III. — Bouddhisme
A une époque mal déterminée, de l'avis presque général vers le milieu du vi® siècle avant notre ère, un « fils de famille », nommé Gautama et appartenant au clan sub-himâlayen des Çâkyas, « partit », abandonna la vie laïque, à la recherche de l'immortalité. Après avoir étudié auprès des docteurs en renom diverses méthodes de salut, diverses théories sur le moi et sur l'extase, il passa de la théorie à la pratique et se livra, pendant plusieurs années, à des austérités effrayantes, vivant dans la solitude à la manière des saints brahmaniques; d'où le nom de Muni. Le législateur qui devait condamner l'ascétisme outré et recommander la vie de moine mendiant, tantôt conventuel (saison des pluies), tantôt itinérant, s'appelle « le solitaire » ou « l'ascète » de la race des Çâkyas (Çàkyamuni).
Un jour, il crut avoir trouvé le joint du problème; il se déclara huddha, c'est-à-dire « éveillé », « illuminé » , et, comme beaucoup d'autres, il chercha et rencontra des disciples. « Fondateur d'ordre, il fut aussi un entraîneur de foules » (E. Senart) : à côté des religieux ou mendiants [çramana, bhikshii)^ disciples à proprement parler, « pratiquant la chasteté sous sa règle », il eut de nombreux admirateurs, dévots [upàsaka) ou adhérents laïcs. Les
LE BOUDDIIISMK ET LES RELIGIONS DE L INDE. 9.oO
rois, les républiques aristocratiques, les riches marchands et les brahmanes, propriétaires fonciers, eurent pour le jeune ascète autant de considération que les courtisanes, nommées en effet parmi les premières donatrices de l'Ordre. Bien qu'il ait fait accueil à des gens de caste douteuse, ses disciples se recrutèrent plutôt parmi la jeunesse dorée, qu'il conviait à « se chercher soi-même », et surtout parmi les religieux, isolés ou groupés, auxquels il démontrait sa supériorité thaumaturgique, sa sainteté, l'efficacité d'une doctrine faite de tout ce qui était commun à toutes les doctrines du salut. Les chefs de secte renoncent à l'autorité qu'ils exercent sur leurs disciples; les ascètes adorateurs du feu jettent dans la rivière les ustensiles du sacrifice et leurs nattes de cheveux; les pénitents nus revêtent la robe que recommande le nouveau buddha; on voit des brahmanes maigrir quand l'ordination bouddhique ne leur est pas d'abord accordée, des pères de famille pleurer de voir leur maison désertée et les rites de famille interrompus, des épouses et des mères entrer dans la congrégation des nonnes, imitant ou devançant leurs maris. Personne n'avait encore aussi éloquemment démontré que « le monde est en flammes », qu'il faut quitter la maison et renoncer à toute postérité, si on veut éviter la remort, obtenir l'immortalité, être heureux ici-bas. Il y eut, dans ce milieu facile aux enthousiasmes religieux, comme une fièvre de se faire a religieux fils de Çâkya ».
Cette fièvre, quand la communauté s'enrichit, devint et resta chronique.
A la distance où nous sommes placés, nous de-
vons, pour expliquer le succès de Çâkyamuni, évoquer les mystérieuses raisons qui font le prestige des grands hommes : par le lointain retentissement de sa parole, il est vraiment un mahàputusha^ un « surhomme » (voir p. 286). — • En bonne critique, nous sommes réduits à des conjectures plus ou moins plausibles sur sa personnalité et sur son enseignement même; mais, ce qui est une compensation, nous pouvons définir avec une certaine rigueur quelques-uns des traits notables du bouddhisme ancien.
