IV. — Quelestlebut delà vie religieuse? C'est, en
un mot, pour les bouddhistes ou les non-bouddhistes, l'immortalité.
Les bonnes gens qui observent le « pentalogue » (ci-dessus, p. 261) et qui nourrissent les moines, posséderont de précieux avantages : ne pas expier leurs péchés en enfer, mais dans des lieux ou états moins pénibles; renaître dans de bonnes destinées, voire comme dieux. Mais ils ne peuvent, par les seules moralité et charité vulgaires, sortir du cercle des transmigrations. N'entrent dans la voie de l'immortalité que ceux qui apprennent du Bouddha la méthode du salut, et pratiquent, sous ses ordres, \Qhrahmacarya, c'est-à-dire « continence », « vie de religieux avec ses exercices et ses réflexions méditatives », plus anciennement « pratique, études et conduite , de l'étudiant brahmanique ».
Notons que les brahmanes des écoles théosophiques (Upanishads) pensaient tout juste de même du fruit, évidemment périssable, des actes pies et du sacrifice : d'après eux, seuls les adorateurs du brahman parviendront à l'éternel nirvana. — Mais, comme beaucoup d'autres docteurs de ce temps, les bouddhistes ne se tiennent pas pour satisfaits de la métaphysique et de l'eschatologie de Brahman- Brahmâ, dieu panthéc, ou dieu-tout, ou dieu suprême.
Nous n'essaierons pas de ramener leurs opinions à une doctrine cohérente : ce serait perdre notre temps; mais nous sommes fixés, ou à peu près, sur « leurs principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes ».
Les bouddhistes tiennent moins encore que les brahmanes à la personnalité. Leur « immortalité »,
OU « délivrance de la transmigration », ou « rafraîchissement » {nirvana)^ n'est pas le néant, mais ce n'est aucune forme connue ou imaginable d'existence. — Quoi que nous puissions penser de cette eschatologie, il faut accepter la donnée telle qu'elle se présente : le nirvana n'est pas le néant, il est encore moins une existence béatifique.
Dans les systèmes brahmaniques, panthéisme impersonnel ou personnel, nous entendons à peu près comment le retour à l'être suprême, en l'être suprême, constitue le bonheur absolu, la personnalité y disparùt-elle comme une goutte d'eau se perd dans l'océan; il nous arrive, en lisant certains textes, de penser à la prière de Bossuet : « Je m'abandonne à vous, ô mon Dieu, à votre unité pour être fait un avec vous ; à votre infinité et à votre immensité incompréhensible, pour m'y perdre et m'y oublier moi-même... » — Mais les bouddhistes ignorent tout être suprême; leur nirvana n'est ni un lieu, ni un état; ils accumulent les plus décisives raisons d'affirmer que le nirvana est vide pur, désagrégation d'une individualité apparente, fin du processus des phénomènes mentaux. Du point de vue de notre logique, et à raisonner sur les principes mêmes dont les bouddhistes se font gloire, le nirvana est néant sans plus. Cependant, l'entendre ainsi, c'est, de l'avis d'indianistes compétents, commettre un contre- sens qui vicie toute l'interprétation du bouddhisme.
Reconnaissons modestement que l'esprit hindou possède une catégorie qui manque au nôtre.
Quoi qu'il en soit, le nirvana^ « immortalité », « rive d'au-delà », « séjour inébranlable », « île »,
LE BOUDDHISME ET LES RELIGIONS DE LIM)E. 2r,0
« délivrance de la douleur », est la raison d'être de la vie bouddhique : on se fait moine parce qu on veut y arriver au plus tôt^
V. — Quelle est la voie, quel estle « véhicule » qui conduit au nirçàna P La réponse est très nette : « l'absence de désir ». — Ceci est pur brahmanisme.
D'après le Bouddha, tout ce qui nous arrive est le résultat d'actes anciens : « Nous sommes ce que nous avons pensé » ; et les actes de la présente vie « mûrissent » dans une existence à venir. Quelle que puisse être cette existence, divine même, il faut l'éviter, car les dieux prévoient leur future dégradation et sont malheureux. Or, pour éviter la renaissance, infailliblement suivie de « remort », il faut ne pas agir, plus exactement ne pas accomplir d'acte qui, procédant du désir et engendrant le désir, revête l'âme de potentialités appelées à s'actualiser dans une vie ultérieure. (La méthode de suicide des Jaïnas, se laisser mourir de faim, est absurde : elle suppose le désir d'être délivré des misères de l'existence, et conduira le suicidé dans quelque ciel ou dans quelque enfer.) — Du principe fondamental de la rétribution des actes découlent logiquement, pour ceux qui veulent échapper à la survie, à la rétribution, 1° la loi du non-agir ou du non-désirer ; 2° une règle qui facilite ou provoque l'extinction du désir. Le Bouddha a donc établi les préceptes qui enferment la vie du moine dans un réseau serré de mortifications aisées, de lectures ou méditations assoupissantes, éminemment favorables au renoncement.