III. — La religion sous l'Empire
A. Le culte des empereurs. — Après les guerres civiles qui avaient ensanglanté la fm de la République et troublé tout le monde romain, un travail de restauration pacifique s'imposait. Il fut entrepris par Octave, petit-neveu et fils adoptif de Jules César. Se rendant parfaitement compte qu'il était impossible de refondre le nouveau monde romain à l'image de l'ancien, il créa une unité plus vaste et plus cohérente : ce fut l'Empire. Pour maintenir cette unité, malgré la multiplicité des races et des nations, aucun lien n'était à négliger, et comme de tous les principes d'union la religion est le plus puissant, nous ne sommes pas étonnés de voir Octave susciter à dessein une sorte de grand réveil religieux.
Lui-même commença par se faire décerner (2? avant J.-G.) le nom d'Auguste qui, dans la vieille langue latine, désignait ce qui était consacré au service divin. L'empereur était ainsi destiné à devenir pour Rome comme le représentant de la divinité. Le premier, il suit le conseil qu'Horace donnait aux Romains de rebâtir les temples et les sanctuaires bran-
lants des dieux. En 28 avant J.-C, il entreprend d'en restaurer 82, dépense 100 millions de sesterces en ornementation, ordonne aux nobles de réparer leurs sanctuaires de famille, et mérite d'être appelé par Tite-Live le fondateur et restaurateur de tous les temples, templorum omnium conditor ac restitutor (Liv. IV, 20, 7). 11 rétablit les cérémonies que l'indifférence ou la guerre avaient fait tomber dans l'oubli. Il prolonge la fête populaire des Saturnales, et fait revivre les Lupercales : comme aux temps anciens, les Luperques, vêtus de peaux de chèvres immolées, couraient autour du Palatin, frappant avec des lanières les femmes, qui leur présentaient les mains et le dos pour obtenir la fécondité. Il accroît les collèges de pontifes, favorise les vestales, et, trop bon politique pour perdre de vue les intérêts de sa maison, popularise des cultes à signification dynastique : celui de Vénus Genitrix, l'ancêtre de sa famille, celui de Mars Ultor, le vengeur du meurtre de Jules César, celui d'Apollon Palatin, patron divin de la dynastie. Il rend vie et éclat aux Ludi Saecu lares (jeux séculaires), tout en les transformant : d'une fête sombre et triste, consacrée aux dieux souterrains,Dis et Proserpine, le roi et la reine des morts , il en fit une solennité de triomphe et d'allégresse, où l'on célébra, avec Jupiter et Junon, Apollon et Diane, les dieux de la lumière et de la splendeur. Dans cette vaste entreprise de restauration religieuse, Auguste ne dédaignait aucun concours, et la littérature elle-même était appelée à prêter son appui. Horace écrivait, par dévouement à l'empereur, de nobles vers sur l'idéal antique, sur l'alliance de la piété avec la prospérité et le bonheur. Le
licencieux Ovide s'étonnait lui-même de versifier le calendrier religieux des Romains (Fasti). Avec plus de sincérité, Virgile essayait de ranimer la flamme religieuse, choisissant comme héros de son Enéide un prêtre, le pieux Enée, qui apportait à la cité romaine ses dieux et son culte, s'ingéniant à faire entrer dans la trame de son poème tout ce qui avait trait aux formes religieuses, anciennes et nouvelles.
Toutes ces réformes avaient entouré la personne de l'empereur d'une auréole religieuse. Naturellement, les collèges de pontifes qu'il avait restaurés lui étaient reconnaissants et dévoués. Lui-même, après la mort de Lépide (13 avant J.-C), s'était fait donner le pontificat suprême, avec la présidence effective des grands corps religieux, à Rome et dans les provinces. Tous les pouvoirs politiques et religieux se synthétisaient désormais en lui. Bientôt des fêtes commencèrent à s'organiser, qui rappelaient les principaux événements de sa vie : le 5 février, on célébrait l'anniversaire du jour où il reçut le titre de Père de la patrie ; le 4 juillet, on commémorait son retour d'Espagne, et la consécration du grand autel de la Paix, etc. Le nom d'Auguste entrait dans les formules de prière; dans les fêtes publiques et privées, on portait sa santé en des termes qu'on aurait pu prendre pour des invocations. La légende environnait de son lumineux halo sa naissance et ses premières années.
Bientôt ces honneurs ne suffirent plus, et l'on vit se développer un culte proprement dit. Dès la fin de la République, les âmes étaient prêtes à cette transition. La philosophie avait estompé, obscurci la séparation entre la nature divine et Thomme. Grecs et
Romains avaient imaginé une sorte d'intermédiaire, l'homme Ôstoç, divus, qui était, d'une façon privilégiée, le véhicule du divin. Vivant, la divinité habitait en lui; mort, il entrait en relations encore plus étroites avec elle, prenait rang à ses côtés. La servilité des populations grecques et asiatiques avait déjà réalisé ces conceptions. Sous la République, elles avaient élevé des temples et des statues aux magistrats et aux généraux romains.
