I. — Les Origines
Les Latins furent, à l'origine, un peuple de bergers nomades; peu à peu, ils se fixèrent au sol pour le cultiver, et formèrent d'abord des communautés groupées en villages, puis la cité de Rome. Le développement de leur religion suivit celui de leur vie sociale et politique. Avec le temps, en particulier sous la dynastie étrusque, qui exerça une si profonde influence sur la nation entière vers la fin de la royauté (environ 500 avant J.-C), elle se couvrit d'une végétation de noms et de coutumes helléniques.
qu'il faut nécessairement élaguer, si nous voulons retrouver le caractère propre, et jamais complètement effacé, de la religion romaine.
Des historiens des religions affirment que la pratique de la magie, en particulier de la magie sympathique, a toujours précédé celle de la Religion, et que l'histoire des Latins n'apporte aucune exception à cette loi. L'homme aurait tenté d'influencer les forces naturelles par des rites, imitant de quelque façon l'objet de son désir, par exemple en versant de l'eau pour obtenir la pluie, en allumant un feu pour faire briller le soleil. L'échec même de ces tentatives aurait éveillé dans l'homme la conscience religieuse, le sentiment de la dépendance à l'égard d'un Pouvoir surnaturel. Chez les Latins, on trouve de ces rites en usage, mais, historiquement, ils ne survivent qu'englobés et comme incrustés dans des observances religieuses. Peut-être même ne saurait-on trouver, dans l'histoire romaine, un acte dont on puisse dire : « C'est de la pure magie, la religion n'y entre pour rien. » D'ailleurs, c'est une grave erreur, croyons-nous, de n'admettre aucune sorte de conscience religieuse dans l'homme primitif. Passons donc et examinons le culte religieux des Latins.
Ce culte dut son essor à la conscience que les Latins prirent des Forces de la Nature. Ils se sentaient entourés de puissances différentes des forces humaines, supérieures même, qui pouvaient leur résister, les écraser, ou au contraire leur donner aide et prospérité : tels étaient le soleil, les sources, la terre; tels, certains animaux, les arbres séculaires, même la borne inerte. Et de fait, les pierres-limites, plusieurs arbres et animaux furent regardés comme
sacrés : le chêne était voué à Jupiter, le pic et le loup appartenaient à Mars. On a dit que les Latins, comme d'ailleurs les autres peuples, adorèrent d'abord consciemment la pierre elle-même, ensuite une Puissance dans la pierre, enfin honorèrent simplement la pierre par égard pour une Puissance spirituelle : c'est là imaginer une évolution ascendante que rien ne justifie aux regards de l'histoire.
Les Romains prirent devant ces Forces une attitude, qui fut déterminée par leur caractère et leur milieu.
Le Romain était d'une simplicité robuste, pratique, dépourvu d'imagination, profondément pénétré de l'idée de contrat en Droit comme en affaires. La conséquence fut qu'il n'inventa pas de mythologie : il n'imagina point ses dieux sous une forme humaine, encore moi as se soucia-t-il d'écrire leurs légendes. Celles qu'on se transmettait étaient rares, peu variées, courtes, souvent grossières, reflétant les mœurs primitives d'une tribu de laboureurs. Avant d'entrer en contact avec les Grecs, le Romain ne dessina ni ne sculpta ses divinités : l'antique Vesta n'eut jamais de statue, elle n'était représentée que par le feu sacré, qui ne devait jamais s'éteindre. Enfin, il n'eut pas de philosophie : aucune spéculation approfondie sur la nature de Dieu, sur l'origine et la destinée de l'univers et de l'âme. Le Romain était préoccupé, non de réfléchir sur le monde, mais de s'en servir.
A. Les numina. — Ce que les Romains adoraient, c'étaient donc des pouvoirs, numina, plutôt que des dieux anlhropomorphisés. Ces puissances n'avaient souvent ni sexe ni forme précise, ni d'autre
étiquette que leur fonction : ce qu'elles faisaient, voilà rimportant, non ce qu'elles étaient. Aussi leurs noms traduisent-ils les occasions où la faiblesse humaine implore ou redoute les influences spirituelles : ils escortent les scènes, toujours intéressantes pour l'homme, de la première éducation, de la vie domestique et des champs.