I. — Les bouddhistes croient à l'éternelle transmigration des âmes, à la rétribution des actes dans une existence à venir, céleste, humaine, infernale. Suivant toute vraisemblance, Çâkyamuni n'a pas inventé ce dogme, mais on peut croire qu'il Ta, à divers points de vue, précisé et perfectionné : 1° l'acte [karman), pour le Bouddha, est essentiellement l'acte de pensée; — tandis que, d'après les Jaïnas, rivaux des bouddhistes, l'acte, abstraction faite de l'intention, constitue une sorte de matière subtile dont est constitué le corps invisible qui transmigre. Et ceci établit entre les bouddhistes et une des congrégations les plus puissantes de l'époque une différence de niveau très sensible ; 2° la doctrine de l'acte, régulateur souverain des vies à venir, est plutôt mentionnée qu'enseignée dans les vieux écrits brahmaniques ; elle y est considérée comme un secret. Yâjfiavalkya déclare, sans autre explication, qu'il n'y a plus de conscience après la mort. D'autre part, l'estime particulière que le Bouddha professe pour les Jatilas, « les religieux aux cheveux tressés » et pour les Agnikas, « adorateurs du feu »
LE BOUDDHISME Eï LES KELIGIOaS DE LIKDiC. 2G1
(sorte d'uXoêioi brahmanisants), « parce qu'ils croient à l'acte », confirme Fimpression que cette doctrine était moins répandue qu'elle ne fut depuis; 3° l'acte qu'envisage le Bouddha est par excellence l'acte moral; il adopte, — on aurait grand tort de l'oublier, — une formule des Jatilas qui flétrit les hérétiques qui nient les résultats du sacrifice; mais trop d'indices établissent qu'à son gré l'acte rituel est très inférieur, en tout cas inopérant en vue du salut. Les brahmanes, au contraire, dans les excès mêmes de leur théosophie gnostique, continueront à tenir pour indispensable le sacrifice, soit aux dieux, soit aux « pères » ; ils n'oublieront jamais le svadharma^ « le devoir propre » défini par la caste; leur morale, formée autour du foyer, est à la fois plus minutieuse et plus humaine que celle des bouddhistes : mais on ne peut contester à ceux-ci le mérite (?) d'avoir conçu la morale à un point de vue strictement (?) rationaliste, et d'avoir, en la dégageant des idées religieuses et superstitieuses, en la rattachant au dogme rigoureux de la rétribution dans une vie à venir, donné une force singulière à quelques-uns de ses préceptes (pentalogue à l'usage des laïcs : non-meurtre, nonvol, non-adultère, non-mensonge, non-alcoolisme) ; 4° les dieux, pour les brahmanes de certaine époque et de certain milieu, ont acquis leur puissance divine par des sacrifices, des pénitences, des actes pies : ils ne sont pas éternels ; ils mourront quand leur réserve de divinité sera épuisée par la jouissance. Les ascètes et les sacrificateurs disposent de pouvoirs magiques, et peuvent, comme les démons qui sont d'habitude de bons magiciens, balancer le pouvoir des dieux. Non seulement tout
retourne dans le vieux chaos, ou en Brahmâ, à la fin de la période cosmique, mais encore on peut passer dieu au cours même du siècle. Toutefois, cette théogonie en fonction du mérite, de la pénitence et du rite, demeure dans le brahmanisme une vue théorique, plus ou moins conciliable avec la mythologie traditionnelle et avec le culte du dieu suprême, Brahmâ, lequel est probablement étranger à la transmigration; et la supériorité du « solitaire » sur les dieux apparaît surtout comme un motif littéraire. — Dans le bouddhisme, les divinités inférieures sont très nettement subordonnées, non seulement à un Bouddha, mais encore à tin bouddhiste vraiment vertueux et sage. Quant au démiurge des brahmanes, « le souverain qui s'occupe de tout », qui règle les transmigrations individuelles et les créations successives de l'univers en tenant compte des actes et de leur somme, — ce Brahmâ vers la possession duquel est tourné l'effort des brahmanes lorsqu'ils ne se contentent pas du séjour dans le soleil ou dans la lune (sources bouddhiques), et dont les philosophes les plus nettement monistes (Çamkara, viii« siècle) ne veulent ni ne peuvent se passer, — les bouddhistes (de même que les Sâmkhyas, brahmanes rationalistes) le nient catégoriquement : ils connaissent un Brahmâ, un grand dieu qui vit très longtemps, mais ils n'admettent d'autre moteur cosmique que l'ensemble des actes des créatures, d'autre régulateur des destinées individuelles que l'acte personnel; 5° ni les brahmanes, ni les bouddhistes même ne sont conséquents dans la dogmatique de l'acte ; mais leurs inconséquences ne se superposent pas.
Disons seulement qu'une place est souvent réservée au destin, à la contagion du péché, à la grâce d'un dieu ou d'un Bouddha, à la réparation. « Faut-il faire pénitence? — les uns disent « non », parce que les fruits de l'acte mûrissent toujours; les autres disent « oui », parce que la pénitence efface même le meurtre d'un brahmane : cette opinion est la bonne. » (Source brahmanique.) — Le dogme de l'acte [karman] entraîne des absurdités manifestes : les actes de la vie présente doivent être déterminés, comme sont les jouissances, par les actes des vies antérieures; donc la liberté n'est qu'un mot. Les brahmanes (Çamkara) ne reculent pas devant cette conséquence désastreuse; les bouddhistes, quelques hérétiques exceptés, la condamnent. Ils distinguent ingénieusement les fruitsjouissances, qui seront, bon gré mal gré, mangés par l'agent, et les fruits-dispositions morales, que l'acte crée dans l'agent, qui ne contraignent pas.
II. — Les brahmanes autorisaient, et considéraient même comme à peu près nécessaire en vue de l'immortalité (en Brahmâ ou dans le hrahmaii)^ la vie de religieux anachorète, plus ou moins dispensé des rites du sacrifice; mais ils n'ouvraient cette voie du salut qu'aux membres des castes supérieures, et à la condition qu'ils eussent payé les dettes que tout homme contracte en naissant à l'égard du Veda, des dieux, des « pères » et des hommes. ( On paie ces dettes par l'étude du Veda, le sacrifice, le mariage, l'hospitalité.)
