II. — Notions religieuses principales
La première de ces notions est celle de Dieu ou du divin. L'on parlera de Dieu si la Puissance ultime, de laquelle l'homme se reconnaît dépendant, est conçue comme personnelle, par analogie avec la personne humaine ; on parlera de divin si on la conçoit obscurément, par une sorte d'appréhension indéfinie, sans préciser la façon dont elle est ce qu'elle est.
Le théisme est la conception de philosophie religieuse selon laquelle le sujet des attributs divins (Aséité, Toute-Puissance, Paternité universelle, Om-
niprésence, etc.) est distinct de tous les autres êtres, et appartient à un ordre transcendant — c'est-àdire supérieur, éminent, sauf par analogie, incommensurable — par rapport à eux. Le panthéisme identifie finalement, et quoi qu'il en soit du jeu instable des phénomènes, le sujet des attributs divins avec tout ce qui existe.
La conception théiste se partage en mono- ou polythéiste, selon que ces attributs sont considérés comme subsistants dans un sujet unique, ou fractionnés entre plusieurs. On a proposé d'appeler hénothéisme l'appréhension du divin comme un et singulier, antérieurement à la précision qui le déclarera unique ou multiple.
Historiquement, on ne trouve guère que des traces de cette conception instable, dans le fait surtout d'attribuer la suprématie, la toute-puissance, la seigneurie, successivement, à plusieurs dieux [kathé no théisme). Durant le temps qu'on l'invoque, chacun de ces êtres divins reçoit l'hommage des noms suprêmes.
Toutes ces conceptions explicites de la Divinité supposent une certaine culture philosophique. Elles sont recouvertes, en fait, chez beaucoup de peuples, par des notions religieuses plus concrètes, plus sensibles, moins distinctes. A la base de ces notions se place plus généralement ce qu'on est convenu d'appeler l'animisme. L'animisme, qui est plutôt une croyance, une « mentalité », un système rudimentaire de représentation, qu'une doctrine élaborée, consiste à imaginer partout, derrière les objets sensibles, une vie, une activité — par extension une
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volonté, des pouvoirs et des passions — plus ou moins calqués sur le type humain, anthropomorpliiques.
Objets Inanimés, avez-vous donc une âme?
Ce vers de Lamartine exprime assez bien l'attitude d'un civilisé se replongeant dans l'état d'esprit qui produit l'animisme. Mais l'animiste véritable ne se pose pas la question. Pour lui, tout dehors visible a un dedans vivant, toute chose est douée, ou doublée, d'un principe de sentiment et d'action (âme, souffle, psyché, puissance, mana, — à la limite, esprit) pouvant entrer en relations directes, en certains cas, et à de certaines conditions, avec l'individu ou le groupe humain. Ce pouvoir, impénétrable et par conséquent mystérieux, est aisément majoré par l'imagination, jusqu'à donner prise au sentiment religieux. On voit assez qu'en ce cas le processus animiste n'est qu'une contrefaçon, ou mieux une application simpliste et erronée du discours naturel, et spontané, qui conduit l'esprit humain de l'effet à sa cause, et des causes secondes à la Cause première.
Chez un grand nombre de peuples, la crainte mêlée de respect qui est le commencement de l'adoration a pu s'attacher ainsi aux grandes forces naturelles, célestes ou météoriques : le ciel, le soleil et la lune, les étoiles et les planètes, l'orage et la foudre, la pluie et le feu. Le culte s'oriente sans peine vers ces hautes, très redoutables ou très bienfaisantes puissances, — régulières et régulatrices, ou soudaines et perturbatrices. Mais il n'est pas tou-
jours facile de distinguer dans quelle mesure l'essor religieux s'arrête à l'objet, au phénomène matériel, ou l'outrepasse et va chercher, derrière ces réalités sensibles, le Pouvoir supérieur, capable d'entendre, de punir ou d'exaucer, qui les double et les anime'. On remarque seulement que l'homme tend partout à localiser, à rapprocher de lui ces forces souveraines. Elles sont alors censées résider, se plaire ou se manifester spécialement dans une classe déterminée d'objets naturels ou artificiels.