Ciinina veillait sur l'enfant au berceau [cunae] ; Statana lui apprenait à se tenir debout; Levana le relevait quand il tombait; Ossipaga fortifiait ses os. La génération, la conception, la naissance, l'enfance avaient leur cortège de divinités : chacune d'elles avait sa fonction spéciale ; cette fonction remplie, on ne songe plus à l'invoquer. Cette division du travail se poursuit dans les autres actes de la vie. Aesculus faisait bonne garde sur la monnaie de bronze (aes)^ Argentarius sur l'argent (argentum). Iterduca était le guide des voyages ; Doiniduca vous ramenait chez vous. Aux champs, Nodotus présidait au gonflement [nodus] de la graine ; Volulina, à la formation de son enveloppe; Patulena, à son éclosion. Remarquez que ces noms sont la plupart du temps des adjectifs ;i\s indiquent des modes d'action, non des personnalités définies. Quelquefois, ces puissances étaient rangées par groupes, sous un nom collectif : ainsi les Camenae, primitivement déesses des sources ; elles n'avaient d'ailleurs pas plus d'individualité que nos fées. Dans la suite, les prêtres alignèrent ces dieux amorphes en une sorte de litanie [indigitamenta]. Ces listes extraordinaires, produit d'un âge rassis et formaliste, sont, a-t-on dit, l'unique innovation religieuse de Rome.
B. Les grands dieux. — Cette sécheresse dans la
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354 CHAPITHK VI H.
conception de la divinité, cette absence d'esthétisme expliquent que nous ayons assez peu de chose à dire des grands dieux romains, aux physionomies plus personnelles : Jupiter, Junon, Mars, Quirinus, Janus, Vesta. Il suffira donc de quelques remarques. Jupiter est le dieu indo-européen primitif du ciel brillant, honoré par toutes les races latines. Il est invoqué sous les noms de Fulgur, Lucetius, SummanuSf dieu de la foudre, de la lumière, de l'éclair nocturne. On lui consacre tous les endroits frappés par la foudre, ainsi que les jours de pleine lune, le 13 et le 15 des mois lunaires. On l'appelle encore Tonitrualis, dieu du tonnerre, Pliwius, dieu de la pluie : à son culte se rattachait la cérémonie de Vaquaelicium, dont l'un des rites, semblable à ceux de la magie sympathique, consistait à verser de l'eau sur une pierre, lapis manalis, afin d'obtenir de là pluie. Lorsque l'Etat eut commencé à favoriser d'une spéciale protection le culte de Jupiter, il tendit de plus en plus à devenir le dieu des rapports officiels, et servit de lien d'unité entre les tribus latines. Delà le titre de Jupiter Latiaris, et le temple construit sur le mont Albain; de là les Feriae Latinae (en avril), fêtes qui réunissaient autour de lui tous les députés du Latium ^ Du jour où Rome dominera sur tous les
1. A cette fête on immolait une génisse blanche, sans tache, n'ayant pas porté le joug, et la chair en était partagée entre les députés de la confédération latine. Ne pas y participer impliquait rupture du lien, qui unissait les cités entre elles. Une trêve était proclamée pendant la durée de la fête, et les alliances y étaient renouvelées. « Nous sommes ici, écrit Wàrde Fowler, en présence d'une des plus anciennes et des plus belles conceptions de la race latine, qui chaque année reconnaît sa communauté de sang et la scelle par la participation commune à une même victime sacrée, les différents peuples entrant ainsi en communion avec le dieu, la victime, et les uns avec les autres » {.The Roman Festivals, London, 1899, p. 9tJ).
Latins, le Jupiter de la Confédération sera absorbé par le Jupiter du Capitole, le Très-Bon et Très-Grand, Optimus Maximus. Il recevra des titres belliqueux : Stator, celui qui arrête la déroute ; Victor, celui qui donne la victoire. C'estdans le sanctuaire de Jupiter Feretrius que le général romain viendra déposer les dépouilles précieuses, enlevées à l'ennemi. La pierre sacrée, où primitivement on immolait la victime àl'occasion d'un traité, sera mise en rapport si étroit avec le culte de Jupiter que l'expression per Joi^em lapidem sera la plus solennelle formule du serment. Sous cet aspect de protecteur des serments, Jupiter portait le titre de Dius Fidius, dieu de la bonne foi, qui dans la suite finit par désigner une personnalité séparée et distincte. Primitivement, Jupiter n'eut pas de statues. Ce fut seulement après que l'art étruscogrecse fût imposé aux Romains, que Jupiter Optimus Maximus, moulé dans l'argile, les joues vermillonnées, en habits de triomphe, siégea au Capitole sur une chaise curule. Enfin son temple personnifia la majesté de Rome. C'est au Capitole qu'avait lieu la cérémonie du passage légal de l'enfance à la virilité ; c'est là que les magistrats faisaient leur entrée en charge ; on y conservait les bulletins de victoire et les tributs des peuples vaincus.
