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II. — Védisme et brahmanisme prébouddhique

§ 1. Nous essaierons de définir sommairement la plus vieille religion indienne qui nous soit connue, le védisme, c'est-à-dire la forme que la tradition aryenne [ou indo-iranienne) prit dans le Penjab,

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plaine supérieure de l'Indus, probablement au cours du second millénaire avant Jésus-Christ.

a. Le bonheur des défunts dépend des services que leur rendent leurs descendants dans la ligne mâle, nés d'un juste mariage, dûment initiés aux rites religieux. — D'où l'obligation du mariage, pour assurer le bonheur des ancêtres et le sien propre; l'obligation d'accomplir les cérémonies funéraires (incinération en règle générale et inhumation des ossements) et celles de commémoration (offrandes quotidiennes, banquets de famille) ; l'obligation non moins stricte d'être « qualifié » pour ces cérémonies par des rites d'un caractère sacramentel, encadrant toute la vie dès avant la naissance jusqu'àl'initiation, jusqu'au mariage, rites qui donnent et conservent la « seconde naissance », la naissance spirituelle, le droit au commerce des hommes et des dieux du clan ^ — Les lois de caste (connubialité : endogamie, exogamie; commensalité; impuretés rituelles, etc.), ont peut-être leurs origines dans la période la plus ancienne de la race indo-européenne. « Usées » par la vie de cité en Grèce et en Italie, elles se sont au contraire progressivement développées dans l'Inde sous des influences particulières, et apparaissent comme une des notes du régime brahmanique. A dire vrai, nous ne connaissons ni les origines de la caste, ni l'histoire de son développement 2.

1. L'initié s'appelle un « deux-fois né » dvija ; son précepleur spirituell'engendre par la Savitri, slance au Soleil-excitateur. Il prend la main droite du jeune homme avec la main droite et lui dit : « Agni (le feu) a pris ta main, Soraa a pris ta main, Savitar a pris ta main, Varuna a pris ta main » etc. Voir les Grhyasûtras.

2. Voir Senart, Les cistes dans l'Inde; Keith, Journal Royal AsiaCic Soc, 1909, p. 471 ; HoPKiNS, ^ncienf and modem Hindu Guilds {dans India, Old and New), — La loi d'exogamie est très nette dans les Grhya-

En ce qui regarde le sort des défunts, à côté et au-dessus d'idées sauvages ou grossières, — le mort réside dans la tombe ou dans quelque région mal connue, « en bas » ou au sud, — on constate la croyance à un séjour de lumière où s'éjouissent les morts, ceux du moins qui ont bien vécu, en compagnie du premier mortel, « Yamale roi^ ». — Les « Pères » (pitaras) sont des bienheureux, propices à leurs descendants pieux, échangeant avec eux des services ; les « défunts » (prêta) ^ dont le Rigveda ne parle pas, sont des morts non encore promus au séjour béatifique, ou des revenants. — Le problème de la rétribution du péché dans une vie à venir n'a pas été examiné à fond.

b. Les dieux exigent des hommages perpétuels. On les prie avec confiance"^, rarement (dans nos textes) pour le pardon des péchés, pour la rémission de la peine : maladie, notamment hydropisie; très généralement pour obtenir postérité mâle, longue vie, bétail, butin; on les charme avec des hymnes, littérairement composés pour la circonstance, dans la langue de tous les jours, mais sans négliger les formules et le cérémonial. — On leur offre des mets humains, et aussi, quand on veut faire bien les choses, la libation de soma (iranien haoma, jus d'une plante inconnue, breuvage enivrant sorti de l'usage commun). — Les dieux invoqués au sacrifice solennel sont dans l'ensemble des êtres très puis-

sûtras; le principe du mariage des filles non nubiles, une des plaies de l'Inde moderne, y apparaît déjà.

4. Le royaume de Yima, le premier roi, est devenu, en Iran, le pays fortuné des Hyperboréens. — Dans le Veda, les morts s'éjouissent en présence de Varuna le dieu et de Yama le roi.