Ce fut sous la dictature de Jules César, que les Romains se mirent à imiter les Grecs. De son vivant. César vit le sénat lui voter la construction d'un temple, instituer des jeux en son honneur : un collège de prêtres, les Luperci JuliiyQi un flamine étaient attachés au service du nouveau dieu, et un mois de l'année prenait son nom. Après sa mort, en 44 avant J.-C, le Sénat et les comices rangèrent officiellement le divLis Julius au nombre des dieux de la cité; en 25 avant J.-C, un sanctuaire lui était dédié sur le Forum. Auguste voulut qu'à son sujet on procédât avec plus de mesure. Il ne permit l'érection de temples en son honneur qu'à la condition d'associer à son culte la déesse Rome. Les provinces d'Orient furent les plus empressées à élever ces sanctuaires ; la mode s'en répandit de proche en proche, gagna l'Italie, Rome exceptée. Mais si Auguste refusa d'être appelé dieu par les Romains, en pratique, il fut honoré comme tel. Son nom fut donné au mois appelé jusqu'alors Sextilis; la statue du Genius Augusti fut placée entre celles des Lares compitales, dieux protecteurs des quartiers de Rome réorganisés; un sénatus-consulte décréta que dans toute maison on lui fît des libations comme aux Lares domestiques.
Enfin, après sa mort, le Sénat lui décerna les honneurs divins ; un temple fut construit, et un collège de prêtres institué en son honneur.
Le culte impérial était fondé, et devenait Tune des formes principales de la religion officielle. Les empereurs étaient honorés de leur vivant, et souvent même on leur associait leurs proches. Les plus indignes ne craignaient pas de s'intituler fds de Minerve, comme Domitien, ou frère de Jupiter, comme Caligula. x\près leur mort, le Sénat leur décrétait une apothéose officielle : quelques-uns pourtant furent exclus, Tibère, Caligula, Néron, Vitellius, Domitien. Dans les provinces, ce culte de l'empereur, associé au culte de la déesse Rome, prit une très grande importance religieuse et politique. Au centre de la province, un sanctuaire leur était dédié. Des fêtes s'y célébraient, etles délégués qui y accouraient, profitaient de ces réunions pour exprimer au pouvoir leurs vœux et leurs doléances. Dans les cités et municipes, des collèges [Augustales, Seç'iri) se créaient pour honorer la divinité impériale. La participation à ce culte devint même l'expression du « loyalisme » dans l'empire romain. Refuser de s'y associer, comme le firent les chrétiens, c'était se mettre hors la cité, et s 'exposer à d'implacables persécutions.
B. Les religions orientales. — Ce culte impérial, quel que fût l'enthousiasme qui l'accueillit, était trop extérieur et trop officiel pour répondre à certaines tendances plus profondes de l'âme humaine : désirs de purification, d'expiation, d'union à la divinité. D'autres influences allaient entrer en jeu : le mysticisme oriental et la philosophie religieuse se
préparaient à solliciter les âmes et à tenter de les satisfaire. Ce sera le dernier effort sérieux du paganisme déclinant, avant le triomphe définitif de la religion chrétienne.
« Dignus Roma locus quo deus omnis eat, Rome est un séjour digne que tout dieu s'y rende, » avait dit Ovide, et l'époque impériale devait, plus que toute autre, vérifier le mot du poète. Essayer d'étudier dans le détail tous ces cultes étrangers demanderait un volume'. Nous nous contenterons donc d'un résumé sommaire.
Ces religions exotiques avaient entre elles un certain nombre de points communs, qui les distinguaient des cultes officiels, grecs et romains, et assurèrent leur succès : la part très large faite aux idées et aux rites d'expiation et de purification, leur importance pour la vie future, un sentimentalisme mystique inconnu des Romains, la fréquente prépondérance de l'élément féminin dans le nombre des adeptes, la constitution d'une caste sacerdotale, vouée exclusivement au service du dieu, et servant d'intermédiaire entre lui et ses adorateurs.
1. Le culted'Isis. — D'Egypte arriva le culte d'Isis et d'Osiris. A Rome, parmi la population cosmopolite des faubourgs, les dieux alexandrins durent compter des adorateurs dès le second siècle avant J.-C, mais les autorités se montrèrent d'abord hostiles au culte égyptien. En 58, 53, 50 et 48 avant J.-C, le Sénat fit abolir sanctuaires et statues. En 28 avant J.-C, Auguste défendait de bâtir un temple à l'intérieur du pomoerium, et, en 21 avant J.-C, Agrippa étendait
1 . Ce volume, d'ailleurs, existe : Les religions orientales dans le paganisme romain^, par Fra.nz Cumont, Paris, 4909.
l'interdiction à un rayon d'un mille autour de Rome. Ces proscriptions, renouvelées parTibèreenl9après J.-C, furent abolies par Caligula. En 38, un temple d'Isis est construit au Champ de Mars; dès lors, Isis et Osiris ont les faveurs des Flaviens, des Antonins et des Sévères. Leur culte se répand dans les provinces latines de l'empire, avec moins de succès pourtant qu'on ne le dit généralement; d'après les récentes recherches de Gsell et de Toutain, nulle part il ne semble avoir recruté de nombreux adeptes dans la masse des provinciaux.