A côté de Jupiter se tient sa compagne habituelle, Junon, la protectrice du mariage et de la naissance des enfants : dans cette dernière fonction, elle est invoquée sous le nom de Lucina. Ses attributs devaient se développer parallèlement à ceux de Jupiter. Des pouvoirs analogues lui sont attribués sur la foudre, l'éclair et la lune : on a Junon Lucetia et Fulgura, comme on avait Jupiter Lucetius ou Jupiter
Fulgur. Comme épouse de Jupiter Très-Bon et Très- Grand, Junon devient la Reine {Regina),\ai Libératrice de la Cité (Sospita).
Mars est le dieu favori des Romains. Les auteurs ne s'accordent pas sur son caractère originel. Les uns, avec Preller, y voient un numen primitif de la végétation, d'autres, avec Wissowa, le dieu de la guerre'. Quoiqu'il en soit, à l'époque historique, Mars avait pris des allures nettement militaires. En son honneur, du 1" au 20 mars, les Saliens, collège de prêtres voués à son culte, promenaient par toute la ville leurs chants et leurs danses : en costume guerrier, ils portaient les ancîlia ou boucliers sacrés, trouvés, suivant la tradition, dans le palais de Numa, et dont l'un, croyait-on, était tombé du ciel. Le 19 mars et le 19 octobre, on purifie solennellement les armes de guerre, et c'est Mars qu'on invoque. A lui aussi sont dédiées les courses de chevaux do guerre, qui ont lieu le 27 février, le 14 mars et le
i. Ce qui semble donner plus de probabilité à l'opinion de Preller, c'est que dans les très anciennes prières Mars est ainsi invoqué comme dieu de la végétation. De plus, les Romains ont mis spécialement sous sa protection le premier mois du printemps. Le même caractère se retrouve dans l'aniique usage du ver sacrum : on dévouait au dieu, en cas de calamité publique, les fruits ou les générations du printemps à venir. La g.-nératiun ainsi consacrée, après vin.^t anoées révolues, s'exilait pour chercher une nouvelle patrie. Les chants des Saliens et le bruit qu'ils faisaient en frappant leurs boucliers, pourraient avoir eu pour effet de chasser les mauvais esprits de la récolle, et leurs danses, d'exciter la terre à la técondité. Enfin à la même conception se rattache l'expulsion de Mamurius Veturius ; un homme couvert de peaux de bétes, et nommé pour l'occasion Mamurius Fefurius (très vraisemblablement le « Vieux Mars », Mamurius étant un doublet de Mars, et Veturius étant à rapprocher de vêtus), était chassé hors du territoire à coups de bâtons blancs. Il semble bien qu'il faille y voir le symbole du Vieux Mars ou pouvoir de la végétation de l'année écoulée, qui, désormais sans force, est expulsé pour permettre au Nouveau Mars d'exercer librement sou activité.
15 octobre : en cette dernière fête, le cheval vainqueur était immolé au dieu Mars par le flarnen Martialis^. C'est sur le Champ de Mars [campus Mar~ tius), que les citoyens romains se réunissaient tous les cinq ans, en tenue de guerre, pour une purification solennelle et un recensement général : on offrait au dieu le sacrifice d'un porc, d'un bélier et d'un taureau [suoi^etaurilia], et des prières lui étaient faites pour obtenir la victoire dans les guerres futures.
Quirinus est un de ces dieux, qui, très importants à l'origine, passèrent plus tard à l'arrière-plan, si bien que nous savons peu de chose de son caractère et de son culte. D'abord, il partagea avec Jupiter et Mars les honneurs d'un culte spécial. Cette triade divine eut ses prêtres, les flamines, à qui les autres cédaient le pas. Elle garda le premier rang, jusqu'au jour où elle fut éclipsée par la triade étrusque, Jupiter, Junon et Minerve. Au dernier siècle de la République, on trouve Quirinus identifié à Romulus, mais c'est là développement postérieur. Quant au dieu primitif, n'était-ce qu'un aspect de Mars, doué plus tard d'une personnalité séparée, ou bien un dieu déjà distinct, le dieu de la paix armée, s'opposant à Mars le dieu de la guerre, comme les Quirites romains s'opposaient aux Milites P On en est réduit aux conjectures.
