V. — Le commencement de la décadence
Qui eût parcouru Athènes au milieu 4^ v^ siècle, contemplé les monuments que Phidias, Mnésîclès et Ictinos élevaient sur l'Acropole à la gloire de Zeus et d'Athéna, ne se fût point douté que cette floraison artistique coïncidait avec une certaine décadence de la mythologie traditionnelle. Et pourtant Tantique religion commençait à branler, au moins dans les esprits cultivés. La lutte contre la mythologie vînt des philosophes.
Dès ses débuts, la philosophie grecque brisa, en fait, avec la tradition sacrée, et construisit ses systèmes, sans se préoccuper d'y intégrer la religion. A la différence des civilisations orientales, où de puissantes écoles de théologiens, comme celles de Babylone ou d'Héliopolis, renouvelaient et vivifiaient la pensée religieuse, la mythologie grecque, à l'époque classique, ne devait point profiter du travail de la réflexion philosophique. Les penseurs, qui ne l'attaquent point, en sont à tout le moins indépendants. Dès lors la religion, privée de toute sève féconde, devait peu à peu se réduire à un pragmatisme sec, à un ensemble de rites, vides de signi-
1. La Grèce connut d'autres mystères, mystères des Cabires, de Sabazios. Comme éléments essentiels, nous y retrouvons communément des purilications, des sacrifices, la révélation de lormulcs sacrées, enfin des rites, variant suivant les dilîérents mystères. L'initiation aux mystères de Sabazios est racontée par Démoslhene (Pro Corona, $ 2j9-2tj0).
lication. Et Cumont a pu dire : « Jamais peuple d'une culture aussi avancée n'eut religion plus enfantine ^ »
Les premiers Ioniens, Thaïes, Anaximandre et Anaximène, l'école pythagoricienne avaient gardé une certaine neutralité. L'Ecole Eléate, au contraire, se montra nettement agressive. Xénophane nie expressément la conception anthropomorphique de la divinité, pour y substituer celle de l'Un, indevenu et impérissable. Ce mouvement, commencé dès le VI® siècle, fut repris dans la seconde moitié du v® par les sophistes. Sous leur influence, se répandait dans les cercles distingués d'Athènes, parmi la jeunesse dorée du temps, un scepticisme banal qui ne pouvait épargner la religion. Proiagoras proclamait nettement l'agnosticisme : « Sur les dieux, je ne puis rien dire, ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas. » Gorgias posait des principes, qui conduisaient au pur nihilisme : « Il n'y a rien; s'il y a quelque chose, ce quelque chose est inconnaissable. »
La poésie, qui avait si puissamment contribué à implanter les légendes mythologiques, à concilier les diverses traditions, devenait, dans les pièces d'Euripide, l'auxiliaire de la sophistique. Tantôt le poète attaque les légendes divines ou héroïques, qui lui paraissent contredire le bon sens ou la morale, tantôt il laisse planer sur toute la religion un scepticisme vague. Rien de plus flottant que sa conception de Zeus, le dieu principal de la religion hellénique. Parfois, il semble le confondre avec la nécessité, ou l'intelligence des mortels, ou l'éther lumineux et infini, qui enveloppe le monde. Ailleurs, un frag-
H. F. Cumont, Les religions orientales dans le paganisme romain^, Paris, 1909, p. 48.
ment de Mélanippe la philosophe insinue Tagnosticisme : ce pourrait bien être le fond de sa pensée.
Ces attaques produisirent dans les esprits grecs des réactions diverses, qu'il est intéressant de noter. Les uns, comme Pindare, restaient attachés à la mythologie traditionnelle, tout en essayant de fortifier ses points faibles. Certains mythes déplaisants sont supprimés, ridéal de perfection divine se purifie, se spirituahse. Les idées sur la vie future sont en progrés, la sanction dans l'autre monde apparaît, bien qu'imparfaite. Eschyle, lui aussi, reste profondément religieux. 11 ne se lasse pas d'exalter Zeus, « le Seigneur des Seigneurs, bienheureux entre tous les bienheureux, puissant au-dessus de tous les puissants ». Pourtant, si l'on songe au vers célèbre do Pindare : « Qu'est Dieu? Que n'est-il pas? C'est le Tout » (fragment 117), et au fragment eschylien des Héliades : « Zeus est l'éther, Zeus est la terre, Zeus est le ciel, Zeus est le Tout et encore au-dessus du Tout» (fragment 345), on croit entrevoir dans l'esprit des deux poètes un courant profond qui les entraîne au panthéisme naturaliste, on pressentie monisme stoïcien. D'autres gardaientune sérénité, que ne traversait aucun nuage. Sophocle, « l'heureux Sophocle », nous apparaît comme le type de ces âmes, tranquillement reposées dans les doctrines héréditaires. Et sans doute, dans le peuple d'Athènes, le nombre de ces esprits confiants était grand au v^ siècle. Cette foule permet bien à Ari^îtophane de rire de ses dieux, elle n'admet pas qu'on les nie. Les passions religieuses et politiques restent facilement inflammables contre quiconque est réputé novateur. En 415, un décret mettait à prix la tête de Diagoras, pour cause
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d'athéisme; en 411, Protagoras était banni d'Athènes et ses livres brûlés sur Tag-ora; en 399, Socrate était condamné à boire la ciguë.