Le rituel d'Isis et d'Osiris comprenait un service quotidien et des fêtes plus solennelles. Chaque jour, un double service semble avoir été célébré dans le temple. Le matin, on dévoilait la statue du dieu; le prêtre allumait le feu sacré, faisait des libations d'une eau qu'on regardait comme celle du Nil divin, pendant que les fidèles chantaient des hymnes sacrés. Dans l'après-midi, un second service marquait la clôture du sanctuaire.
Les deux fêtes les plus impressionnantes étaient celles du Na^igium Isidls et de VJnçentio. La première avait lieu le 5 mars. Quand, avec le printemps, la navigation allait reprendre, une procession magnifique et bizarre se rendait à la mer. En tête, s'avançait une mascarade de gens travestis, puis venaient les initiés, vêtus de robes blanches, torche en main ou jetant des fleurs, enfin les prêtres, tête rasée, portant les images des dieux et l'urne sacrée qui contenait l'eau du Nil. Flûtes et sistres accompagnaient le chant des prières. Quand la procession avait atteint le rivage, on lançait sur les flots un navire magnifiquement orné, consacré à Isis.
Plus émouvante encore était « l'Invention d'Osiris », commémoraison de la mort du dieu, de sa recherche par Isis, de son triomphe définitif et de sa résurrection. Chaque année à Rome, au commencement de novembre, les fidèles pleuraient la mort de leur dieu. Avec accompagnement de chants funèbres, ils simulaient le voyage dlsis à la recherche du cadavre d'Osiris. Le corps retrouvé, c'était une explosion de joie, les cris de triomphe délirant succédant aux lamentations. Ces cérémonies enfermaient un sens ésotérique, que les initiés étaient seuls à pleinement comprendre. Le culte d'Isis, en effet, avait ses initiations mystérieuses, dont Apulée nous a laissé, au Xl« livre de ses Métamorphoses, une description mêlée de réticences.
L'admission commence par une cérémonie de purification; le prêtre d'Isis conduit le myste à une vasque voisine du temple, et l'asperge en invoquant les dieux. Puis il le ramène au temple, et lui donne lecture des prescriptions à observer. Pendant dix jours, l'initié devait s'abstenir de viande et de vin. A la fin du dixième jour, il était conduit dans la partie la plus reculée du sanctuaire; soudain, la nuit s'éclairait de lumière éblouissante, et de merveilleux spectacles s'offraient à ses regards. « Ecoute et crois ce qui est vrai : j'ai approché du royaume de la mort, j'ai foulé le seuil de Proserpine, et j'en suis revenu à travers les éléments (planètes). J'ai vu le soleil briller en pleine nuit de tout son éclat; je me suis approché des dieux des enfers et des dieux du ciel, je les ai vus face à face, je les ai adorés de près. » Ce texte suppose, au moins, une représentation dramatique, où l'on montrait dans les ténèbres les enfers
et le ciel. Peut-être faut-il y joindre la mise en scène de la mort et de la résurrection d'Osiris. Le spectacle terminé, le myste, en vêtements magnifiques, une torche à la main et la tête couronnée de palmes, était présenté à la foule des fidèles. Pendant trois jours, des banquets célébraient les joies de l'initiation. Le but de toutes ces cérémonies était de donner aux dévots d'Isis et d'Osiris des gages de béatitude après la mort, d'entretenir en eux l'espoir qu'ils seraient admis par les dieux dans leur royaume souterrain, et participeraient éternellement à leur bonheur.
2. Le culte de Cybèle etd' Attis . — En même temps que les cultes alexandrins, l'époque impériale vit grandir le culte phrygien de Cybèle et d'Attis. Bien que la Grande Mère eût été introduite à Rome dès 204 avant J.-C, longtemps le Sénat interdit aux citoyens, même aux esclaves de citoyens, d'entrer dans le clergé de la déesse et de participer aux orgies sacrées. Ces prohibitions se maintinrent jusqu'au temps de Claude, puis la faveur impériale fut acquise au culte de Cybèle, ses mystères officiellement reconnus, l'entrée dans son clergé permise à tout citoyen romain.
A Rome, les fêtes d'Attis et de Cybèle se célébraient du 15 au 27 mars, au début du printemps, quand renaît la végétation dont Attis est la personnification. Le symbolisme de ces fêtes s'inspirait de la légende du dieu. Exposé à sa naissance, au bord du grand fleuve de Phrygie, le Sangarius, Attis est recueilli par Cybèle. A la suite d'aventures d'amour, diversement racontées parles légendes, le jeune dieu est dépouillé de sa virilité. Mort, puis ressuscité, il re-
vient auprès de la Mère des dieux, qui en fait son inséparable compagnon, et le promène en triomphe à ses côtés sur un quadrige attelé de lions.