Janus et Vesta sont deux divinités que l'on rencontre fréquemment associées, comme elles l'étaient
1. Les Flamines étaient les prêtres attachés à certaines divinités spcciales. Mais sauf le Flamine Dialis (prêtre de Jupiter), et, à un moindre degré, les Flamines de Mars et de Quirinus, ils ne jouèrent jamais à Rome un rôle important.
358 CHAPITRE YIII.
à l'origine. Pour les antiques habitants du Latium, la porte de la maison [janua] et le foyer (en grec IffTi'a, d'abord FesTia) étaient sacrés. De là sortit le culte de Janus et de Vesta, si fortement marqué à l'empreinte romaine. Janus, le numen de la porte, devint peu à peu le dieu de toutes les portes, et de toutes les arches, le dieu qui protège l'entrée et la sortie, le départ et le retour. Aussi l'appelle-t-on PatulciuSf celui qui ouvre, Clusius, celui qui ferme. 11 regarde devant et derrière, et on le représente avec deux visages. C'est le dieu de tous les commencements, le dieu du matin, le dieu de l'année; le premier mois de l'année solaire porte son nom [januarius] ^ . Le premier sacrifice de l'année (9 janvier) est pour lui. Il préside à la génération de la vie humaine; on Vai^ipelle principium deorum, et il est invoqué le premier dans les formules de prières.
Mieux que tout autre, le culte de Vesta met en relief la tendance des Romains à marquer d'un caractère religieux les incidents les plus vulgaires de la vie. Dans les sociétés primitives, le feu est chose précieuse, difficile à obtenir, importante à conserver. Le roi, du moins, ne doit jamais voir mourir son feu : à ses fils est confiée la charge de rallumer la flamme, qui viendrait à s'éteindre; à ses filles, celle de l'entretenir, comme c'est à elles aussi que revient le soin du ménage. Voilà en germe le collège des Vestales, composé de jeunes filles vouées à la chasteté, sous
\. Jusqu'à l'époque de Jules César, l'année officielle commençait au mois de mars. Septembre, octobre, novembre, décembre, signifient le 7», 8«, 9«, 10« mois, mars étant le premier; juillet et août furent leS ;S"et6" mois, jusqu'à ce qu'on leur donna les noms de Jules César et d'Auguste. Les Romains regardèrent tOHJours les mois comme sacrés ; le l*-^ jour (lu mois était dédié à Junon, le 1"' ou le 15" à Jupiter.
menace d'être enterrées vives, et chargées de veiller sur le feu immortel qui brûlait au foyer central de Rome.
Nommons encore parmi les divinités qui, d'abord assez effacées, gagnèrent plus tard en importance : Minerve, déesse des artisans, assimilée dans la suite à l'Athéna des Grecs, Vénus, déesse des jardins, qui devait se modeler sur Aphrodite, Hercule, qui reproduisit les traits de l'Héraklès hellénique, et eut ses muscles et son grand cœur.
C. Les fêtes religieuses. — Le caractère de la religion des Romains ne se révèle pas seulement dans la conception qu'ils se sont faite de la divinité, mais encore dans les fêtes qu'ils instituèrent en son honneur. De ces fêtes, les unes sont nées de la vie pastorale, agricole, puis politique ; les autres se rapportent à ces objets, qui sont d'un intérêt perpétuel pour l'humanité : la naissance, la vie de famille, les funérailles.
Avec ce que nous savons déjà de la religion romaine, nous ne sommes pas surpris de ne rencontrer dans les fêtes anciennes aucune commémoraison de personnalités nettes, comme dans nos fêtes de Saints, ou d'événements historiques, comme à Pâques ou à la Pentecôte. Nous sommes en face de neutres pluriels, qui rappellent le genre de dénomination des anciennes fêtes grecques, et marquent un rite accompli dans un but spécial. Il y aurait plutôt quelque ressemblance avec les Rogations (jours de demande), ou avec le premier dimanche après Pâques, en latin Dominica in alhis, le dimanche blanc, à cause des vêtements blancs, qu'aux premiers siècles de l'Eglise les nouveaux baptisés déposaient en ce jour. Plus
d'une fois, sans doute, ces fêtes valurent au dieu un titre cultuel surajouté. Ainsi, pour préserver les moissons de la nielle rouge (robigo)^ on célébrait les Rohigalia, l'office de la nielle, avec procession, sacrifice de fantoches rouges (encore un exemple de magie sympathique) : on adjugea au dieu le titre assez vague de Robigus, signifiant ce qu'on attendait de lui en pareille occurrence.
