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I. — L'histoire des religions de llnde

§ 1. L'histoire des religions de l'Inde, bien qu'elle embrasse un domaine plus vaste, est essentiellementrhisloiredelacivilisationbrahmanique ; ou, pour mieux dire, car on doute si cette histoire sera jamais faite, l'étude de la civilisation brahmanique, de ses origines lointaines, de sa formation au sein des écoles sacerdotales, de l'influence qu'elle a exercée sur le paganisme de l'Hindoustan^ s'altérant, s'enrichissant, se renouvelant elle-même.

A l'origine, c'est-à-dire dans les plus anciens documents que nous possédions sur les gens qui, dans l'Inde, parlèrent une langue indo-européenne, le védisme : des institutions, croyances, mythes et cultes oii demeurent très visibles quelques données, mais fondamentales, qu'on retrouve en Occident, — vivantes survivances de la civilisation commune aux Indo-Européens, — et de nombreuses et précises données aryennes, c'est-à-dire communes à ce groupe

1. A négliger les îlots Kolariens (Minas, Bils, etc.), l'Inde se divise en deux parties, l'Hindoustan proprement dit, * pays des Hindous » de langues apparentées au sanscrit (Présidences de Calcutta et de Bombay), et le Dekkan, « pays méridional», de langues dravidiennes (tamoul, etc.). Il n'y a aucune raison de supposer quelesDravidiens n'aient pasété des « civilisés » avant l'immigration dansl'Inde du nord-ouest des tribus indo-européennes qui y apportaient la langue védique (ou ancien sanscrit) ; mais on est, sur ce point, privé de tout renseignement . Par le fait, les Indo-Européens ont peuplé ou dominé l'Hindoustan dans une si large mesure que la langue, sinon la race, est foncièrement indo-européenne; dans le Dekkan, ils ont introduit beaucoup de lexique, sans toutefois entamer l'ancien idiome, et la civilisation brahmanique : colonisation, conquête morale et intellectuelle. — On appelle communément * hindou » tout ce qui n'est pas musulman ou sauvage (Minas, Bils, etc.), tout ce qui accepte l'hêéémoni-e brahmanique.

de tribus indo-européennes qui se nommèrent Âryas et d'où devaient sortir les Aryas de l'Iran [air y a: éran, iran; Perse, Bactriane, etc.) et ceux de Tlnde (à l'époque du Rigveda, vallée de Caboul et Penjab).

C'est sous la main de brahmanes, ou d'ancêtres des brahmanes, « poètes » ou « voyants » ou prêtres, que le védisme sortit de l'âryanisme ou indo-iranisme; et le védisme, dont l'histoire fut longue assurément, ne se distingue que malaisément et ne peut être séparé du brahmanisme où il aboutit. Mais on réservera le nom de brahmanisme à un védisme profondément altéré, tournant le dos, si on peut dire, à l'indo-iranisme, et désormais à l'opposite de riranisme zoroastrien ou achéménide (époque des Brâhmanas, commentaires liturgiques; vallée du Gange). Les Âryas de l'ouest et de l'est de l'Hindoukoush ont « évolué » dans des directions différentes : en ce qui concerne l'Inde, le moment décisif de cette « évolution » ne peut être déterminé ; elle est accomplie lorsque s'affirment nettement, d'une part, le régime des castes et le principal des brahmanes, prêtres du rite védique, — aristocratie sacrée, gardienne du mos major um, qui devait, toute à tous, mais organisant tout pour soi, exercer une magistrature incontestée sur la vie morale, juridique, intellectuelle du continent indien; — et, d'autre part, un ensemble de tendances idéalistes, rationalistes et panthéistiques, d'aspirations ascétiques, de pieuse théosophie, rarement dissociées d'un profond respect pour les lois sociales et familiales.