Les mystères de Cybèle commémoraient ce drame sensuel et farouche. Le 15 mars, comme prélude, se déroulait une procession de « cannophores » (porte-roseaux) : cette cérémonie rappelait la découverte d'Attis dans les roseaux du Sangarius. Al'équinoxe, s'ouvrait l'action véritable. Le 22 mars, un pin, l'arbre sacré sous lequel Attis s'était mutilé, était porté en grande solennité dans le temple du Palatin par le collège des « dendropliores ». Les branches de l'arbre étaient ornées de violettes ; le tronc, entouré de bandelettes comme un cadavre, représentait Attis mort. Le 23 s'écoulait dans le deuil ; les fidèles jeûnaient et pleuraient leur dieu. Le 24 marquait les funérailles d'Attis. C'était vraiment le « jour du Sang » . Les Galles phrygiens, grisés par leurs propres hurlements, le bruit assourdissant des flûtes, des cymbales et des tambourins, se flagellaient, se perçaient et se déchiraient les bras, tandis que les néophytes, au paroxysme de l'exaltation, imitaient Attis dans son horrible mutilation. La nuit se passait dans une union mystérieuse avec la déesse. A la douleur succédait subitement la joie désordonnée. Le 25, Attis renaissait à la vie : des danses, des mascarades, des banquets sacrés solennisaient cette résurrection. Après un jour de trêve, les fêtes se terminaient le 27 mars par une procession, qui conduisait sous une pluie de fleurs la statue d'argent de Cybèle au bord de l'Almo. La statue était plongée dans la rivière, puis ramenée à Rome en triomphe.
A partir du milieu du ii® siècle après J.-C, par
suite de son alliance avec le culte de Mithra, le rituel de la Grande Mère s'accrut de la cérémonie du taurobole. Le myste, couché dans une fosse, recevait le sang d'un taureau, égorgé au-dessus de lui sur un plancher disjoint ou percé de trous. Il en sortait, purifié de ses fautes par cette aspersion qui le faisait renaître pour l'éternité, « in aeternuni renatus ».
Le culte de la déesse syrienne Atargatis n'eut pas la même influence, malgré la ferveur passagère de Néron et la dispersion des esclaves, commerçants et soldats syriens, à travers l'empire. Il était réservé à la religion de Mithra d'égaler et même de dépasser en importance le culte de la Grande Mère.
3. Le culte de Mithra. — L'histoire de la religion perse nous a déjà fait connaître ce dieu de la lumière, adoré dès ces temps reculés où les ancêtres des Perses n'étaient point encore séparés de ceux des Indiens. Plus tard, son nom se lit sur les inscriptions des rois achéménides, et est chanté par les livres sacrés de l'Avesta. Sans doute, la théologie de Zoroastre n'accorde à Mithra sous le dieu suprême Ahura- Mazda qu'un rôle inférieur; mais il apparaît que le culte de Mithra, dans la religion populaire, s'est développé indépendamment de la réforme de Zoroastre. Il était particulièrement cher aux grands et aux soldats, qui vénéraient en lui le dieu du serment et de la gloire militaire. C'est sous cette forme indépendante et évoluée que le Mithraïsme a pris une si grande influence dans l'Empire Romain.
Dès le temps d'Artaxerxès Ochus (359-338 avant J.-C), le Mithraïsme s'était étendu fort au delà des limites delà Perse. ABabylone, résidence hivernale du souverain, les prêtres perses, les mages ,
384 CHAPITRE Vllî.
se trouvèrent en présence de la caste sacerdotale chaldéenne, fort bien organisée et instruite. A son contact, le culte iranien se chargea d'éléments astrologiques, empruntés à la science chaldéenne. Et de même qu'Ahura-Mazda était assimilé à Bel, Anâhita à Ishtar, Mithra fut identifié à Shamash, le dieu solaire : d'où, plus tard, dans le monde romain, l'appellation de Sol innctus, donnée à Mithra.
La noblesse perse avait aussi colonisé l'Est de l'Asie Mineure, Arménie, Cappadoce, Pont; les Mages avaient fondé des groupements jusqu'en Phrygie et en Galatie. Après que se fut disloqué l'empire d'Alexandre, les souverains, dans les divers états issus de ce démembrement, se glorifièrent de conserver tout ce qui les rattachait à l'ancienne Perse. Par suite, le culte persan garda la prééminence, et Mithra fut entouré d'honneurs spéciaux. C'est pendant celte période que le Mithraïsme prit son aspect final et caractéristique. A l'influence chaldéenne, qui l'avait déjà modifié dans le sens du symbolisme astral, vint s'ajouter, en Asie Mineure, celle des idées grecques. Le résultat le plus important de cette fusion fut que l'art hellène para de son charme le vieux culte persan ; il est à peu près certain que le type de Mithra tuant le taureau était fixé par un sculpteur de Técole de Pergame, au ii^ siècle avant J.-C. De plus, les écoles philosophiques grecques, — notamment l'école stoïcienne, qui avait des théories cosmologiques approfondies, — lurent dans les vieilles cérémonies des sens sublimes et cachés qui ne s'y trouvaient pas à l'origine.