De là, dans les religions naturistes, le culte des pierres et des lieux sacrés (les « hauts lieux » , si souvent maudits par les Prophètes bibliques). Puis des espèces végétales ou animales participent, en certain cas, à la vénération religieuse. L'ensemble considérable, et très répandu, des croyances et des pratiques relatives aux plantes ou aux arbres sacrés (dendrolatrie, mythes do la végétation) n'est pas, sans doute explicable par une seule et même application de l'animisme naturiste. Tantôt un bois entier, ou un arbre en particulier devient vénérable, et objet d'un culte rudimentaire, à cause qu'il fait partie intégrante d'un lieu saint, et recueille, « précipite » en lui, pour ainsi dire, la force mystérieuse diffuse en ce lieu. Tantôt le cycle ordonné delà végétation annuelle (le grain de blé qui meurt pour renaître) est pris pour symbole des puissance? dominatrices et tutélaires qui président aux changements des saisons, ou aux destinées de l'homme L'importance et l'utilité de certaines plantes onh sûrement contribué à rendre les images, les croyances,
i. Voir E. R. HuLL, Stiidies in Idolatry^ Bombay, « Examiner » Reprinls.
et les rites qui s'y rattachent, particulièrement chers et sacrés.
La vénération dont on entoure certaines espèces animaleâ", sans être à beaucoup près un fait religieux aussi important, aussi caractéristique qu'on l'a prétendu, se retrouve pourtant un peu partout, et s'explique par des raisons analogues (de représentation, de symbolisme, d'utilité). Une des formes de ce culte a fait naguère une trop brillante fortune sous le nom (emprunté aux Indiens Peaux-Rouges del'Amérique septentrionale) de totéîiiisme. C'est une institution fort complexe, et loin d'être exclusivement religieuse. Voici la description qu'en donne un des auteurs qui l'ont le plus consciencieusement étudiée : « i° le totémisme est caractérisé par la croyance en un lien de parenté, qui lierait un groupe humain d'apparentés (clan) d'une part, et, de l'autre, une espèce animale et végétale, ou une classe d'objets; 2° cette croyance s'exprime dans la vie religieuse par des rites positifs (cérémonie d'agrégation au groupe totémique anthropo-animal, anthropovégétal, etc.) et des rites négatifs (interdiction); 3° et au point de vue social, par une réglementation matrimoniale déterminée (exogamie limitée); 4° le groupe totémique porte le nom de son totem ^ » [0«7'5, Castors, Corbeaux, etc.]
D'autres fois, une classe d'hommes : les ancêtres de la tribu ou du clan, les morts illustres, les chefs, rois et prêtres, est censée dépositaire des forces supérieures, et devient objet de culte. Cette élévation peut s'opérer par voie d'apothéose, un héros ou
1. Arnold v\n Gennep, Totémisme et méthode comparative, clans la Revue de l'Hi&toire des Religions, 1909, I, p. Lb, 50.
un bienfaiteur insigne étant élevé au rang des dieux. Ce procédé (du nom d'un philosophe hellène du me siècle avant le Christ) porte le nom d'é^kémérisme. Le plus souvent, la vénération s'attache à l'homme considéré comme le médiateur, ou le participant temporaire, des pouvoirs divins. Ou encore un roi bénéficie d'une hérédité réputée divine. Ainsi Alexandre en Egypte ^
Subsidiairement enfin, le rêve, l'image, les visions, les hallucinations et troubles de la conscience psychologique, tout en contribuant sûrement à faire naître et à maintenir l'état d'esprit animiste, amenèrent à concevoir des êtres intermédiaires : génies, esprits et démons ; « doubles » et âmes désincarnées ; lutins et fées. Parmi ces êtres, les plus inconsistants, les plus ambigus, fées et follets, monstres composites ou bêtes anthropomorphes, ressortissent à une science spéciale, le folk-lore, qui avoisine le domaine des sciences religieuses plutôt qu'elle n'en fait partie. Il n'en est pas de même des esprits : les croyances fort répandues qui leur attribuent un pouvoir surhumain, de malfaisance ou d'aide, donnent lieu à des actes, d'abord superstitieux, infra-religieux, mais qui tendent, à mesure que l'objet qu'ils visent grandit, à devenir un culte véritable.
