Voir Pelliot, R. Hist. et Lit. rel
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Cette opinion, ainsi que Ta démontré récemment M. Oldenberg. est erronée. — Dans son principe essentiel, le bouddhisme n'est rien moins que charitable; mais il s'y trouve certaine note d'humanité, de tendresse même, dont la nuance est d'ailleurs difficile à définir. On comprend que de bons esprits, Taine par exemple, aient pu prendre le change.
Le bouddhiste, je veux dire le moine, s'efforce à déraciner tout désir, et son impassibilité est la mesure de sa sainteté : le mari, entré dans l'Ordre, dit à celle qui fut son épouse : « Quand bien même tu jetterais l'enfant aux chacals, tu ne me déciderais pas au retour, ô misérable, pour l'amour de l'enfant. » — Et d'ailleurs « personne ne peut faire à autrui ni bien ni mal », car chacun mange le fruit de ses actes. Une doctrine qui repose sur le principe de l'acte irréversible et s'assigne pour but l'ataraxie du nirvana ne peut avoir d'autre morale que celle de l'égoïsme.
Mais la psychologie est chose délicate. La « bienveillance » est la condition première du non-désir, une bienveillance versée sur les êtres anonymes des dix points cardinaux, une parfaite « équanimité » dans cette amitié qui ne distinguera ni parents, ni amis, ni ennemis. Mais encore, aux béats sentiments du moine qui se sent guérir de l'universelle folie : « Heureux, nous vivons bien portants, calmes, sans querelles, parmi les malades, les agités, les disputeurs », — à ce naïf égoïsme se superpose et parfois se mêle de la pitié pour des êtres si misérables. C'est une pitié d'ouraniens pour des mortels, mais qui s'exprime parfois avec des accents qui déconcertent : « Il faut aimer tous les êtres comme une mère aime ses enfants. » Enfin, la vie cénobitique met en évi-
clenx.'e la nécessité de la concorde, — le Bouddha condamne la discorde et le schisme comme des crimes capitaux; il dit, en propres termes, que les plus raisonnables doivent céder; — bien plus, la nécessité de l'affection fraternelle. Il y a, dans la plus vieille littérature, des morceaux exquis : « Vous n'avez, ô moines, ni mère, ni père pour vous soigner quand vous êtes malades. Si vous ne vous soignez pas les uns les autres, qui vous soignera? Quiconque voudrait me soigner, qu'il soigne le malade. » Nous touchons ici, sans que les textes nous en préviennent, à la source même de la réelle charité qui, çà et là, sourd à travers les sables de l'idéologie et de la mystique bouddhiques.
Le caractère même du Bouddha, sa mission de sauveur par la prédication, l'hypothèse, très plausible, qu'il a retardé son mrvàna par pitié pour l'universelle souffrance, la conviction, très naturelle aussi, que sa grandeur est due à des œuvres extraordinaires, — tout cela fit qu'on remplit ses biographies du temps jadis des histoires baroques et touchantes où se complaisait le génie indien ^ , et qu'on s'habitua à le définir comme le « grand compassionné ». Et lorsque, dans le bouddhisme postérieur, le fidèle renonce à conquérir le nirvana dès cette vie et prétend devenir lui-même un Bouddha, il dirige ses efforts, non plus vers la hautaine ataraxie que prô-
\. L'histoire du lièvre qui se fait rôtir pour servir de repas à un brahmane, etc. On peut d'ailleurs préférer la légende brahmanique de l'épouse qui, en s'otVrant à la place de son époux, parvient a le racheter de la mort, et beaucoup de traits humains et raisonnables de la morale brahmanique, à la fantastique charité du futur Çâkyamuni, abandonnant à un mendiant ses enfants, sa femme, ses membres même.