Si Mithridate Eupator (120-63 avant J.-C), roi da Pont, avait réalisé ses rêves, cette religion com*
plexe, « expression adéquate d'une civilisation complexe », serait devenue la religion d'Etat d'un grand empire asiatique. Sa défaite allait ouvrir au culte de Mithra le monde occidental. Les soldats, les marchands et les esclaves, sortis des provinces d'Asie graduellement incorporées à l'empire, et disséminés sur les divers points du monde romain, devaient y porter le nom et le culte du dieu perse. Seule, la Grèce resterait fermée à la nouvelle religion . Plutarque raconte incidemment que les pirates d'Asie Mineure, vaincus par Pompée, pratiquaient des rites secrets, entre autres ceux de Mithra. Grâce à eux, il se peut que le dieu perse ait pénétré à Rome et y ait recruté des adeptes, dès la fin de la République. Sous les Flaviens (de 70 environ à 96 après J.-C), les adorateurs de Mithra, dispersés jusque-là, commencent à s'agglomérer. Les inscriptions apparaissent aux environs de l'an 100 après J.-G. Sous les Antonins et les Sévères, le culte grandit rapidement. Partout où des légions venaient se fixer, recrutées qu'elles étaient, en grande partie, d'hommes qui avaient longtemps servi en Orient ou qui en étaient originaires, elles apportaient ce culte avec elles. Les souvenirs mithriaques abondent dans la vaste province militaire de Dacie, tout le long du Danube et du Rhin. En Angleterre, les postes militaires de Isca (Caerleon), de Deva (Chester), d'Eboracum (York), et spécialement ceux d'oîi rayonnaient les légions alentour et en bordure de la grande muraille entre la Tyne et la Solway, sont riches en vestiges. Il semble que chaque section de la muraille a possédé sa chapelle. Si de Grande-Bretagne nous noustrans-
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portons aux frontières du Sahara, nous trouvons Mithra honoré dans les postes militaires échelonnés à la limite du désert. D'autre part, les marchands et les esclaves répandaient son culte dans les ports importants comme Ostie, dans les grands centres commerciaux, dans les cités de la vallée du Rhône, dans les immenses domaines exploités par la maind'œuvre servile.
La doctrine mithriaque avait pris une forme cohérente et s'était fixée avant de se répandre en Occident. Au sommet des êtres, elle plaçait le Temps infini, le Zervan Akarana de l'Avesta, qui produit, détruit, renferme toutes choses. Il serait fastidieux d'exposer, même dans ses grandes lignes, la complexe cosmogonie, où aboutirent finalement les Perses, frottés de babylonisme. Il va sans dire qu'on se la représentait sous la forme d'une théogonie ou genèse des dieux. Le Temps Infini engendrait le Ciel et la Terre : de ceux-ci était issu l'Océan, leur égal par son pouvoir et sa nature divine. Puis, c'étaient des générations innombrables de dieux. A cette armée céleste s'opposait le royaume et le pouvoir des ténèbres : Ahriman avec ses mauvais esprits. Impuissants contre le ciel, c'est contre l'humanité que combattaient ces démons, et ils s'efforçaient de transformer la terre en un lieu de misères.
Dans la lutte, plus d'un héros divin jouait son rôle, combattant contre le mal pour la cause du dieu suprême et le salut des hommes. De ces êtres intermédiaires Mithra devint le principal, et même son culte grandit au point d'éclipser la personnalité vague et abstraite de la divinité transcendante. Des légendes se formèrent, racontant la naissance, les
combats et le triomphe de Mithra, dieu de la lumière et défenseur des hommes.
Comme le soleil se lève chaque matin au-dessus des monts, Mithra naissant sortait d'un rocher. Dans les temples, on vénérait une pierre conique d'où émergeait un enfant nu, portant le bonnet phrygien. La date de cette naissance, le Natalis Solis inncti, fut définitivement fixée au 25 décembre, au moment où le soleil commence sa carrière ascendante ^ Sur les bas-reliefs retraçant l'histoire de Mithra, le dieu semble avoir vu le jour près d'une rivière ; des bergers l'avaient observé, et peut-être adoré. Après sa naissance, on voit l'enfant nu se diriger vers un arbre (un figuier?) ; il en détache des feuilles, peutêtre pour s'en faire un vêtement. Notons que ces derniers détails ne sont que l'interprétation, par conjecture, d'emblèmes sculptés dont aucun écrit contemporain ne nous fait le commentaire : la relation de l'épisode des bergers à la naissance du dieu reste très problématique. Il arrive que les deux scènes sont représentées indépendamment l'une de l'autre, et là même où elles sont matériellement rapprochées, on peut se demander s'il y a entre elles un rapport quelconque. Ce serait d'ailleurs supposer bien de l'inconséquence et de la naïveté dans la tradition des prêtres mithriaques, puisqu'ils auraient représenté des bergers avec leurs troupeaux, alors que ni bêtes ni gens ne sont encore créés.