Toutes ces manifestations du divin : astres et météores, lieux, arbres, animaux et personnes sacrés, esprits ou génies, non seulement possèdent, mais peuvent communiquer aux objets matériels mis en connexion avec eux, quelque chose du Pouvoir
4. G. MAsi-Erio, Comment Alexandre devint dieu en Egypte, Paris, 1897; et C. Lattey, Ancient King-Worship, London, 1999.
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suprême qui est censé résider en eux. Des objets, souvent artificiels, bénéficient de la sorte, à des degrés divers, de la cjainte religieuse inspirée par les originaux, et en viennent quelquefois à l'imposer. On donne à ces représentations le nom générique d'idoles, en réservant le mot de fétiche (de faciitias, façonné) aux images plus grossières, brutes, moins travaillées.
Dans presque toutes les religions historiques (avec des différences, parfois radicales, que la suite de ce J/a/iwe/ mettra en bonne lumière), des notions plus épurées, généralement spirituelles, sans supplanter complètement les croyances naturistes, s'y superposent ou se fondent avec elles. Cet amalgame donne lieu à des systèmes complexes de mythes, de cosmogonies, de généalogies, de hiérarchies, en rapport avec les Etres participant, dans une certaine mesure, aux attributs souverains. L'on a ainsi l'histoire céleste du monde divin, et aussi son histoire terrestre. Des récits traditionnels, transmis de vive voix ou par écrit, racontent les interventions (démiurgique, législative, salutaire, voire anecdotique et scandaleuse) des Puissances d'En-Haut. Laissant même de côté ici les groupes privilégiés de l'Israël ancien et de « l'Israël de Dieu » — héritiers des promesses , fils de lumière , enfants de Dieu — l'on peut dire qu'il n'est presque pas de race ou de peuplade qui ne s'élève par éclairs à une connaissance assez haute de la Divinité. L'on voit percer, à travers les nuées de lourdes et incohérentes erreurs, des traits d'une lumière plus pure. C'est alors, en dépit de l'indignité de certains symboles, ou de la gaucherie des expressions, le Père de tous, le Juge
incorruptible et toujours présent, le Tout-Puissant et le Tout-Bon qu'on invoque. C'est le Dieu unique et suprême, vivant et voyant, que vise obscurément l'élan religieux de sa créature ^
Quel que soit l'objet du culte, — du Seul digne au plus indigne, — il se forme toujours autour de lui un réseau de défenses, de précautions, d'interdictions (appelées, d'un mot canaque souvent usité, tabous)^ et de rites divers, par lesquels se manifestent le respect et la crainte des adorateurs. Conventionnelles en leur détail, et dilférant par là même, ces manifestations extérieures tendent néanmoins naturellement, en suite des aspirations et des facultés — partout les mêmes — de l'humanité, en suite de la similitude du but visé, à revêtir des formes analogues. La vénération, la propitiation, l'action de grâces, la prière de demande s'expriment par des gestes semblables, des invocations d'une lettre fort peu différente, des cérémonies apparemment sœurs. Pour approcher de son Dieu, dès qu'il en perçoit un peu la majesté et les justes exigences, l'homme sent le besoin de se purifier, de se recueillir, de se renoncer. Ces sentiments se traduiront par des institutions, des pratiques ascétiques, des soins minutieux apportés aux rites, des observances de temps et de lieux, des désignations de personnes, qu'il faut s'attendre à trouver partout semblables. Les imitations, transmissions, infiltrations et migrations des symboles et des cérémonies travaillent également dans le même sens.
,1. Cf. Act. Apost.,\sn, 23 sqq. Voir Andrew Lang, The Making of Religion^, Londres, 1900; W. Sphmidt, UOrigine de Vidée de Dieu, dans Anthropos, années 1908-1911.
11 n'y a pas d'instrument plus efficace d'unification religieuse que le sacrifice. Prière pour ainsi dire objectivée, offrande coûteuse, non seulement dédiée à la Divinité, mais soustraite (au moins partiellement) à l'usage humain, et détruite, ou dénaturée, dans le but de reconnaître le haut domaine de l'Être Premier, le sacrifice se trouve dans toutes les religions, et toujours à leur centre. Applicable à tous les besoins de l'adorateur, à toutes les aspirations de l'homme vers l'infini : — à l'hommage désintéressé, à la prière de demande, à l'action de grâces, à la propitiation des fautes de toute sorte, à l'union intime avec Dieu — voire, et subsidiairement, au désir de connaître l'avenir ou les choses lointaines — le sacrifice n'est jamais laissé à la discrétion arbitraire du croyant. Acte éminemment social, il a ses formes concertées et solennelles. Il exige des préparations minutieuses : séparation, continence, jeûne, purification; et implique des rites : proposition, déclaration, chants, immolation, consommation, qu'il n'est ni prudent d'omettre, ni permis de modifier. Rien n'est abandonné à l'improvisation; et sur aucun point sans doute l'histoire de l'humanité ne donne tort, d'une façon plus éclatante, à l'individualisme en matière religieuse.