Ne pouvant énumérer ici toutes les fêtes romaines, nous en considérerons rapidement trois groupes, qui nous permettent de saisir certaines particularités religieuses plus caractéristiques : les fêtes agricoles, qui nous révèlent le fond utilitaire de la spiritualité romaine; les fêtes domestiques, oii nous assistons à l'évolution d'un culte privé et familial en culte officiel et social; les fêtes des morts.
1. Fêtes agricoles. — ■ Nous avons déjà mentionné les fêtes consacrées à Mars. En avril, les fêtes agricoles continuaient nombreuses. Le 15, on célébrait, en l'honneur de Tellus, la déesse des champs ensemencés, la fête des Fordicidia : des vaches pleines, fordae boves, étaient immolées, pour obtenir la croissance du blé, encore caché dans le sein de la terre. Le 19, se tenait une fête similaire, les Cerialia, en l'honneur de Cérès, la déesse de la force productrice, plus tard assimilée à Déméter. Les Parilia du 21 avril nous sont bien connues par la longue relation qu'Ovide nous en a laissée [Fastes, IV, 721-782). La fête était dédiée à Paies, divinité protectrice des bergeries. En ce jour, les porcs étaient enguirlandés; on allumait des feux de paille, d'olivier et de laurier, que l'on arrosait de soufre ; le berger, à la tête de son troupeau, offrait à Paies
du lait et des gâteaux de millet. Puis, il implorait le pardon de ses fautes inconscientes : à son insu, il avait peut-être foulé un terrain consacré, troublé des fontaines sacrées, employé à des usages profanes les branches d'un arbre voué aux dieux. 11 demandait la prospérité de sa ferme pour l'année suivante, en répétant sa prière quatre fois, dans la direction de l'est; il se lavait les mains dans la rosée pure, buvait l'offrande de lait et de vin, sautait à travers le feu, et y faisait passer son troupeau : c'était le rite principal de la fête, car il avait, aux yeux des Romains, la valeur d'une lustration.
Le 23 avril, c'était le tour des Vinalia, dont le but était d'assurer le succès des vendanges d'automme; la fête se répétait au mois d'août quand mûrissaient les raisins. Les Robigaliaj dont nous avons parlé précédemment, avaient lieu le 25 avril; le peuple romain se montra si tenace à maintenir cette procession, qu'à l'exemple d'autres pratiques, non essentiellement païennes, elle resta sous une forme christianisée : le 25 avril, nous avons encore une procession et le chant des litanies, en vue des récoltes de l'année. Les Floralia, ou fête des fleurs, se célébraient le 28 avril, et c'était jour de grande licence populaire. Au mois de mai, mentionnons la fête des Amharvalia^ procession autour des champs, renouvelée pendant trois jours consécutifs : pratique absorbée et transformée par Tinstitution chrétienne des Rotations. Parmi les autres fêtes agricoles intéressantes, nous ne rappellerons que les Saturnalia, célébrées en l'honneur de Saturne, dieu des semailles, le 17 décembre, et, à une époque postérieure, prolongées pendant plusieurs jours.
362 CliAPITRK Vlll.
C'était la grande fête populaire : les esclaves jouissaient d'une liberté absolue, les affaires chômaient et Ton se faisait des cadeaux.
2. Fêtes domestiques. — La vie domestique fat toujours d'une extrême importance chez les Romains, et les fêtes auxquelles elle donna naissance sont très anciennes. Avec Janus, dieu de la porte, Vesta, déesse du foyer, on y honorait les Pénates, dieux du garde-manger [penus), toujours associés deux à deux. Ce culte sortit du domaine privé, devint officiel, et bientôt, comme la maison, la Cité eut ses Pénates : à Rome, la Cité n'était-elle pas une famille développée, élargie? Il en fut de même du culte des Lares, génies de la maison et des champs, dont l'un, le Lar^ familiaris, recevait un culte spécial à chaque événement de la famille, naissances, mariages, décès, même au jour où l'enfant articulait son premier mot. Comme la maison , chaque quartier eut aussi ses génies protecteurs, qu'on honorait par la fête des Compiialia (fête des carrefours), en décembre ou janvier. Enfin l'Etat finit par avoir aussi ses Lares, qu'il célébrait le 1" mai.