1. La fixation de la naissance de Jésus-Christ à cette même date peut être le résultat d'un calcul indépendant de toute inlluence extérieure. (Pour la discussion, voir M8' Ddchesne, Origines du culte chrétien 5. Paris, 1909, p. 265 et sqq.). En tout cas, la substitution de la fête de Noël au Natalis Solis hivicti ne saurait être alléguée comme preuve de l'influence du culte de Mithra; elle témoigne seulement de la concurrence des doux religions.
Alors Mithra inaugure sa carrière de bienfaiteur des hommes. L'épisode principal de la légende était le sacrifice d'un taureau, divin lui-même, dont le sang répandu devait être source de vie. Donc nous voyons le taureau, premier être créé par Ahura- Mazda, en train de brouter paisiblement dans un pré. Mithra vient se jeter sur lui et le saisit par les cornes, mais le taureau l'entraîne dans une course furieuse, jusqu'à ce qu'épuisé il tombe sur ses genoux. Sur l'ordre du dieu suprême qui a envoyé son messager, le corbeau, Mithra plonge un couteau dans le flanc de l'animal et le tue.
La vie universellement créée ou rendue, voilà ce qu'on doit au sacrifice du taureau. De sa moelle et de son sang germeront toutes les plantes utiles, spécialement la vigne et le blé. Les animaux malfaisants, envoyés par Ahriman, — le scorpion, le serpent, la fourmi, — essaient de prévenir ces heureux effets en buvant le sang répandu et en empoisonnant la source de cette puissance génératrice, mais c'est en vain. Du taureau sortiront aussi tous les animaux utiles à l'homme, et son âme, transportée aux cieux, continuera à protéger la vie de la ferme et des champs. Après ces événements et après une création, qui semble être celle de l'espèce humaine, notre race est engagée dans d'autres épreuves, infligées par l'Esprit Mauvais, notamment une sécheresse et un déluge. Mithra, sous la figure d'un archer, délivre les hommes de la première : il frappe un roc et l'eau s'en échappe. Du second fléau, hommes etbéfes sont sauvés dans une arche. Mais on peut se demander si ces épisodes ne sont pas à placer avant le grand sacrifice par Mithra du divin taureau. En ce cas, les
conséquences de cette immolation seraient la restauration, non le don initial, de tous les biens en faveur des hommes.
Au terme de sa carrière bienfaisante, Mithra quitte la terre dans un char de flammes conduit par le Soleil. Auparavant, il a scellé dans un banquet sacré la réconciliation opérée entre les forces ennemies de l'univers. Après un cycle donné de périodes successives, Mithra devait réapparaître sur terre, pour y sacrifier encore une fois un mystérieux taureau dont la graisse mêlée au jus de la plante haoma rendrait l'existence, une existence immortelle, aux fidèles du Mithraïsme. Du ciel alors tomberait un feu dévorant pour consumer tous les êtres mauvais, hommes et démons, avec le principe du mal, Ahriman lui-même.
Le Mithraïsme avait sa liturgie, son rituel, qui le distinguait nettement des autres cultes. Saint Jérôme nous apprend qu'il y avait sept degrés dans l'initiation. L'adepte (souvent appelé sacratus dans les inscriptions) prenait successivement les noms de Corbeau [coT^ax]^ Voilé (cri/phius), Soldat [miles], Lion(/eo), Perse (Perses), Courrier du Soleil (/ie//oâ?/'oinus), Père{pater). En certaines occasions, les initiés revêtaient des déguisements appropriés à ces titres.
Nous ne pouvons rien dire de la signification du premier degré, sauf que le corbeau était le messager divin. Le second degré, VOcculte ou le Voilé, rappelle peut-être quelque cérémonie analogue à celle que raconte Apulée, lorsqu'il nous montre Lucius, l'initié aux mystères d'isis, d'abord caché aux regards, puis apparaissant soudain à la foule prosternée : c'est quelque scène de ce genre que devait reproduire VOstensio ou « Manifestation »,
dont parlent les inscriptions. Le degré de Soldat marquait que l'adepte était prêt à dépenser sa vie dans les combats d'une guerre sainte livrée pour le dieu et contre le mal. Il paraît tout à fait probable qu'une rude épreuve accompagnait cette étape : vraisemblablement, on marquait rinitié d'un fer rouge. Tertullien appelle sacrameiitum (proprement, serment militaire) cette cérémonie, où le nouveau venu jurait de ne pas révéler les mystères. C'est alors qu'on lui présentait une guirlande sur un glaive. Lui repoussait ces fleurs en disant : « Mithra est ma couronne, » et s'obligeait dorénavant, comme les premiers chrétiens, à ne porter ni festons ni couronnes de fleurs en quelque occasion que ce fût.