2. Les fautes liturgiques ne sont pas graves : • Ce que j'ai fait en trop dans ce sacrifice, ou ce que j'ai lait en trop peu, qu'Agni (le feu), lui qui sait, le fasse bien sacrifié et bien oflert... »

sants, voire tout-puissants, ordonnateurs du monde, bienveillants, sensibles à la prièrvC et au sacrifice; quelques-uns très moraux, soucieux de la moralité des hommes, et presque transcendants. La distinction des dieux terrestres, atmosphériques, ouraniens, qui doit être ancienne, contient peut-être beaucoup de théologie. — Varuna, le grand Ahura {=z Seigneur? iranien, Ahura], fait parfois figure de Jéhovah; fondateur et gardien de l'ordre cosmique et moral, il aurait pu avoir le grand destin de son demi-frère Ahura mazda. Indra, dieu batailleur, grand buveur de soma, donneur de pluie, délivreur des rivières taries pendant la saison sèche, destructeur-né des démons atmosphériques (« tueur de Vritra »), est apparenté aux dieux de l'orage de l'Occident; les Iraniens l'adoraient d'abord; TAvesta en fit un démon, mais garda dans son panthéon Verethraghna (= tueur de Vritra). Le feu (Agni), surtout « feu de la maison », mâle chez les Àryas, féminin chez les Italo-Grecs, dieu héréditaire et « le plus proche de tous », dieu et ami, « le meilleur cœur parmi les dieux », qui porte les offrandes aux dieux et transfigure les morts sans les consumer, est aussi un dieu universel. Le dieu Soleil, qui sera souvent une divinité « panthée », plutôt que la grosse boule rouge, est le dieu qui la traîne comme un char, ou mieux encorel'œildudieuqui, lanuit, regarde par les étoiles; on sait que l'invocation à Savitar, un des noms du soleil, sert encore de prière du matin à des millions d'Hindous, comme il y a quatre mille ans (?) : tat savitur varenyam hhargo devasya dhlmahi dhiyo yo mah pracodayât^ . Mitra, souvent associé à Varuna,

\. J'hésite à choisir entre les versions des védisants : « Puissions-

paraît bien être solaire; comme aussi Vislmou, figure de troisième ordre appelée à si haute fortune, on ne sait ni pourquoi ni comment. Les Açvins, qu'on rapproche des Dioscures, sont d'habiles médecins. Le « Ciel Père » est confiné dans sa lointaine paternité, sans importance dans le culte ou la mythologie.

Il n'est pas douteux que le plus grand nombre des divinités n'entretiennent d'intimes relations avec les grands phénomènes de la nature; mais ceci ne nous renseigne pas, ou nous renseigne très peu, sur leur originel En fait, l'anthropomorphisme est le plus souvent complet, et le mythe, secondaire; dans certain cas, la théologie est presque vierge d'anthropomorphisme.

Nous n'examinerons pas « si nous pouvons nous représenter les auteurs des hymnes comme placés dans une sorte d'île, à l'abri du flot des superstitions contemporaines », si « la religion védique a été bien

nous obtenir l'excellente splendeur du céleste (du dieu) Savitar, qui veuille exciter nos prières (nos pensées). »

1. Pour la « mythologie comparée » à laquelle il est de mode de ne plus croire, voir Max Mûller, Nouvelles éludes de mythologie (trad. Job), Alcan, 1898; l'article de V. Henry, J. des Savants, 1899. On aime, ces temps-ci, à opposer aux dieux « naturistes » (Indra, etc.), les dieux qui semblent personnifier des puissances morales et abstraites : dans le yroupe des Asuras, Mitra, l'ami, Aryaman, le camarade, Varuna (d'obscure étymologie). — Un dieu moral et transcendant, semble-t-ondire, doit être une abstraction théologique, et par conséquent une création tardive. — Je ne défendrai pas les « titres » indo-européens de Dhâtar, « le Créateur »; mais que tout cela, en fait, est plus compliqué! Rappelons la célèbre « leçon de Jupiter » (Max MtJLLER), Zeùç TraTïip = Dyâus pitâ, qui montre qu'on a pu rendre « théologique » un dneu « naturiste ». Rudra, le dieu terrible, meurtrier du bétail et des hommes, est le même que Çiva, . le propice ».La déesse de la petite vérole sauve les entants qu'elle ne tue pas ; elle devient ou elle est une donneuse d'enlants; elle peut devenir une grande déesse mère etjouer un rôle cosmique et naturiste. Tout se mêle, ou plutôt, tout est mêlé.