liaient les orthodoxes \ mais vers un idéal d'activité désintéressée. Sous cette forme nouvelle (« Grand Véhicule »), le bouddhisme associe intimement la pitié et le culte, indispensables et préliminaires conditions de salut. Une psychologie plus instruite s'est rendu compte qu'on ne peut détruire le mobile premier de tous les désirs, c'est-à-dire l'amour de soi, qu'en aimant autrui; mais le fait capital, c'est que le bouddhisme, reconnaissant en lin dans les Bouddhas des pères célestes, possède enfm la vraie théologie de l'amour du prochain : « Les Bouddhas, qui sont toute compassion, ont adopté toutes les créatures comme d'autres eux-mêmes... Honorer les créatures, c'est honorer les Bouddhas. Faire souffrir les créatures, ce serait faire souffrir les Bouddhas, si les Bouddhas pouvaient souffrir... Sinon par le service des créatures, comment obtenir le pardon des Bouddhas? »
L'ancien bouddhisme raconte que le roi Prasenajit disait à sa femme Jasmin : « Y a-t-ii quelqu'un que tu aimes mieux que toi-même? » — « Non ; et toi? » — « Non. » Ces tendres époux racontent celte conversation au Bouddha, qui répond : « A scruter toutes les régions, personne ne trouve rien qui lui soit plus cher que soi-même; de même, son soi est cher au prochain ; par conséquent, qui s'aime ne doit pas offenser le prochain. » — La compassion du Petit Véhicule se haussait au : « Ne fais pas à autrui... »; dans le Grand Véhicule nous avons de la charité.
Cette charité consiste essentiellement 1° à faire vœu de devenir un Bouddha, vœu héroïque, car sa réa-
i. cf. supra, p. 269.
lisation exige de nombreux millénaires d'existences successives (mais ces existences seront toutes heureuses, et si le futur Bouddha commet un péché grave, il ira dans un enfer spécial, « au régime de la pistole », a dit M. Barth); 2° par conséquent, à appliquer tous ses mérites au salut des créatures : car on devient Bouddha par l'altruisme absolu; et si on souhaite devenir Bouddha, c'est pour cette raison que les seuls Bouddhas travaillent avec efficacité au bonheur universel; 3° lorsqu'on est moine, à secourir les frères moins bien partagés en aumônes, à pratiquer le don par excellence, la prédication; lorsqu'on est laïc, à nourrir les moines et à doter les monastères ; 4° à faire, ou à être résolu à faire, les dons douloureux : « donner sa chair et la moelle même de ses os » : mais de tels sacrifices sont réservés aux saints assez « savants » pour ne plus distinguer le moi et le non-moi; d'après les gens sensés, l'exemple du futur Çâkyamuni, qui se fit manger par une tigresse affamée pour lui épargner le crime affreux de manger ses petits, n'est pas un exemple que nous devions suivre.
XIII. — En principe, on peut dire que le bouddhisme, et surtout le bouddhisme du Grand Véhicule, met en œuvre beaucoup de notions voisines des notions chrétiennes, chasteté, confession, condamnation de l'égoïsme ( « Si tu t'aimes, il ne faut pas t'aimer; si tu veux te sauvegarder, il ne faut pas te sauvegarder »), charité, invocation de saints toutpuissants, participation à leurs mérites, etc. Mais, d'autre part, — et même à ignorer l'ensemble des deux systèmes, chrétien et bouddhique, qui sont en flagrante contradiction, — les notions mêmes qui