Ce double principe souffrait des exceptions : tout religieux, en devenant l'homme de l'au-delà,
sort de la caste, et un saint est toujours respectable, quelle que soit son origine; d'autre part, il n'est pas défendu au brahmane de prolonger ses études (ounoviciat)dansla maisonde son maître, observant un strict célibat. — Le bouddhisme apporte, ou nous croyons qu'il apporte, un esprit plus large dans la question caste ; et, ce qui est plus important, il condamne théoriquement le mariage : tout ce que peuvent faire les laïcs, c'est d'accumuler, par le « non-péché » et l'aumône aux moines, des mérites qui « mûrissent » en bonnes renaissances, en chances de se faire moine dans une existence à venir; (la vie laïque est impossible à certain degré de connaissance spirituelle). La Bhagavadgîtâ est plus sage : elle veut qu'on remplisse, avec un détachement absolu, tous les devoirs de famille et de caste. — L'hérésie du bouddhiste, au point de vue des brahmanes, n'est pas de préférer, pour son propre compte, la vie de religieux à la vie de « maître de maison », mais de ne pas reconnaître le caractère anormal et surérogatoire de la vie de religieux, et de nier la nécessité du sacrifice.
IIL — Avant le Bouddha, de nombreux « faiseurs de gués » avaient organisé la vie religieuse d'après le patron brahmanique, à l'imitation des règles de vie de l'étudiant en Veda, et en y mêlant beaucoup de pratiques hindoues. (Les brahmanes proprement dits préféraient, semble-t-il, le régime des anachorètes (uXdSioi) à celui des mendiants itinérants et groupés en sectes.) La plupart des confréries accordaient une place prépondérante à la pénitence et à l'extase. — Le Bouddha (et ceci est bien dans l'esprit des traités brahmaniques nommés Upanishads) préfère la domination de l'esprit et des sens à la mortification, la
réflexion aux acrobaties ascétiques : dans nos textes, il se vante d'avoir inventé une <c voie moyenne » entre la sensualité de la vie mondaine et rascctisme outré des pénitents nus, des jeûneurs, etc. ; la tradition veut même que ce soit là son invention capitale. — Je crois que les choses sont un peu plus compliquées. En fait, dès les origines à nous connues, le bouddhisme comprend deux sortes de religieux : les sédentaires OU' conventuels, qui ne prennent rien de trop, mais ne se laissent manquer de rien ; les « forestiers » , qui sont de stricts pénitents, sans gîte et sans feu, avec des haillons pour vêtement, Turine décomposée pour médicament, etc. Les premiers ont, de très loin, la plus grande importance; et on ne peut qu'admirer les dispositions, — non toutes originales, — prises par les organisateurs de la confrérie bouddhique pour assurer aux frères mendiants une moralité et une « spiritualité » solides : noviciat, stage en qualité de disciple auprès d'un moine âgé et savant, «paroisses », réunions de quinzaine pour la lecture du livre de discipline et la « confession »; préceptes relatifs à l'admission, à l'admonition, à l'expulsion, à la manière de mendier, aux repas, au séjour dans les couvents pendant la saison des pluies, aux voyages pendant la belle saison, etc. D'ailleurs, on n'oubliera pas que les « forestiers » doivent éviter les exagérations les plus maladives de l'ascétisme hindou : la mort par inanition, les macérations, la nudité même (opposer les Jaïnas et autres Acelakas) leur sont interdites, comme il leur est aussi interdit de faire « vœu de silence » et, à plus forte raison, de « faire le chien ou la vache ». La thaumaturgie, la divination, les arts « spirituels » sont au moins très mal vus :
si tout saint possède des pouvoirs magiques, tout magicien n'est pas un saint, tant s'en faut. 1 En ce qui concerne l'extase, il est difficile de savoir ce que le Bouddha pensait de son efficacité. Peut-être a-t-il distingué de la concentration de l'âme en soi et des phénomènes hypnotiques, c'est-àdire de l'extase, les efforts intellectuels qui réellement favorisent le perfectionnement moral et le détachement, la méditation du caractère douloureux, impur, transitoire, irréel des choses, etc. Cependant l'extase proprement dite fleurit dans la dogmatique bouddhique, et on chercha vainement à « l'intellectualiser », car elle est, par définition, l'interruption de la vie consciente.
La vie de religieux, excepté pendant la période du noviciat, ne comporte pas la loi d'obéissance, — si ce n'est obéissance à la règle (chasteté, concorde, vie frugale : pour le dire en passant, la nourriture carnée n'est pas interdite) ; ni la loi de travail : le travail est formellement interdit; ni, à prendre les choses strictement, la loi de pauvreté : l'Ordre, de bonne heure, est riche. — La vie matérielle du moine est assurée par les aumônes qu'il mendie de porte en porte, par les repas en ville, par les offrandes et réserves du couvent. Sa vie intellectuelle comporte un effort réglé et soutenu pour la conquête de « l'équanimité », et aussi beaucoup de « méditations » , exercices d'extase qui sont un bien commun de toutes les sectes et dont quelques-uns sont préhistoriques. — Bien que le m.oine prenne les vœux « pour toute la vie », il peut rentrer dans la vie laïque s'il ne se sent pas à la hauteur.