supérieure à ce qui l'entourait^ » ; mais, dans tous les cas, les hautes idées d'ordre et de moralité de cette religion n'excluent pas les éléments inférieurs, animisme, magie vulgaire. Fort peu représentés dans le Rigveda, recueil des hymnes du rituel solennel, ces éléments dominent dans l'Atharvaveda, manuel de sorcellerie, tardivement rédigé, artificiellement promu à l'orthodoxie-; ils ne sont pas absents des rituels domestiques, tardivement rédigés, eux aussi, et qui ont subi l'influence de la littérature du sacrifice solennel. Ces rituels^, dont la lecture est hautement instructive et agréable, donnent de l'ancienne vie védique une noble image, probablement très fidèle; tout n'est pas illusion dans ce qu'on appelle ironiquement « l'idylle aryenne », et les premiers védisants, les Uoth, les Max Mûller, ont vu plus juste que tel ou tel savant contemporain.

c. Quelques-unes des remarques qui précèdent s'appliquent à un grand nombre de religions « primitives » ou barbares : régime patriarcal ; culte des morts, culte de vénération, de piété et de précaution ' ; sacrifice d'oblation ou de nourriture ; panthéon

1. A. Bauth, J. des Savants, août 189G. Je suis porté à croire que nos documents nous renseignent non seulement sur les prêtres, mais sur leur clientèle.

2.Ladémonologie del'Atliarva est,çà et là, non-sanscrite, c'est-à-dire non-àryenne. « Les créoles, demande V.Henry, n'ont-elles jamais consulté l'obi nèbTR? » (Magie dans l'Inde an^tçMe, Dujarric, 1904).

3. JiCS Griiyasûtras, dont M. Oldenberg a donné une excellente traduction, Ru[es of the vedic domestic cérémonies {Sacred books of tho East, t. XXIX et XXX).

4 Ln intime mélange de piété et de précaution... Mais ce qui,

malgré tout, domine, c'est le sentiment de la piété et de la confiance. II... n'y a pas, dans le rituel védique, ce sentiment de sauvage horreur qui s'accuse dans les usages funèbres detant de peuplades primitives » (BAnTu, J. des Savants, août 1896). — Ne pas oublier les formes de l'attachement aux morts, le culte des reliques, etc., et dans

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bienveillant, médiocrement moral dans l'ensemble, mais dominé par des figures très nobles; culte domestique non dépourvu d'élévation morale et de poésie, encombré, — cela va de soi, — d'innombrables recettes animistes; magie nettement distinguée, sinon toujours séparée, de la religion. — Ces données se rencontrent partout, et au même titre que la zoolatrie et les diverses formes de « sauvagisme », peuvent être définies « humain tout court ». Mais cette analyse sommaire ne satisfait pas l'historien : en fait, ces anciennes croyances diffèrent beaucoup les unes des autres par le substrat idéologique et rationnel, et, davantage, par les modes de représentation, très importants si on veut apprécier la « mentalité » particulière aux races et aux époques. Ici, par une fortune rare, nous pouvons définir des caractères propres, atteindre le concret qui seul compte, et cela pour la magie comme pour la religion. Bien plus, on aperçoit une évolution ou des révolutions; on se rend compte de l'histoire qu'il faudrait faire.

Les traits indo-européens ne sont pas méconnaissables dans la civilisation védique. Pour ne citer qu'un exemple, les « célestes », ou « ouraniens » [dei^a^ deus; dydus pitâ, le ciel-père) et les baah sont de contexture très différente : les premiers, puissances lumineuses et universelles, les seconds, dieux locaux; les premiers, des amis qui acceptent la collaboration de l'homme, de grands frères; les seconds, des maîtres. Non plus importants, mais plus caractérisés et palpables, les « acquêts » (?)

un autre ordre d'idées, le cannibalisme, etc. U y a vingt espèces de sauvagisme.

