansla prédication gâthique — qui est à la base de toute conversion, de toute vie vertueuse et religieuse. C'est l'amour du bien, l'esprit de sainteté, celui d'Abura Mazdâh, qui doit être aussi celui de ses fidèles. Cette conception est distincte de Spenta Mainyav [spiritus boniis)^ qui n'est qu'un autre nom d'Abura Mazdâh en tant qu'opposé à Aiirô Mainyav [spiritus malus).
A suivre les gâthâs, on pourrait donc résumer la vie morale du disciple de Zoroastre de la façon suivante, en s e rapprochant du langage chrétien pour se faire mieux comprendre : Animé du bon esprit [çohii manah]^ le fidèle se déclare contre l'Esprit d'ignorance et de mensonge [drug)^ ses acolytes (daêvas)^ ses prêtres [havay, A:flr/><2/z, etc.), ses pompes (sacrifices de bestiaux et d'haoma?), et les œuvres qui le mettraient en son pouvoir (brigandage, mensonge, insolence, etc.): il choisit avec une sage prudence [Ârmatay)\Q service du Dieu de science [Mazdâh]^ qui est aussi l'esprit du bien [Spenta Mainyav). Ses pensées, paroles et actions seront conformes à la loi morale, à la loi de vérité [Asha] et à la soumission àla à.W\ïiiié[Sraosha) . Il mènera la vie d'unhomme rangé, attaché au travail de l'agriculture et respectant les créatures de Mazdâh, en particulier le bœuf, en qui se
résument tous les bienfaits temporels. Il suivra de cette façon la voie (pathâ), qui meneau règne désiré (Khshathra vairya]^ celui du Bien qui est aussi celui des biens, celui de la prospérité [Haurçatât) et de l'immortalité (Ameretatât), obtenant ainsi la récompense (âdây ashcnj)^ qu'il espère dans cette vie et dans l'autre, celle qui suivra la grande épreuve [mazê yânhô).