R. DCSSAUD, op. cit., p
312 CHAPITRE Vil.
Groiset place l'Iliade au ix« siècle, l'Odyssée, fin du IX® et première moitié du vni^. Bien que la thèse contraire ait ses partisans, il semble bien que les poèmes homériques nous ont gardé de nombreux vestiges de l'époque mycénienne, dont la civihsation cessa vers l'an 1100, après les invasions des tribus doriennes.
L'Iliade et l'Odyssée ne sont point un traité didactique de mythologie, l'œuvre d'une intelligence soucieuse de coordonner les légendes et de les expliquer méthodiquement. Et pourtant, l'épopée homérique, lue et relue parles générations, a exercé sur les idées religieuses des Grecs une influence capitale. La religion d'Homère, c'est l'efïlorescence de l'anthropomorphisme. A peine si, de temps à autre, quelques épithètes, quelques vers isolés nous font souvenirque cet anthropomorphisme dérive de conceptions naturalistes: la Terre est tantôt la déesse au large sein, tantôt la déesse aux larges voies; Hestia, la déesse du foyer, ne semble pas nettement distinguée du feu, et au chantXXl^ de l'Iliade, nousvoyons le dieu-fleuve Xanthos, au beau courant, s'enflammer de colère contre Achille, qui remplit son lit de cadavres. A part ces lointains rappels d'une religion de la nature, les dieux se présentent modelés d'après un anthropomorphisme bien défini, qui s'imposera désormais à l'esprit grec comme la forme nécessaire de ses inventions mythologiques. Après Homère, la fantaisie grecque ne sera point cristallisée. Toujours active, elle créera de nouvelles légendes, mais toutes auront ce trait commun d'être frappées à l'empreinte anthropomorphique. Cette mythologie, née du désir de constituer aux dieux une histoire, et parfois aussi du
besoin d'expliquer des rites anciens, devenus inintelligibles, se développera avec une fécondité incomparable. Par sa valeur esthétique, elle préparera l'alliance de la religion avec l'art, mais sa luxuriance même sera un danger pour le sentiment religieux proprement dit. Des dieux si complaisants aux caprices de lïmagination humaine finiront par être traités comme les simples jouets de cette imagination, et la vénération primitive fera place au dilettantisme d'une pensée brillante et légère.
Les dieux d'Homère sont donc des hommes idéalisés. Des simples mortels, ils ont la forme, le visage, les membres, mais plus affinés; dans leurs veines, court un fluide mystérieux, l't//)?, qui les entretient dans l'immortalité. Ils sont plus puissants que les héros, plus rapides dans leurs mouvements, ils peuvent, à volonté, se rendre visibles ou invisibles; immortels, ils habitent dans le ciel les palais bâtis par Héphaistos, demeures splendides où ils mènent une douce existence dans un printemps éternel. Tout grandis qu'ils sont, ces dieux n'en restent pas moins des êtres imparfaits. Ils ont commencé dans le temps, et leur vie reste soumise au rythme des jours, des mois et des années. Pour vivre, il leur faut des aliments, l'ambroisie ou le nectar : à la suite de Zeus, tous s'empressent au festin que leur offrent les Éthiopiens irréprochables. A l'abri de la mort, ils demeurent accessibles aux blessures et à la douleur : Diomède blesse dans le combat Aphrodite et Ares, qui rentrent gémissants dans l'Olympe.
Au moral, la limitation est aussi sensible. Les dieux ont leurs passions, leurs amours, leur patriotisme local. Tous se mêlent avec ardeur aux luttes
humaines, et les traits que leur prête Homère, ne sont point toujours à leur honneur. Apollon tue Patrocle par trahison, Athéna trompe lâchement Hector. Dans le vif du combat, Apollon lance à Ares les épitliètes de « fléau des hommes, souillé de meurtres, brigand de grand chemin ». Hélène pourrait invoquer, comme excuse de son infidélité, l'histoire d'Ares et d'Aphrodite, si populaire que le poète la rappelle deux fois.