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de la pensée indo-européenne au cours de la période indéterminée qui mêla ou rapprocha les branches aryennes de la famille indo-européenne, futurs Indiens et futurs Iraniens. De cette époque, pour le moins, date le type des deças et des anciens daevas (iraniens), en contraste marqué avec les dieux des Ïndo-Europëens d'Occident : héros immortels aux chariots célestes, « étincelants et loyaux, presque exempts des tares de perfidie, de cruauté et de licence dont d'autres mythologies les entachent, mais étrangers à l'idéal de beauté qui relève le panthéon olympique » (Oldenberg), le plus souvent chastes, aussi loin que possible des couples sémitiques ou hindous. Les Aryas n'ont pour ainsi dire pas de déesses, s'ils ont des sorcières et des esprits femelles. — De même cette puissance morale et cosmique qu'on appelle l'Ordre [rità]^ les seigneurs souverains fondateurs et gardiens du rita {Asura, Ahura), le royaume d'outre-tombe de Yama, la jonchée d'herbes où les dieux viennent s'asseoir, le sacrifice de soma (si important dans l'histoire du védisme et de la théosophie brahmanique), le prêtre récitateur [hotai^, z-aota^)^ le manipulateur (atharçariy athr^açan), le cordon de l'investiture religieuse, sont indo-iraniens.

§ 2. Nos documents védiques les plus anciens (hymnes du Rigveda), œuvres tardives si on considère l'origine ou la forme préindienne des concepts mythologiques et religieux qu'ils traduisent, sont déjà, à bien des égards, très indiens : mais, pour l'essentiel, pour la manière de vénérer le « divin » , de comprendre la survie et le devoir familial, le védisme ou plus ancien brahmanisme est, à nos

yeux, une religion j^lus indo-iranienne qii'hindoue.

Nous disons « le'védisme ou le plus ancien brahmanisme ». Le védisme en effet suppose les « brahmanes », ou du moins des prêtres ancêtres des brahmanes.

Le sacrifice proprement dit, — immolation d'une victime, allumage des trois feux, avec pressurage et libation du soma, — était indépendant des vieux rites de famille qui sont indo-européens (le feu domestique) et appartiennent d'origine au père de famille. 11 devint extrêmement compliqué et exigea des professionnels : la comparaison de hotar et zaotar, etc., prouve peut-être que le sacerdoce du soma était constitué à l'époque indo-iranienne. Un certain nombre de familles, qu'on n'a pas manqué de comparer aux Eumolpides, distinguées par la netteté de leurs trouvailles et traditions liturgiques et poétiques, par leur situation sociale, seules à « sacrifier » et à partager le soma avec les dieux, étendirent leurs droits sur les autres provinces du sacrée Chantres et sacrificateurs, avec leurs gentes, prirent le nom de brahmanes du mot qui signifie formule, prière; une littérature sacrée se forma, pieusement conservée, qui devint archaïque, qu'on regarda comme révélée, et qui exigea un long

1. Jamais les brahmanes n'ont été tous prêtres, j'entends pour le compte d'autrui; la définition brahmanique du brahmane « sacrifier, étudier, enseigner, l'aire des dons, recevoir des dons » est jDure théorie. — Noter que le védisme et le brahmanisme ne connaissent pas de culte public à proprement parler : l'offrande, le sacrifice, si compliqués qu'ils soient, n'intéressent que le « sacrifiant » et son épouse. — On explique flamen = brahman=\Q sorcier indo-européen; et encore pontifex = pathikrit, « faiseur de chemin », quand on ne préfère pas ponti = avestique spenta, « sacré ». — Ce qu'on sait de plus net sur le « sacerdoce » indo-européen a été dit par Fistel de

GOULANG£.S.