paraissent les plus voisines diffèrent de toute la distance qui existe entre l'esprit hindou et l'esprit chrétien. Il serait aisé de le montrer pour la chasteté, pour la confession, pour la méditation. Pour ne parler que de la charité, on remarquera qu'elle est toujours envisagée par les docteurs comme une méthode de perfectionnement moral, indispensable mais inférieure à la méditation : la méditation du vide ou du néant demeure, et conduit le fidèle jusqu'au nir~ çàna; la « vertu de don ou de pitié », dès qu'on n compris le néant universel, est sans raison d'être comme sans utilité. D'autre part, pour un bouddhiste, penser et dire : « Puissé-je, pendant les périodes cosmiques où les créatures meurent de faim et de soif, être nourriture et boisson pour toutes les créatures », c'est infiniment plus méritoire et plus utile que de donner dès aujourd'hui le peu de chose qu'on possède. Imprimer, comme font les lamas tibétains, des dessins de chevaux sur des bouts de papier qu'on abandonne à la bourrasque, c'est rendre aux voyageurs un aussi grand service que de leur ouvrir les portes du couvent. Le bouddhisme est pénétré d'un idéalisme déconcertant : le signe vaut la chose signifiée, principe dangereux dans les œuvres do miséricorde. — Si raisonnable qu'il soit par certains côtés, si curieuse et touchante que soit sa « légende dorée », si remarquable qu'ait pu être sa propagande, si sympathiques que soient ses écrivains do dévotion et ses casuistes, on doit se souvenir qu'il est né parmi des visionnaires et des pénitents mal équilibrés du point de vue mental, et qu'il a grandi dans les cloîtres et pour les cloîtres, au sein de l'hindouisme. De là, dans l'ensemble, quelque
chose d'artificiel, une littérature trop scolastique, le développement exorbitant de quelques lieux com= muns, misogynie, pitié, universel vide, — cheveux coupés en quatre, dialectique vide en effet. Les bouddhistes, du moins en imagination, ont renchéri sur toutes les sectes de l'Inde (les Jaïnas peut-être exceptés) : leurs enfers sont plus compliqués et plus saugrenus que les autres; c'est chez eux qu'on trouve les damnés dont la langue s'étend sur des douzaines de lieues pour être déchirée en détail par les démons, — mais il s'agit de punir le mensonge et non les paroles oiseuses! — Quant à leur charité, elle aboutit à la conception du saint multipliant dans tous les cimetières son énorme cadavre, pour que les animaux s'en repaissent et obtiennent ainsi la renaissance céleste et la bouddhification.
A voir ces faiblesses, l'incohérence et l'insufTisance de la dogmatique, la débauche légendaire, dialectique, mystique, nous ne laisserons pas d'admirer dans le bouddhisme une très grande chose. Le Bouddha est peut-être le premier en date des hommes sauveurs de l'Inde; sa règle monastique est sage et, telle quelle, survit aujourd'hui dans un grand nombre de monastères maintenus à un niveau moral et religieux relativement élevé; il a, pour quelque part, développé et enraciné dans l'âme indienne l'idée de la responsabilité personnelle, l'idée du devoir, delà douceur; on reconnaît dans la théorie de l'enchaînement des causes, dans la distinction des « deux vérités », dans la synthèse du « vide » et de la « pitié », dans les systèmes nominaliste et idéaliste de logique, un effort parfois fécond.
Pour tout dire en un mot, les bouddhistes ont
droit à notre attention et à notre sympathie. Bien qu'ils aient l'esprit très délié, il leur manque intellectuellement quelque chose, — mais ils sont riches de sérieux moral, d'idéalisme et de sensibilité.
Louis DE LA Vallée Poussin.
Bibliographie.