Cet Olympe, Homère l'organise en monarchie. Au sommet, domine Zeus, le dieu souverain, dont un froncement de sourcils ébranle le monde. Audessous s'échelonnent les autres dieux et déesses : Héra, l'épouse de Zeus; Athéna, sa fille de prédilection; Ares, le dieu de la guerre; Phoibos Apollon; Hermès; Héphaistos, le forgeron boiteux et habile; Aphrodite, la dorée. Poséidon et Hadès, les deux autres Kronides, se partagent la souveraineté des mers et du monde souterrain, mais s'inclinent devant Zeus, leur suzerain. Homère ne mentionne qu'incidemment Dionysos et Déméter; il ne connaît point les conceptions religieuses, centralisées autour de Dionysos, Déméter et Koré, d'où sortiront plus tard les mystères d'Eleusis.
Juxtaposé ou plutôt superposé à la puissance des dieux, Homère mentionne un autre pouvoir, la Moira. La question a été souvent posée : quelles relations unissent Zeus et la Moira ? C'est là un problème obscur. Il ne faut point s'en étonner dans un poème, qui n'est point un traité didactique, ni, en son entier, l'œuvre du seul Homère.
A prendre les textes dans leur ensemble, la Moira se présente comme la puissance qui fixe la destinée
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des êtres, plus spécialement la destinée de chaque homme, surtout l'heure et le genre de sa mort. Beaucoup de modernes, après Welcker, identifient cette loi suprême à la volonté des dieux, surtout de Zeus. Plus d'un passage, où la Moira est unie au nom de Zeus ou d'une autre divinité, cadre avec cette interprétation. Pour les héros, la mort est tantôt le décret inévitable de la Moira, tantôt le décret non moins inéluctable des dieux. L'antinomie s'évanouit, si l'on admet l'identité de la Moira et des décrets divins. Pourtant cette théorie ne résout pas toutes les difficultés : comment se fait-il que Zeus paraisse si craintif en face de la Moira, que pratiquement il s'incline devant elle, et n'ose dérober à la mort Hector et Sarpédon, ces deux hommes « chéris )) ? Le moyen de tout concilier serait de considérer la Moira comme un plan de Providence que Zeus s'est fixé une bonne fois, et dont, par respect pour l'ordre établi, il ne veut plus se départir. Mais n'est-ce point prêter à Homère trop de profondeur de philosophie et de netteté de conception? Nous inclinons à penser que les Grecs, sans examiner à fond le problème, ont vu dans la Moira, cette loi qui domine la vie des misérables mortels et s'oppose aux volontés contradictoires des Immortels, une Règle supérieure aux dieux, et non dérivée de leur essence ou de leur volonté.
Il nous reste à indiquer un dernier caractère de la religion homérique :1a croyance à la vie future. Vouloir coordonner tous les détails en une harmonieuse synthèse est tâche impossible : comme les légendes, les croyances ont subi des retouches ou des additions disparates. Des « scholars » aussi péné-
trants que Monro renoncent à accorder entre elles lès deux Nékyias (Odyssée, chants XI et XXIV). Essayons simplement de dégager quelques idées plus foncières.
Les Grecs des temps homériques se figuraient l'âme, ^'^x.^', comme un principe matériel, un air subtil, attaché au corps jusqu'au moment de la mort. Le trépas survenu, l'âme s'échappe, conservant la forme et l'image du défunt, mais une image pâle, exsangue, insaisissable aux vivants. Ce fantôme se rend vers les demeures d'Hadès. Pour qu'il en franchisse les portes, il est de toute nécessité que le corps ait été enseveli. Seule la seconde Nékyia présente une opinion discordante : les âmes des prétendants arrivent dans la prairie d'asphodèles, où habitent les ombres, bien que leurs corps gisent sans sépulture dans le palais d'Ulysse. L'ensevelissement effectué, l'âme voit s'ouvrir les portes des Enfers. L'Odyssée les place très loin, dans l'ouest, au delà du pays ténébreux des Cimmériens, aux limites du profond Océan. — Ce séjour est sous terre. Pourtant la première Nékyia a prêté sur ce point à discussion. L'auteur ne dit pas nettement si l'Érèbe est une région souterraine, ou simplement extra- solaire, proche du rivage où a débarqué Ulysse. La première opinion semble plus probable.
