CONCLUSION
Prise dans son ensemble, la religion mazdéenne mérite assurément de retenir notre attention et notre
intérêt. Elle est un des plus anciens, sinon le plus ancien type de religion systématique, se présentant comme une révélation et une doctrine, en contraste avec le type de religion dite naturelle, qui ne se réclame d'aucun fondateur et existe dans un peuple à l'état traditionnel. Ce caractère explique la perfection relative de ses enseignements et surtout l'enchaînement qu'on y remarque. De là aussi son caractère abstrait dès les origines et la place prépondérante qu'y tiennent les préoccupations morales. Plus on remonte vers les origines, plus les religions de Tlnde et de la Perse se ressemblent, tant pour les croyances populaires que pour la doctrine sensiblement plus élevée des Adityas et des Ameshas Spentas. Mais si le point de départ est le même, le développement ultérieur a suivi une marche essentiellement différente chez les deux peuples, conformément à leur tempérament. L'Hindou, imaginatif, rêveur et exalté, a inventé une philosophie et une mystique nuageuse et panthéistique. L'Iranien, homme d'action, a créé un système clair et consistant, où tout concourt à tracer nettement au fidèle le chemin à suivre, non seulement pour obtenir une récompense future très attrayante, mais pour être citoyen honnête, rangé, travailleur, généreux, propriétaire prospère et bon père de famille.
En principe, le Zoroastrisme, puisqu'il est une doctrine qui se donne comme vraie et révélée, s'adresse à tous les hommes. En fait, pourtant, il resta toujours essentiellement iranien. On sait qu'il connut en Perse des jours de gloire, et qu'il y fut, pendant les quelques siècles que régna la dynastie sassanide, religion d'État. Il se montra alors fort
intolérant envers le Christianisme, qu'il persécuta âprement ^. En revanche, l'histoire postérieure lui fut plus sévère que pour n'importe quel autre culte oriental. Les Arabes introduisirent l'Islam en Perse dès le milieu du vii« siècle, et s'ils ne supprimèrent pas du même coup tout le culte mazdéen, celui-ci épuisé par une persécution plus tenace que violente disparut peu à peu presque complètement. La Perse ne compte plus aujourd'hui que quelques milliers de guèbres misérables. Le Zoroastrisme n'est plus vraiment représenté de nos jours que par les Parsis de Bombay (ils sont aujourd'hui 70.000) descendants des Mazdéens qui émigrèrent dans l'Inde pour fuir la persécution musulmane : par eux s'est perpétuée, jusqu'à l'heure actuelle, la religion de Zoroastre, dans ce qu'elle a de plus estimable.
Au point de vue de l'influence des idées, le mazdéisme est certes important, moins cependant qu'il ne semble à première vue. Le mithraïsme, qui jouaun rôle considérable dans l'empire romain au m® siècle, vient de l'Iran, mais il tire son premier fonds d'idées plutôt de la religion populaire de ce pays que du Zoroastrisme, et pour le reste il s'est constitué, en grande partie, par des emprunts aux cultes de la Chaldée et de l'Asie Mineure. Le Manichéisme a répandu en Occident la conception dualiste persane, mais il constitue une doctrine très complexe, qui a puisé ses éléments à diverses sources.
Quant aux ressemblances entre le Judaïsme et le Mazdéisme, au premier coup d'œil elles paraissent nombreuses. Mais ici encore, il faut se défier de la
i. Cf. L-4B0URT, Le Christianisme dans l'Empire Perse, i904.
première impression. Tout d'abord, il faut distinguer les analogies observables dans les Gâthâs, et celles que l'on constate dans les parties plus récentes et dans la littérature pehlevie. Pour beaucoup de ces dernières, en effet, notamment dans le culte, la cosmologie et l'eschatologie, il est difficile de nier l'influence des Sémites sur l'Iran, même là où cette influence n'a fait que moditîer des conceptions remontant en partie au vieux fonds iranien.
Sur l'existence d'influences réciproques à une date ancienne, il canvient de se montrer très prudent, tant sont grandes les incertitudes qui entourent les origines et la date des écrits zoroastriens. Aussi bien, à serrer de près les rapprochements proposés par quelques auteurs, on aboutit à les trouver moins frappants, et dus à des coïncidences plutôt qu'à des emprunts. Nous avons vu plus haut qu'il en était ainsi pour la question du royaume de Dieu. M. Nathan Sôderblom ébranle de même l'opinion de ceux qui ont prétendu que les Juifs avaient reçu de la Perse l'idée de la résurrection des corps ^ Il est vrai que la croyance à une résurrection proprement dite, — croyance qui n'est pas explicite dans les Gâthâs — , est ancienne en Perse, mais elle se présente sous une forme assez différente de la doctrine juive, qu'on voit du reste se développer indépendante en Israël. Seule, la démonologie iranienne a dû stimuler sur ce point la pensée juive, — comme l'admet le P. Lagrange^, — tout en lui laissant ici encore son indépendance. Mais le nom du démon Asmodée^ étant celui d'un daêva,
1. SÔDERBLOM, La vie future d'après le Mazdéisme, p. -mo sqq.