Jusqu'à ce moment, les disciples de Mithra n'avaient que le nom de Sernteurs. Admis au rang de Lion, ils entraient dans la catégorie des Participants. On ne connaît pas exactement les obligations qui incombaient aux deux dernières classes. Les Pères dirigeaient le culte : pater sacrorum est un de leurs titres. Ils avaient pour chef un Pater Patrum, le Père des Pères, dont la charge paraît avoir été à vie, et qui résidait, à peu près sûrement, à Rome.
Soit au début, soit même à plusieurs reprises, les nouveaux initiés étaient plongés dans l'eau pure : cette ablution, nous apprend Tertullien, était censée procurer l'expiation de toute faute. On mettait du miel sur les mains et la langue du Lion, comme aussi du Perse. Le miel, en usage chez les Égyptiens pour l'embaumement des corps, était ici le préservatif symbolique de la faute morale.
Probablement après qu'il était parvenu au grade de Lion, le nouvel initié était admis au banquet
sacrificiel. Ce banquet se composait de pain et deaii. On a émis l'hypothèse qu'en Occident il s'y ajoutait du vin, substitué au jus de haoma; nouvelle analogie, pensait-on , avec l'Eucharistie des chrétiens. Mais c'est là une conjecture qu'aucun monument mithriaque n'a confirmée. La fête était précédée d'une longue et rude abstinence, de diverses épreuves aussi dont le nombre et la nature sont choses peu claires, mais qui comportaient certainement des scènes impressionnantes. On y avait habilement dosé la souffrance, la torture même, pour éprouver la vigueur d'âme de l'initié.
Où célébrait-on ces rites ? Le lieu même ne laissait pas que d'être étrange. Au sortir d'un vestibule, on arrivait à une longue crypte étroite, sorte de grotte, qui ne pouvait se prêter qu'à des réunions peu nombreuses. A l'entrée, il y avait un vase pour l'eau sacrée des lustrations. A l'extrémité opposée de la crypte, dans un espace libre séparé par une grille, les prêtres faisaient leurs sacrifices. De nombreuses lampes les éclairaient. Invariablement, en arrière, sur l'autel, figurait un grand panneau, portant en bas-relief la scène de Mithra qui égorge le taureau. Les sanctuaires renfermaient aussi la statue fantastique du Temps Infini : un corps d'homme, surmonté d'une tête de lion et enroulé d'un serpent, avec quatre ailes, deux aux épaules et deux aux hanches. Des devises énigmatiques, qu'un petit nombre d'assistants pouvaient seuls comprendre, étaient peintes sur le sol et sur les murs. Trois fois le jour, il y avait une courte cérémonie. A certaines occasions, les prêtres, revêtus de l'archaïque vêtement des Perses, sacrifiaient des animaux et chantaient de longues prié-
res. On observait particulièrement le dimanche ou jour du Soleil.
Ces confréries mithriaques, officiellement reconnues par l'Etat, se maintinrent jusqu'à lafm du iv° siècle. En 307, Dioclétien, Galère et Licinius, réunis à Carnuntumsurle Danube, consacraient un sanctuaire àMithra, « protecteur de leur empire », et l'on put croire que le dieu perse allait éclipser tous ses rivaux. Le triomphe de Constantin marqua le commencement d'une décadence, que ne put arrêter la réaction païenne, provoquée par Julien l'Apostat. Après la victoire de Théodose (394), les Mages, frappés de panique, murèrent les cryptes et enfouirent les objets sacrés. Les sectes hérétiques, gnostiques et manichéennes, devaient recueillir les survivances du culte mithriaque.
4. Les religions orientales et le christianisme. — Ces cultes des mystères ont été souvent rapprochés du christianisme : des analogies ont été constatées, on a signalé des rites parallèles : réunions eucharistiques nocturnes comme dans lesthiases païens, jeûne avant le Baptême, après le Baptême usage de revêtir une robe blanche, de porter un flambeau comme dans les mystères. Pour aucun de ces rites, comme le reconnaît Anrich\ on ne peut démontrer l'emprunt ; tous puisent leur signification symbolique aux sources mêmes de la foi chrétienne. La coutume de célébrer l'Eucharistie, à la tombée de la nuit, était tout indiquée pour des fidèles qui commémoraient la Cène du Seigneur, instituée au soir du Jeudi Saint; d'ailleurs, les chrétiens ne considéraient pas cette heure comme
\. Xiimcvi, Antike Mysterienwesen in seinem Einflussaufdas Christentum, Gôttingen, 1894, p. 187.
fixée d'une façon absolue, et déjà au temps de Tertullien les réunions eucharistiques se tenaient à l'aurore. Le jeûne avant le Baptême est déjà recommandé dans la Didaché (vu, 4); dans les Actes des Apôtres (xiii, 3; xiv, 23) il est le prélude obligé des cérémonies importantes. La robe blanche des baptisés et le cierge allumé se présentaient assez naturellement comme symboles de la purification totale des âmes et de l'entrée dans la lumière surnaturelle.