Au plus bas enfin des conceptions apparentées à la religion se présente un groupe de croyances et de pratiques très répandues, qui portent le nom de magiques. Partant de l'idée que certaines forces considérables, redoutables ou utiles, mais susceptibles d'être surprises ou contraintes, résident en tels objets ou telles personnes déterminées, le magi-
cien se donne pour tâche de capter ces forces, de les mettre en branle, ou de les conjurer par des incantations, des opérations , des adjurations qui , si elles sont posées selon les règles, obtiendront sûrement leur effet. Appuyée sur ses prétendus principes à'imitation (le semblable influence le semblable), ou de sympathie (la partie influence le tout), la magie est tout formalisme, tout intérêt. Science manquée, contrefaçon ou corruption de la religion véritable, elle traite son objet sans respect et sans amour. Le magicien considère cet objet comme le réceptacle d'une force imposante, nullement comme bon, suprême et divin ; — comme un produit difficile à manier, ou comme un animal puissant que la ruse peut asservir, nullement comme un Maître souverain qu'il faut invoquer, écouter, croire et fléchir. Les sentiments entretenus par la magie sont donc essentiellement différents en principe (et quoi qu'il en soit des corruptions produites par la perversion des notions) du vrai sentiment religieux.
Toutes les formes religieuses que nous venons d'inventorier sommairement se retrouvent, à des degrés divers, chez tous les peuples connus. Prise d'ensemble, Inhumanité est religieuse. « Qu'il n'y eut jamais une époque dans l'histoire de l'homme où il vécut sans religion , c'est là une affirmation que quelques écrivains ont essayé de démontrer fausse, en produisant des tribus sauvages étrangères (assuraiton) à toute idée religieuse. Nous n'avons pas l'intention de discuter ce point, parce que — tout anthropologistelesait — il esta présent enseveli dansles limbes des controverses mortes. Des écrivains abordant le
sujet de points de vue aussi différents que ceux adoptés par le professeur Tylor, Max Mûller, Ratzel, de Quatrefages, Waitz, Gerland, Peschel, sont tous d'accord pour affirmer qu'il n'y a pas de race humaine, si misérable soit-elle, dépourvue de toute idée religieuse ^ »
Quant à l'état numérique du monde religieux actuel , il n'est pas aisé à dresser dans le détail. Reprenant et revisant avec le plus grand soin les nombres donnés par les statisticiens von Jurascheck, Scobel, Fournier deFlaix, etc., H. Krose arrive autableau suivant^ qui, dans ses grandes lignes, peut être tenu, à quelques millions d'unités près, pour exact. (J'arrondis les chiffres en supprimant les fractions de millions) :
Population totale du globe ; environ 1.537 millions.
Chrétiens de toute dénomination : 549 millions, dont 2G5
millions seraient catholiques.
Juifs : 11 millions.
Mahométans : 202 millions.
Brahmo-Hindouistes : 210 millions.
Fidèles des anciens cultes de l'Inde : 12 millions. Bouddhistes : 120 millions 3.
Tenants du Confucianisme et du culte des ancêtres :235
millions. Taoïstes ; 32 millions.
Shintoïstes : 17 millions.
Païens fétichistes ou idolâtres : 145 millions. Non-identifiés religieusement : 3 millions.
1. F. Byron Jevons, An Introduction to the History of Religions, London, 1896, p. 7.
2. H. Krose, Die tvichtif/sten Religionsbeketmlnisse zur Zeit der Jahrhunderlwende, Freiburg ini Breisgau, lOOS.
3. L'énorme chillre attribue souvent aux tenants du Bouddhisme provient de ce qu'on fait rentrer dans le Bouddhisme tous les habitants de la Chine etdu Japon, surlesquels la mentalité bouddhique a sans doute agi, mais dont la grande majorité ne professe nullement le Bouddhisme comme croyance principale.
22 CHAFIIRE I.
11 résulte de ces chiffres que la moitié de l'humanité professe une religion monothéiste, et plus du tiers la religion chrétienne.