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apprentissage : d'où, pour les adeptes du sacrifice, une éducation littéraire et le prestige qui s'y attache. — Les neveux des anciens poètes, des « voyants » , furent reconnus intermédiaires de naissance entre les dieux et les hommes : c'est à eux qu'il appartient non seulement de sacrifier pour le non-brahmane qui veut obtenir la faveur céleste et qu'on continue à appeler le « sacrifiant » en dépit de son rôle presque passif, mais encore de présider aux rites de la vie domestique, de recevoir le jeune homme dans la communauté relioieuse, de l'instruire durant un noviciat inégalement prolongé suivant la caste, mais auquel tous sont astreints, et encore de décider en toutes choses ce qui est juste et utile.

Les brahmanes spéculèrent sur le sacrifice. — Dans les textes anciens, qui sont des éloges et des invocations, le sacrifice est surtout hommage, offrande, nourriture, ou contrat (do ut des) : « un acte par lequel nous abandonnons quelque chose aux dieux, gâteau, lait, animal, jus du soma; la plus petite offrande de beurre, de farine, ou de lait » (Barth). D'après l'opinion des savants, il comporta toujours, du moins pour le rit solennel, un élément mystique très visible dans le « galimatias » (Bergaigne) des hymnes (allumage du feu, dieu caché dans le bois; pressurage et libation; relations du feu avec l'éclair, du soma avec les eaux) ; et les commentaires liturgiques (les livres nommés bràkmanas, x^ siècle??) montrent que les prêtres, certaines écoles sacerdotales, avaient construit toute une métaphysique avec les intuitions mystiques ou magiques de la liturgie et de la mythologie; ils mirent aussi en théorèmes le pouvoir mystérieux que les Hindous,

comme beaucoup de sauvages, attribuaient à la pénitence, au tapas (littéralement : échauffement) ; et, en fonction de ces métaphysiques, ils expliqueront les dieux, le destin des morts, l'origine des choses. — Pour être moins précis, disons que les brahmanes, partant d'un rituel et d'une « théographie » qu'on peut considérer comme assez simples (indo-iranismc; vieux védisme), se sont aperçus d'un grand nombre de vérités nouvelles, soit par un procès purement logique, soit sous l'influence du milieu hindou :

1. Ils virent que les dieux traditionnels n'étaient pas les êtres souverains et distincts les uns des autres qu'adoraient les ancêtres et les théologiens d'autrefois. Dès longtemps et tour à tour, chacun d'eux avait été revêtu par les « chantres » des attributs et des capacités professionnelles de ses confrères ; le concept de dieu s'était élargi et approfondi aux dépens des diverses personnalités divines. Une sorte de monothéisme peut se trouver au bout, comme à l'origine, de cet « hénothéisme » ; et en effet, les dieux suprêmes, mythiques ou philosophiques, ne manqueront pas. Mais la préférence paraît acquise à un syncrétisme de tendance panthéiste : les dieux tiennent leur divinité d'un être primordial qu'on appellera Hiranyagarbha, « germe d'or » éclos sur les eaux primitives, Prajâpati, « maître des générations » , Purusha , « mâle qui n'a pas fi gure d'homme » , Brahmâ, Vishnou. Cet « être ancien », qui développa l'univers en sacrifiant ou en « peinant » (en s'échauffant) , qui est le Sacrifice, l'Ascétisme, est encore la force qui fait vivre et résorbe l'univers. Le poète védique adorait Varuna « qui mit la vitesse dans le cheval, le lait dans la vache, l'intel-

ligence dans le cœur, le feu (céleste) dans Feau (du nuage), le soleil dans le ciel, Soma sur la montagne » ; et le dieu omniprésent se confondra aisément avec la vie universelle; mais si le monde est enlui,il n'estpas tout entier dans le monde : « Tous les êtres ensemble font un quart du Purusha (mâle, esprit primordial) ; l'immortel [neutre] au ciel est ses trois quarts ». — Le monde est-il sorti d'un principe ayant « nom et forme » , de l'être , ou du « non-être » , de la force liquide et sans différences ? Les dieux sont-ils antérieurs au monde, ou vinrent-ils après? « Celui qui est en haut le sait; et encore le sait-il? »

Les brahmanes ont à leur manière, qui n'est pas celle des Eléates ou de Spinoza, creusé le problème ontologique. Des souvenirs mythiques, des spéculations de rituel mêlent ou brisent les fils de leur déduction. Cependant, peu à peu, dans certains cercles et à certains moments, les dieux disparaissent derrière l'image du vrai dieu, de « l'unique sans second » qu'on appelle de préférence hrahman, donnant à l'Etre le nom même de la formule sacrée, du recueil védique et du prêtre.