Depuis l'époque des Brâhmanas, on se fait delà vie et du monde l'idée proprement indienne : transmigration, rétribution des actes dans une vie à venir, déli-

vrance de latransmigration par la continence et la connaissance sacrée, définition très particulière du divin et de la sainteté, — notions qui s'imposeront comme faits ou comme principes à tous les docteurs et à tous les spirituels indiens, à Çâkyamuni tout d'abord, quels que soient leur dénomination et leur système propre. Sans crainte de se tromper beaucoup, on peut dire qu'un lettré ne croira jamais, «en vérité absolue », à un dieu individuel, bien moins encore à une idole : sa religion sera essentiellement une discipline de « la délivrance » (de l'existence contingente) par la gnose ou l'ascétisme ; mais, à la surface et dans les « à côté », elle sera encore beaucoup d'autres choses, en règle générale polylatrie et vague monothéisme. — Le polythéisme des Vedas, où il y a de la mythologie indo-européenne et aryenne, du « naturisme », et aussi de bonne théologie, fait place, en dehors du sacrifice, à un panthéon nouveau dominé par une conception souvent syncrétiste, parfois monarchique, du monde divin : Brahmâ, dieu créateur et fin des êtres, apparaît à l'époque du bouddhisme comme le grand dieu des brahmanes ; un être de raison, presque dégagé du mythe, plus populaire qu'on ne l'admet d'habitude. L'ordre règne aussi dans la morale, souvent étrangère au ritualisme, si envahissant qu'ait été le ritualisme dans la littérature toujours sacerdotale quand elle n'est pas liturgique. Les vertus, les péchés, les expiations sont catalogués; la carte des enfers est dressée; les paradis s'accommodent plus ou moins du dogme de la transmigration; on discute sur le destin, sur la valeur de l'action humaine ; on combat les mécréants et les dialecticiens.

D'autre part, et c'est la caractéristique de l'histoire indienne, les brahmanes adoptent et adaptent des cultes qui, par leur personnel et leur esprit, s'opposent nettement à la religion védique et à la mystique savante, cultes féroces ou sensuels, souvent idolâtriques, toujours ardents, parfois dévots. Les représentations mythiques du Veda sont fondues avec des données qui semblent bien porter la marque d'une autre race, avec des divagations caractérisées notamment par lapolycéphalie et l'obscénité des dieux; elles servent aussi à des religions où s'accusent de puissantes personnalités : Krishna est probablement un dieu féodal ; ses dévots ont à son égard les sentiments du compagnon pour le chef. — Entre la sphère brahmanique, où triompha et règne un effort de spéculation rationaliste (monisme, doctrine de l'acte ou de la rétribution, etc.) et le milieu païen qui l'assiège, riche de ferments plus « normatifs » que l'animisme pur, se poursuivent des actions d'endosmose et d'exosmose, lesquelles aboutissent à la mentalité très particulière de l'hindouisme historique (Mahàbhârata, Purânas, etc.) : c'est un paganisme d'origine mythique, évhémériste, magique ou animiste ; pénétré de gnose à ce point que Çiva est indifféremment linga (phallus) et taureau, ascète et natura naturans ; que l'adorateur d'une idole monstrueuse sait qu'il adore le symbole du dieu panthée ; que le savant reconnaît dans son guru (maître) l'avatar, la manifestation ou l'incarnation de l'esprit souverain ; paganisme vivifié par un sentiment très spécial qui s'appelle bhakti, sous sa forme la plus haute amour exalté et désintéressé du dieu; ennobli, malgré ses turpitudes, niaiseries et cruautés, par

un pessimisme mêlé de résignation et de bonté, et aussi par des créations très pures, tel Râma, dont la théologie moderne a subi des inQuences chrétiennes, ce dont elle était digne. L'armature qui encadre et soutient cette masse chaotique, c'est la loi de la caste, le précepte de la « non-nuisance » [ahinisd) ^ , l'immémorial respect de la vache, qui confine chez les Hindous à la zoolatrie 2. — L'ensemble est dominé, de très haut, par la vie brahmanique, encombrée des vieilles observances qui rendent un homme ou une caste respectable, tout compte fait, sereine, utile, et très distinguée.

L'enquête porte sur une longue suite de siècles, et s'attarde à une multitude de questions diverses : ethnographiques, littéraires, linguistiques, d'exégèse, de préhistoire et d'histoire proprement dite. Si elles étaient résolues, on apercevrait probablement trois périodes distinguées par des caractères assez stables et assez nets, et on soupçonnerait les transitions. Pour le moment, nous dirons que trois problèmes fondamentaux paraissent se dégager.

Par l'étude des origines indo-européennes qu'éclairent un peu la linguistique et la comparaison des Hellènes, des Italiques et des Slaves^, par l'étude,

1. Le respect de la vie (condamnation des sacrifices sanglants) est fort ancien, et apparaît dans les textes liturgiques mêmes qui décrivent et expliquent le sacrifice humain.