Bien plus, la notion extrêmement individuelle de Génie, Genius, une des plus difficiles à exprimer en termes modernes, suit la même évolution. Le Génie, peut-être à l'origine la personnification de la puissance génératrice dans l'homme, est comme son double. Ce n'est point l'âme de l'homme, mais une sorte d'équivalent spirituel, qui se distingue de l'individu vivant; du Génie, dépend l'existence de cet individu; aussi l'entoure-t-on d'un véritable culte. Au trépas, il s'éloigne, sans pourtant se
confondre avec l'âme du mort. Chaque homme a son Génie, comme chaque femme a sa Juno, qu'on honore au jour anniversaire de la naissance. Le Génie du père de famille était le Genius domus ou Genius familiae. Puis, le culte s'étendit aux communautés, aux provinces, à TÉtat. Au terme de ce développement, on eut le Genius populi Romani. Un culte d'État était sorti de l'institution familiale.
3. Culte des morts. — Il ne nous reste plus pour donner une idée d'ensemble de cette religion primitive, qu'à noter l'attitude des Romains à l'égard de leurs morts. Outre les cérémonies privées des funérailles, deux grandes fêtes nous montrent comment les Romains se comportaient avec leurs défunts. L'idée que la mort est la fin de toute vie est étrangère aux peuples indo-européens. Le fantôme du mort, pensent-ils, continue à vivre, bien que d'une vie diminuée, dans la tombe où gît le cadavre : aussi enterre-t-on avec lui de la nourriture, des armes, des bijoux. Parfois même, on immole sur sa tombe sa femme et ses esclaves. Mais ces offrandes ne sont pas toujours suffisantes. Esprits jaloux et malfaisants, on se représente les morts remontant à la lumière pour voler la nourriture ou boire le sang humain qui ranimera leur pâle existence. Pour les écarter et les apaiser, les Romains célébraient les Lemuria, les 9, 11 et 13 de mai. Lq^ Lémures ^ semblent avoir été les esprits des morts, les revenants conçus comme hostiles. A minuit, le chef de famille
1. Ceux des morts qui avaient emporté dans l'autre monde la tache de quelque crime ou la marque d'une fin violente, formaient une catégorie spéciale, les Larvae.
se levait : pieds nus, il faisait la ronde dans les corridors de la maison, claquant des doigts pour effrayer les esprits, jetant par dei-rière lui des fèves noires, sans détourner la tête. Neuf fois, il répétait : « Avec ces fèves, je me rachète moi-même et les miens. » Enfin, après une lustration d'eau sacrée, il frappait sur une plaque de bronze et criait encore neuf fois : « Esprits de mes ancêtres, hors d'ici. » On pensait ainsi écarter les revenants qui, pendant ces trois jours, vaguaient de ci de là en quête de sang humain. Ils s'abattaient sur les fèves qu'on leur jetait, et épargnaient le reste. Sous le charme des paroles prononcées neuf fois, ils finissaient par s'éloigner, laissant la famille en paix. — Les Grecs avaient au printemps l'exact pendant de cette fête, les Anthestéries.
A cette conception s'en juxtaposa une autre totalement différente, qui donna naissance aux Dies parentales. Semaine des morts, allant du 13 au 21 février. La famille célébrait déjà les anniversaires de ses deuils : de privée, la fête devint publique. Les morts ne furent plus des fantômes méchants, envieux et redoutables; à mesure que la civilisation progressait, on s'habituait davantage à les regarder comme les membres de la famille, habitant le tombeau de la famille, une sorte de cité des morts à côté de la cité des vivants. On eut des devoirs à remplir envers les parents défunts : le Jus Manium ou Droit des Trépassés eut son code et ses lois. Tous les membres de la famille se rendaient au tombeau, offraient du miel, du lait et de l'huile, suspendaient des guirlandes de violettes et de roses, et faisaient un léger repas auquel on invitait le mort. On lui demandait sa bénédiction, et l'on prenait congé de lui par ces
mots adressés à l'âme désormais bienheureuse ; « Salve, sancte parens. Salut, père saint. » Le 22 février, la famille entière se réunissait encore à la maison pour un festin commun : ce jour-là, il ne devait plus être question de brouilles; des places étaient réservées aux morts, les statuettes des dieux domestiques présidaient la table : fête touchante, où la divinité, les vivants et les morts se confondaient sous le même toit en une grande famille.