La psychologie rejoint la spéculation liturgique et théologique. — Il semble que les Indiens considéraient l'âme comme un double du corps, un organisme subtil mais matériel. Les brahmanes, à qui cette conception est familière, outre les termes signifiant « principe vital », « intellect», « souffle», ont employé pour désigner l'âme le mot àtman (étymologie probable : souffle) qui doit se traduire « soi » [self]^ àlafois pronom réfléchi et substantif. Le « soi » de l'homme est transcendant aux apparences corporelles, aux manifestations psychologiques ; substrat

de ce que le vulgaire appelle « moi » (corps et âme), il se révèle dans l'extase et le sommeil sans rêve ; il est vie et intelligence, comme le « soi » du monde, c'est-à-dire brahman, « père des dieux, père de Prajâpati, étoile polaire immobile dans le mouvement universel ». Le principe de l'énergie rituelle, de l'activité cosmique et divine, est aussi le principe qui voit toute vision, sent toute sensation, exhale tout souffle.

2. Avant que certaines écoles sacerdotales fussent arrivées à ces conclusions, les brahmanes, dans leur ensemble, altéraient et compliquaient les dogmes indo-iraniens de la survie. — Les morts jouissent-ils, pour l'éternité, du séjour où les sacrifices, les œuvres pies et les banquets funèbres les ont élevés et les maintiennent? On l'avait cru; on ne s'était pas posé la question : mais voici qu'on croit qu'ils mourront à nouveau dans le monde où le feu du bûcher les rendait, jadis, immortels. Désormais, la grande afi'aire des Indiens brahmanisés sera d'éviter la « remort ».

L'idée que les morts remeurent pour renaître icibas, sortit peut-être de spéculations purement védiques (A. M. Boyer, P. Oltramare); mais elle est trop voisine de la croyance sauvage aux réincarnations pour qu'on puisse s'en assurer. Quoi qu'il en soit, les Àryas de l'Inde, commelesIndo-Européens, pensaient que le père renaît dans son fils, et ils n'oublièrent jamais ce vieux dogme, fondement de leur civilisation, même lorsqu'ils eurent admis la remort et la renaissance. Les Indiens autochtones, suivant toute apparence, expliquaient la conception par la « descente » d'un être désincarné, ancien homme ou ancien animal, — de même les Aruntas et d'autres sauvages,

— hypothèse animiste où je chercherais volontiers l'origine de divers totémismes^ On peut croire que cette manière de voir ne resta pas sans influence sur les brahmanes; mais, si les brahmanes s'en inspirèrent, ce fut pour y superposer des vues rationnelles, un système cosmogonique et moral, le système du samsara ou de la transmigration.

La samsâj^a brahmanique ^ hérite des opinions anciennes sur le destin des morts (séjour des Pères chez Yama; paradis d'Indra). Des vieux mythes, il conserve l'idée de voyages vers le soleil et la lune, d'où les âmes redescendent en pluie, passent dans les plantes-aliments, dans la semence. Enfin, après avoir d'abord regardé la renaissance ici-bas comme un châtiment, et, plus longtemps encore, opposé aux hommes, nés pour la remort sauf déification ou sanctification liturgique, les dieux qui ne meurent pas (dieu = immortel, notion indo-européenne), les docteurs reconnaissent que la mort et la renaissance sont le destin normal des êtres qui méritent et déméritent, c'est-à-dire de tous les êtres individuels, dieux et démons compris. Depuis le commencement des temps, les âmes sont transportées, par l'efficacité invisible [adrishta) de leurs actes [karman]^ d'une destinée dans une autre : dieux, hommes, animaux ou damnés. Tel est le samsara, douloureux en soi, car la somme de souffrance dans l'univers visible ou

1. Les conditions normales ne sont jamais regardées comme indispensables ; le folk-Iore est plein de naissances extraordinaires. — Nos sources sont, ici, surtout Ijouddhiques, voir Windisch, Budd/ia's Gfburt (Académie de Saxe, 1908).