2. La bouse de vaclie et les autres produits de la vache sont aussi utiles aux Iraniens qu'aux Aryas de l'Inde.

3. Voir FusTEL DE GouLANGES, La Cité antique, qui insiste sur ce qui est essentiel ;PicTET, Origines indo-européennes (vieilli) ;0. Schiudeh, Spracliverg leichung und Urgeschichte (1906), Reallexikon der indogermanische AUertumskunde (1901), et Yd.n\c\(i Aryanreligion, dans Hastings' Encyclopaedia (1909) ; un sommaire brillant dans Ed. Meyer, Geschichte des Altertums, I, 2» partie, 1909, où sont discutées très sagement les théories sur l'habitat des Indo Européens et les décou-

plus fructueuse, des civilisations de l'Iran^, on arrive

à se former quelque idée de la religion prévédique, la religion des immigrés indo-iraniens du Penjab (15 ou 20 siècles avant Jésus-Christ?). Par l'analyse des Ecritures védiques (hymnes du Rig, formules du sacrifice; depuis le xv® siècle?), on peut, à tâtons, examiner comment cette religion devint le védisme. Il semble que les Moïse et les Zarathustra aient ici manqué, et que le progrès fut surtout l'œuvre des familles sacerdotales, des « poètes » et des « sacrificateurs^ ». Nous ne connaissons le védisme que par des documents littéraires et aristocratiques : attribués à bon droit à diverses familles sacerdotales, « spécialistes t) des sacrifices solennels, les hymnes ne représentent pas le védisme sous tous ses aspects en raison même de leur origine et de leur but spécial (éloge, évocation cultuels des dieux) ; ce qui est plus grave, ils forment une collection tardivement compilée, dont les lacunes sont certaines"^, où les traditions parallèles sont mêlées, d'où toute perspective historique est exclue. Il est difficile d'établir un pont entre l'indo-iranisme, mal connu, « restitué » plutôt que connu, et le védisme, deviné à travers son très étrange bréviaire.

Second problème. Par l'étude de la deuxième souche de la littérature védique [b/^âhmanas, commen-

vertes récentes (Winckler) qui assurent au panthéon indo-iranien (Mitra-Varuna, Indra-Nâsatyas nommés dans des tablettes du xiy« siècle) une haute antiquité. — Voir aussi, pour ce dernier point, les discussions dans J. Royal Asiatic Society, -1909. \. Voir Oldenberg, Religion du Veda.

2. Mais la tradition des poètes et des sacrificateurs a certainement eu des initiateurs.

3. Lacunes souvent comblées par des ouvrages de rédoclion très postérieure, mais qui font autorité pour les temps ancicus,

taires liturgiques, etc.), il faudrait deviner comment se forma, à l'intérieur du cercle fermé mais non étanche des familles brahmaniques, à l'intérieur de la communauté très perméable des Àryas, le brahmanisme d'avant le Bouddha (vi® siècle?), héritier et continuateur de l'indo-iranisme et du védisme, mais très différent de l'un et de l'autre et, par certains côtés, assez voisin d'idées sauvages qu'on rencontre en dehors de l'Inde. Si pénétrés d'esprit brahmanique et hindou que soient les documents védiques de la plus ancienne manière, double et triple galimatias, disait Bergaigne, — car ils ont subi plus d'un élagage, plus d'une refonte, plus d'une addition, avant d'être fixés par un merveilleux système de tradition orale*, — on pénètre avec le « Veda du sacrifice » (Yajurveda)^ et les Brâhmanas dans un monde nouveau : caste, théurgie sacrificielle, « consécration » [dikshay^ mysticisme ascétique, goût du transcendant, réincarnations, mysticisme opératoire, chrémathéisme rituel, etc. Entre le vieux védisme, l'idéologie attestée ou supposée des Aryas de l'Inde, et l'ordre de spéculations où se meuvent la rêverie, la religiosité, le cérémonial brahmanique, il y a différence de niveau et, semble-t-il, de naturel

par exemple les livres du rituel domestique, le manuel de sorcellerie (Atharva) qui fut assez tard reconnu comme un Veda.

1. Ce point est fort bien expliqué par Hopkins, India Old and New^ p. 23 sq., qui résout la fameuse objection : « l'écriture est très récente dans l'Inde; comment les indianistes peuvent-ils parler sérieusement de documents antérieurs de dix siècles à la connaissance même de l'écriture? »

2. € Veda des formules du sacrifice », opposé au Rigveda, « Veda des hymnes ».

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