Outre les ouvrages cités p. 221, Ed. Hardy, Indische Religions geschichte (Collection Gôschen), intéressant mais pas très sûr; Oldenberg, Vedaforschung (histoire de la philologie védique, Cotta, Stuttgart), ses articles sur l'Iran et l'Inde dans Hinneberg, Cultur dcr Gegcnwart (Berlin, Teubner), Ans Indien und Iran (Berlin, W. Hertz), Aus dem alten Indien (Berlin, Paetel); L. von Schroeder, Indiens Lit. und Cultur (Leipzig, 1887, très riche). — On me permettra de signaler, sans pudeur, mes brochures Védisme, Brahmanisme (Bloud, 1908-9, à suivre), qui ont surtout le mérite du bon marché. — Histoire de la littérature, Oldenberg, Die Lit. des alten Indien (Cotta, Stuttgart); MAGDONEhLy Sanskrit Lit. (Londres, Heineman); V. Henry, Litt. de VInde (Hachette, beaucoup moins bon); plusieurs chapitres de Hopkins, India Old and New (London, L. Arnold, 1902). — Histoire politique, etc. V. A. Smith, Early history of India (Oxford, Clarendon; excellent). — Sur l'Hindouisme, Barnett, tlinduism (Londres, Gonstable; petite collection Religions ancient and modem), Ileart of India (Londres, Murray, petite collection Wisdom of the East); Monier Williams, Hinduism (Soc. forprora. Christian Knowledge); Crooke, Popular religion and folklore of Noj'thern India (Londres, Constable; très bon, mais, hélas, diffus); A. Roussel, Cosmologie hindoue (Maisonneuve) ; Bhâgavatapurâna (trad. Burnouf-Hauvette-Roussel). De la Bhagavadgïtâ, une médiocre version française, une excellente version anglaise : Barnett, The Lord's Song (Londres, Temple classics). — Sur le Bouddhisme, Rhys Davids, Early Buddhism (collection de Constable), Bud-
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dhism (Christian Knowledge, 21« mille, 1907); Burnouf, Introduction à l'histoire du Bouddhisme; Kern, IJist. du Bouddhisme Indien (trad. Huet, Leroux). La Vallée Poussin, Bouddhisme, Dogmatique (Beauchesne), Enchaînement des causes (Luzac, Londres). Un recueil admirable et very cheap : Warren, Buddhism in translations (Hanvard Séries). WiNTERNiTZ dans Bertholet, Religions geschichtliches Lesehuch (Mohr, TuLingue). — Bouddhisme et Évangiles, HopKixs, India Old and New (Scribner, N. Y); Lehmann, Buddhismus (Mohr); La Vallée Poussin, Rev. Se. Th. et Ph., juil. 1912; Garbe, Deutsche Rundschau 1910-2. — Art bouddhique, A. Foucher, Art gréco-bouddhique (Leroux); GrOnwedel-Burgess, Buddhist Art in India (Quarilch, Londres). — Parmi les traductions françaises : Grimblot, Sept Suttas Palis (rare); Hu, Dhammapada (Leroux); La Vallée Poussin, Introduction à la pratique des futurs Buddhas (Bloud); E. Huber, Sûtrâlamkâra (sermons et légendes, excellent, Leroux); Feer, Avadânacatka (Leroux).
Sommaire. — I. Les Origines : culte des pierres, des arbres^ des animaux. — Culte des morts. — Les dieux. — II. Homère : Les dieux de l'anthropomorphisme. — La Moira. — Les enfers. — III. Hésiode : La Théogonie. — IV. Du Vil" à la fin du V" siècle av. J.-C. : Influence de l'art sur le panthéon hellénique. — Principales divinités de la Grèce historique. — Culte des héros. — Culte des morts. — Les mystères et l'Orphisme. — V. Le commencement de la décadence : Philosophie et sophistique. — VI. La fin de la religion grecque : diffusion de l'hellénisme. — Apothéoses officielles. — Syncrétisme. — Bibliographie.
Parmi les causes qui ont contribué à raffinement des sociétés modernes, l'une des plus importantes» sans contredit, est le commerce toujours entretenu de la philosophie, de la littérature et des arts de la Grèce. Dans cet héritage de la culture hellénique, la religion n'a cependant qu'une part très restreinte : minime a été son action sur la pensée des âges qui ont suivi. Le fait peut sembler étrange : les pages qui vont suivre, aideront peut-être à le comprendre et à l'expliquer.
La religion grecque n'a point été une doctrine ou un ensemble de rites cristalHsés pendant des siècles
en un système fixe. Si quelques traits se retrouvent identiques aux différentes périodes de son existence, beaucoup d'autres ont profondément varié. Pour s'en faire une idée exacte, il est nécessaire de les étudier dans leur développement historique. Nous distinguerons six périodes principales : 1' les origines ; 2° Homère ; 3° Hésiode ; 4° du vu® siècle à la lin du v« avant Jésus-Christ; 5° le commencement de k décadence ; 6" la fin de la religion grecque.