Aussi était-ce jeu moins dangereux d'allier à la libre spéculation philosophique le respect des usages établis. Ainsi fit Platon, qui conserva le culte et même les oracles dans sa cité idéale ; ainsi firent plus tard Épicure, les Stoïciens, et même les sceptiques, tels que Carnéade, sans se soucier de l'illogisme de leur conduite. Le culte restait la grande force de la religion grecque, l'un des signes essentiels du loyalisme envers l'Etat; de ses rites et de ses fêtes, il enserrait toute la vie de l'individu.
On honorait les dieux par la prière, par des offrandes variées, précieuses ou non, flûtes, pinceaux, filets, armes, suivant la profession du donataire, objets d'art, animaux et même des courtisanes à Aphrodite. Aux offrandes s'ajoutaient les sacrifices : sacrifices non sanglants, fruits, gâteaux, libations, encens, — sacrifices sanglants de brebis, chèvres, porcs, taureaux, bœufs, etc. Les animaux blancs étaient réservés aux dieux Olympiens, et offerts le matin. Aux dieux chthoniens, aux héros et aux morts, on immolait des animaux noirs : le sacrifice avait lieu le soir, et les assistants ne se réservaient ordinairement aucune part de la victime.
Les sacrifices humains, de caractère expiatoire, furent aussi en usage chez les Grecs des temps reculés. Puis les anciennes coutumes furent adoucies ou éludées : aux Thargélies athéniennes, deux hommes, au lieu d'être immolés, étaient simplement chassés hors de la ville, à coups de branches de figuier. Pourtant les sacrifices humains ne dispa-
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rurent pas complètement. On les constate chez les Ioniens au vi* siècle. Avant Salamine, Thémistocle dut immoler trois prisonniers perses. Au temps de Pausanias (ii° siècle après Jésus-Christ), des victimes humaines étaient encore sacrifiées en Arcadie à Zeus Lycéen.
Les dieux avaient leurs temples, dont la garde était confiée à des prêtres ou prêtresses. Les prêtres en Grèce ne formaient pas un clergé hiérarchisé, mais étaient indépendants les uns des autres. Leur fonction était exclusivement de vaquer aux cérémonies du culte, sans prédication ni enseignement doctrinal. Leur coopération était requise pour accomplir un office religieux dans le sanctuaire. Hors de là, les magistrats pouvaient se passer d'eux pour sacrifier sur les autels publics.
Enfin, les Grecs, comme la plupart des peuples antiques, pratiquaient la divination. Les songes, le vol des oiseaux, l'observation des entrailles des victimes, les prodiges devenaient matière à présages. On avait surtout recours aux oracles. Les trois principaux étaient ceux de Zeus à Dodone, de Zeus Ammon en Egypte, d'Apollon à Delphes. A Dodone, la volonté divine se manifestait dans le souffle mystérieux, qui agitait les feuilles d'un chêne. Avec le temps, de nouveaux modes de consultation furent découverts : on interprétait le murmure d'une fontaine sacrée, les résonances de bassins d'airain suspendus autour du chêne de Zeus, etc. En Egypte, la statue du dieu était portée sur les épaules des prêtres, en procession solennelle; à ses oscillations, les devins apprenaient à connaître la volonté divine. A Delphes, les oracles étaient rendus par la Pythie,
SOUS Finspiration immédiate d'Apollon. Cet oracle de Delphes fut le plus consulté de tout le monde grec; il ne disparut qu'au temps de Constantin.