On constate de même dans les cultes païens l'usage liturgique de l'eau, de l'encens, de l'huile, des statues, des lampes, des ex-voto, etc. Ce sont là de ces cas, où, selon les remarques du P. Delehaye, « il serait peu judicieux de recourir à l'hypothèse de l'emprunt, lorsque la nature humaine, agissant sous l'empire du sentiment religieux, suflit à tout expliquer' ». 11 ne faut pas se laisser séduire par les métaphores, qu'affectionnent certains historiens des religions. « On peut parler, dit M. Cumont, de « vêpres isiaques » ou d'une « cène de Mithra et de ses compagnons », mais seulement dans le sens où l'on dit «les princes vassaux de l'empire » ou le « socialisme de Dioclétien ». C'est un artifice de style pour faire saillir un rapprochement et établir vivement et approximativement un parallèle. Un mot n'est pas une démonstration, et il ne faut pas se hâter de conclure d'une analogie à une influence ^. » N'oublions pas non plus que dans certains cas de similitude plus frappante l'influence n'est pas nécessairement du côté des cultes païens, mais que le contraire
1. Delehaye, Les légendes hagiographiques', Bruxelles, 1C0G, p. 170.
2. Cumont, Les religions orientales dans le paganisme romain-^ Paris, 1909, p. xiii.
aussi s'est produit. « Dès que le christianisme devint une puissance morale dans le monde, il s'imposa même à ses ennemis. Les prêtres phrygiens de la Grande Mère opposèrent ouvertement leurs fêtes de l'équinoxe du printemps à la Pâque chrétienne, et attribuèrent au sang répandu dans le taurobole le pouvoir rédempteur de celui de l'Agneau divin ^ »
Et dût-on faire la démonstration éclatante que tel ou tel rite a été emprunté au paganisme, cette constatation n'aurait rien d'effrayant pour l'apologiste. Le rite vaut par le sens qu'on y attache, par le principe spirituel qui l'anime. Tout ce que nous pouvons exiger de l'Eglise, c'est qu'en acceptant certaines formes extérieures de la piété, elle les purifie et les élève parleur signification et leur efficacité surnaturelles 2. Cette rénovation, l'Eglise l'a accomplie ; il suffit de lire dans Dom Cabrol {Le livre de laprière antique) ou dans M^' Duchesne [Origines du culte chrétien) les descriptions de la liturgie ancienne, pour admirer combien les rites chrétiens par la profondeur de leur symbolisme, parleur pureté et leur majesté, l'emportent sur le déploiement théâtral et souvent équivoque des cultes païens.
Plus importantes, dit-on, sont les analogies de doctrine. Ces conceptions fondamentales, qui donnèrent naissance et vie aux mystères païens, se retrouvent identiques dans la doctrine du Christ : comme
1. CuMONT, ib., p. xii. Cf. p. 106. Le même auteur note que « l'imitation de l'Église est manifeste dans la réforme païenne tentée par l'empereur Julien ».
2. Saint Augustin : « Si non credisquod credunt génies, non speras quod sperant gentes, non ainas quod amant gantes, congregaris de gentibus, segregaris, lioc est, separaris de gentibus. Non te terreat commixlio corparalis in tanta separaiione mentis . (Serai, de Kalendis, ÏI, n. 2. P. L., xxxYiii, 1025).
LA RELIGION DES ROMAirsS. 395
la religion chrétienne, les mystères connaissent les idées de purification, d'expiation ; ils prétendent mettre l'homme en communion avec la divinité, et lui garantir le bonheur d'outre-tombe.
Qu'il y ait des analogies, nous n'avons pas à le nier. Elles ont frappé les premiers apologistes chrétiens, et, après saint Justin, Tertullien les a constatées et mises en vif relief . Tous deux expliquent ces ressemblances par l'action du démon : les religions païennes étaient la contrefaçon diabolique de la religion révélée ; de là, des analogies comme il peut s'en rencontrer entre une caricature et un portrait.
L'explication est insuffisante, et déjà Origène en indiquait une autre plus profonde. Ces conceptions communes, ces désirs de purification, d'expiation, d'union à la divinité, sont fondés sur la nature même de l'homme religieux. Par sa seule raison, l'homme seconnaît dépendant d'un Etre supérieur, avec lequel il peut entrer en relations . Par le seul témoignage de sa conscience, il peut connaître que cet Être punira le mal etrécompenserale bien. De là, naissent dansl'homme, souvent terni de fautes ou de souillures, ces désirs d'expiation, de purification, qui lui concilieront le pardon et la faveur de cette puissance suprême. Ce sont là les aspirations de l'âme religieuse, jaillissant naturellement de cette « conscience intérieure » dont parle saint Augustin, « qui pousse les meilleurs des hommes à chercher Dieu et à le servir^ ». Dès lors, nous devons nous attendre à les retrouver dans le christianisme, qui est venu non mutiler la nature humaine, mais la parfaire. Tout ce que nous sommes
1. cf. A. d'Alès, Théologie de Tertullien, Paris, 1903, p. 158-1:;9.