Quelle est la condition des âmes dans l'Erèbe ? Rien ne la met en plus vif relief que la plainte d'Achille à Ulysse. « J'aimerais mieux être sur terre serviteur d'un pauvre hère, que roi de tous les morts » [Odys. XI, 489). De l'être humain, il ne reste qu'une ombre, un £i8(oXov mince et vague, sans mémoire, sans intelligence, traînant une existence indécise. Pour que
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quelques pensées s'agitent encore sous sa face décolorée, il lui faut manger la chair fraîche ou boire le sang des animaux noirs. Dans la seconde Nékyia, de composition postérieure, les âmes des héros ont gardé conscience et souvenir : Achille et Agamemnon devisent du passé dans la prairie d'asphodèles. Quelle qu'ait été leur vie terrestre, l'Hadès ne réserve aux âmes ni châtiments ni récompenses personnelles. Trois criminels seulement nous sont signalés comme soumis à des supplices extraordinaires : Tityos, Tantale et Sisyphe, tous trois châtiés vraisemblablement pour des attentats contre les dieux. De séjour bienheureux, il n'est fait mention qu'une fois (Odys. IV, 561-568). Protée annonce à Ménélas qu'il ne mourra pas, mais sera transporté, corps et âme, par les dieux, à la plaine élyséenne, aux confins de la terre, où déjà réside le blond Rhadamanthe. « La vie y est très douce aux hommes; point de neige, d'hiver ou de pluies, mais toujours l'océan exhale la suave haleine du Zéphyre, qui les rafraîchit. » La raison de ce traitement privilégié n'est point la vertu héroïque de Ménélas, mais sa parenté avec Zeus ; « Tu as épousé Hélène, et tu es gendre de Zeus. » Les autres mortels, qui ne peuvent se prévaloir d'alliances aussi illustres, sont destinés, pêle-mêle, à l'existence lamentablement terne et monotone de l'Érèbe.
îîî. — Hésiode,
Nous entendons sous ce nom les poèmes dits hésiodiques, principalement la Théogonie. Christ en
place la composition vers l'an 700. Croiset dit plutôt
Après Homère, les poètes épiques s'étaient appliqués à fixer et à ordonner les légendes héroïques, diffuses dans le monde grec, de façon à présenter aux Hellènes le cycle complet de ces merveilleuses histoires. La Théogonie répond aux mêmes velléités scientifiques, aux mêmes désirs d'ordre et d'arrangement : c'est un essai de synthèse des légendes divines. Dans une œuvre didactique, raide d'allures, l'auteur classe les généalogies des dieux, depuis le commencement des choses, jusqu'au règne actuel do Zeus.
A l'origine, quatre êtres : le Chaos, probablement l'espace vide, Gaia ou la Terre, le Tartare dans les profondeurs de la Terre, enfin Éros (l'Amour). Du Chaos sortent Érébos (les ténèbres) et Nyx (la nuit), de Nyx et d'Erébos, Héméra (le jour) et Ether (l'air lumineux). Gaia enfante Ouranos (le ciel), les montagnes et Pontos (la mer). De son union avec Ouranos, naissent une multitude de dieux, les Titans, les Cyclopes, les Géants aux cent bras. Survient une première révolution : Ouranos, se montrant cruel envers ses enfants, qu'il ensevelissait dans les profondeurs de la terre, est détrôné par Kronos. Après cet épisode, le poète dévide à nouveau le cycle des générations divines. L'on voit apparaître les Parques, la Mort, le Sommeil, les Songes, la Vieillesse et mille autres abstractions , dont le nombre pouvait accroître indéfiniment la mythologie grecque. Aux Nymphes gracieuses succèdent les monstres. Harpies, Chimères, Gorgones, Sphinx. Dans cette foule bigarrée, deux familles se détachent plus nettement :
les Titans et les, Kronides, nés de Rhéa et de Kronos. Elles se disputent un instant la royauté de TOlympe. Zeus, qui a renversé son père Kronos, voit son empire menacé par les Titans. Aidé par les Géants aux cent bras, il précipite ses ennemis dans le Tartare. Une dernière victoire sur le monstre Typhée assure son triomphe, et le poète n'a plus qu'à nous dire la naissance des derniers Olympiens.
Cette Théogonie, d'une rigidité un peu fruste, a son importance dans l'histoire de la religion grecque. Elle nous apparaît comme un premier essai de spéculations cosmogoniques, essai d'ailleurs très rudimentaire, où l'imagination tient plus de place que la raison philosophique. Pourtant, derrière le déroulement des généalogies, il semble qu'on entrevoie l'idée d'un progrès vers l'harmonie et la lumière. La Théogonie avait encore le mérite de ramifier, aux yeux des Grecs, l'arbre généalogique de leurs multiples divinités, et elle resta pour eux un répertoire souvent consulté.