2. Le bouddliique diflére, plus animiste, plus dégagé du mythe; il n'admet pas les réincarnations dans les plantes ou dans les pierres (secte des Jaïnas).

supposé (enfers) dépasse infiniment la somme de joie.

Ce pessimisme est issu, pour une part, de la méditation du bonheur absolu : on oppose à la douloureuse transmigration la sérénité immuable du hrahman, « en dehors duquel il n'est que souffrance », — • formule que des textes plus anciens employaient pour définir le paradis. Le hrahman seul est immortel ; ou, plus simplement, les morts qui passent au-dessus du soleil échappent à la remort en entrant dans le ciel supérieur où réside et que remplit Brahmà^ le seul grand dieu, « en qui tout s'apaise » (comme il était dit de Prajâpati), et, en réalité, la substance universelle : rentrer dans l'être infini, c'est parvenir au bonheur absolu; c'est se dépouiller du « moi » apparent et contingent, et prendre possession du vrai moi, de Vàtman. — Les brahmanes, dans leur eschatologie, sont « portés à sacrifier la personnalité qui, pour nous autres, est tout dans la survivance » (A. Barth) ; cette tendance, qui sera très forte et vraiment dominante chez les bouddhistes, n'a jamais été plus consciente que dans certain vieux traité brahmanique : « Celui par qui on connaît (c'est-à-dire Vâtman, l'intelligence, qui est l'éternel bi^ahman) comment se connaîtrait-il lui-même? Là où il y a

dualité, là seulement il y a connaissance Après

la mort, il n'y a plus de conscience. » — • Ainsi parle Yàjnavalkya. Cependant, les brahmanes ne sacrifieront jamais complètement Brahmâ (masculin), le dieu suprême « qualifié », le « Seigneur )>, Içvara, au hrahman (neutre) \ substance unique, absolu

1. Ne pas attacher à cette opposition grammaticale trop d'importance.

impersonnel, connaissance sans sujet et sans objet. Et quand le « Seigneur « s'appelle Krishna ou Çiva. très grands dieux, on ne peut mieux définir la religion et la philosophie que ne Ta fait M. Hopkins, Personal pantheistn.

3. Une pensée aussi nettement orientée vers l'invisible, dédaigneuse « des noms et des formes » et comme grisée de métaphysique, devait provoquer dans l'ancienne règle de vie une manière de révolution, — révolution qui fut, à vrai dire, plus circonscrite et moins radicale qu'on ne l'admet souvent.

A poser les termes extrêmes, il devait, tôt ou tard^ paraître évident que le mariage et les services funèbres sont inutiles, puisque aucun rapport essentiel n'existe entre le père et le fils : « Qui a un père? qui a une mère? Chacun naît de ses actes » (Vishnupurâna, vi, i) ; que les sacrifices sont peu de chose, puisqu'ils ne produisent que des félicités passagères ; que les vertus d'ordre moral et la pénitence sont supérieures à l'œuvre rituelle ; que la connaissance de la réalité dernière est indispensable ; en un mot, que la vie domestique, avec ses sacrements, ses rites et ses devoirs, si elle n'est pas mauvaise en soi, est insufiisante pour la conquête de Brahmâ, seul dieu suprême : un idéal nouveau du vrai « bralimane » s'est formé, dont les bouddhistes hériteront en continuant à l'appeler de son nom^.