D. L'esprit de la religion romaine primitive. — Ces cérémonies cordiales étaient d'ailleurs Texception dans la vie du Romain. Pratique, positif, formaliste, le Romain organise le culte à son image. Presque tous ses rapports avec les dieux revêtiront la forme d'un contrat légal. Son attitude sera celle d'un obligé respectueux, pietas; le dieu sera tenu de le payer de retour. Violer le contrat était une inipietas; l'outrepasser, une exagération, siiperstitio. Ce que nous appelons la dévotion, était en dehors de l'idéal romain; l'enthousiasme mystique l'eût choqué. Aussi ne favorisait-on pas la piété individuelle. C'est tout juste si Caton permet aux esclaves de la ferme de célébrer une fête par an (De agticultura, 193). Le chef de famille était d'office le prêtre de sa maisonnée, familia. 11 sacrifiait au nom de tous. Parallèlement, le culte public se concentra entre les mains des fonctionnaires et des magistrats : il n'y eut pas de caste sacerdotale.
Dans l'exécution de ce contrat religieux , les Romains se montraient d'un formalisme tel que Henri Heine a pu les appeler « une soldatesque de casuistes ». Il en est de la piété comme de la jurisprudence : si le plaideur omet une formalité, eût-il cent fois rai-
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son, il perd son procès. Si le priant se trompe sur le choix des victimes, les formules et les gestes, il n'est pas écouté : « Il ne faut point demander du vin aux Nymphes et de l'eau à Bacchus. » Onénumérait tous les titres du dieu pour être sûr de toucher juste, et certaines formules élastiques permettaient d'obvier aux oublis involontaires:» Jupiter Optimus Maximus, et si vous préférez un autre nom, je vous le donne. « « Que vous soyez mâle ou femelle » était une addition recommandée quand on s'adressait aux insaisissables numîna. Bien naïf celui qui eût dit : « Jo vous offrirai du vin », car le dieu se fût attribué des droits sur la cave tout entière. On mettait la main sur la coupe pleine, et l'on disait : « Ce vin, je vous l'offre. « Le même usage avait cours en justice : un différend s'élevait- il au sujet d'un lopin de terre, on apportait une motte au tribunal, et chaque fois qu'il était fait mention du domaine, on touchait la pièce à conviction.
Encore si ces rites sévèrement requis eussent été simples! Mais non, ils étaient souvent compliqués, si compliqués que celui qui prie a souvent deux prêtres auprès de lui, l'un qui dicte la formule à prononcer, l'autre qui suit sur le livre pour s'assurer qu'elle est fidèlement répétée. Et les Romains sont tellement hypnotisés par ces formules qu'ils les gardent, alors même que le sens en est depuis longtemps perdu. C'est ainsi que, même à l'époque impériale, les frères Arvales, voués au culte de la Dea Dia ou déesse de la terre nourricière, se faisaient remettre tous les ans un vieux chant, auquel on n'entendait plus rien depuis des siècles : ce qui ne les a pas empêchés de le répéter fidèlement presque jus-
qu'à la fm de l'empire. On comprend dès lors que Cicéron ait pu définir la sainteté : la science du Rituel, sanctitas, scientia colendoriim sacrorum [De nat. deorum, I, 41).
Ce souci des prescriptions sacrées révèle une certaine crainte de la divinité, et, de fait, cette crainte révérentielle était une vertu estimée des Romains. On se voilait la tête quand on approchait de l'autel et l'on se prémunissait contre les distractions. « La religion et la crainte sont intimement liées, » dit Servius, le commentateur de Virgile (In Aen., 11, 715), et il est assez significatif que le même auteur dérive, — bien qu'à tort, — le latin deus (dieu) du grec Sso; (crainte). Pourtant on ne saurait dire que, d'une façon normale, la religion ait assombri la vie des anciens Romains, bien qu'elle eût sa place marquée dans toute action. Vivre en paix avec les dieux [pax deum), être en bons termes avec eux, était ce que l'on cherchait, et quand l'adorateur accomplissait son vœu, il usait de la formule : « J'ai rempli mon vœu avec un droit et bon vouloir, comme il convenait. » L'idéal semble avoir été l'çxtension aux relations avec les dieux de la vie de la famille romaine, vie unie et réglée, mais austère et formaliste.