Il n'est pas interdit au maître de maison qui a rempli les obligations de « son devoir propre » ^^ — « lorsque ses cheveux blanchissent, quand il a vu le

\.yo\T Dhammapada, trad. par F er:^ and Hu, Leroux, 1878. 2. • Le devoir propre, mal fait, vaut mieux que le non-devoir propre, bien fait » : c'est la moitié du brahmanisme, et la plus sage.

fils de son fils », — de quitter la maison pour vivre en anachorète, sacrifiant en soi-même, voyant le bi-ahman dans tous les êtres et tous les êtres dans le hrahman, dépouillant l'ignorance qui dérobe au vulgaire l'unique et omniprésente réalité. Quelques-uns méditent le hrahman « qualifié », cause intelligente et vie universelle, transcendant toutefois ; quelques-uns adorent ses hypostases les plus sublimes, le Soleil, Vishnou, Nâràyana, ou sa manifestation humaine, Krishna ; d'autres se perdent dans l'Être pur, et tiennent l'univers, « le torrent des mobiles chimères », pour illusion [maya]. Tous sont persuadés que le monde n'est qu'une forme, en soi douloureuse, de la lumière incréée ; que le souffle qui nous anime est un effluve, un fragment, un déguisement de Brahmâbrahman.

Mais ce ne sont pas les seuls brahmanes qui choisissent les âpres voies du salut, continence, austérités, « vie de forestier » : beaucoup de membres de la noblesse féodale [kshatriya]^ d'où surgiront des chefs d'ordre comme le Jina, fondateur des faïnas, et le Bouddha, fondateur des bauddhas, n'étaient pas moins enthousiastes.

Observation que nous croyons importante : dans le goût pour toutes les formes d'ascétisme qui soutient ces spéculations et ces pratiques, la ligne est difficile à tracer entre les diverses influences, les brahmaniques, disons avec moins de précision les spéculatives^ et les hindoues, les « sauvages ». « Déjà les

I. Les € rois» ou . guerriers » eurent quelque part dans la spéculation brahmanique; mais R. von Garbe, dans son excellent petit ouvrage : Beitrâge zur indischen Kulturgeschichle {BevUn, Paetel, 1903), me paraît aller trop loin.

hymnes du Rigveda [très antérieurs à la métaphysique brahmanique] connaissent le muni aux longs cheveux, le silencieux extatique et aux trois quarts fou delà littérature postérieure ; et, sans aucun doute, il était dès lors aussi respecté et aussi craint qu'il le sera plus tard » (Barth). — On a observé que les extases au cours desquelles les doctes, brahmanes ou bouddhistes, prennent contact avec l'Absolu, présentent une fâcheuse parenté avec les hypnoses des sorciers (Oldenberg). Le philosophe qui pose l'équivalence : souffle =: âme = Dieu, glisse souvent sur les pentes rapides delà théosophie et de lathéurgie, car il cherche à « réaliser », au sens anglais et français du mot, l'identité qu'il affirme. Et les idéologues hindous sont moins bien équipés que les autres mystiques, soufistes ou néoplatoniciens (A. Barth); leurs recettes, abstinences,, pénitences, réglementation ou suspension du souffle, fixité du regard etc., ont sans doute pour effet de faire rentrer l'âme en son principe transcendant : mais elles n'ont pas été toutes inventées dans ce but; — de même, pour le dire en passant, la « consécration de sacrifiant » {dikshâ), pièce essentielle du brahmanisme liturgique, met en œuvre une discipline de « self-torture » et d'(( émaciation » dont les rapports sont bien douteux avec l'offrande aux dieux aimables et aimés du Rigveda. — On doit même se demander si le « yogisme » vulgaire (traduisons à la moderne, fakirisme) n'est pas pour quelque chose, dans le développement du mysticisme savant et moral, du yoga (discipline, « self-restraint », extase, union).

Quoi qu'il en soit, parmi les pénitents solitaires et les mendiants (ceux-ci d'abord médiocrement es-

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timés des brahmanes), beaucoup furent moins préoccupés de l'immortalité en Brahman-Brahmâ que des pouvoirs surnaturels : l'ascétisme brahmanique se développe dans un milieu païen ; et cette remarque vaut pour le bouddhisme.

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