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II. — Le polythéisme celtique

Comme les autres peuples de race indo-européenne, les Celtes ont cru à une pluralité de dieux. César nous a laissé une brève description des principales divinités des Gaulois. Malheureusement, il s'est placé pour décrire cette religion gauloise à un point de vue rigidement romain, substituant même des noms latins aux noms celtiques des divinités. Peutêtre le grand homme d'État a-t-il agi ainsi à dessein, pour établir l'accord religieux entre les vainqueurs et les vaincus. Prévue ou non, la fusion s'accomplit, et les Gaulois, sous la domination de Rome,

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donnèrent à leurs dieux principaux les noms des divinités romaines, tout en conservant quelquefois le souvenir des traditions nationales par la juxtaposition à un nom romain de noms ou de titres de divinités celtiques ^ . Aussi est-il très difficile de déterminer la véritable identité des dieux gaulois, encore plus difficile de fixer leurs traits et leurs caractères distinctifs. Une chose est certaine. Bien que les philologues trouvent que le parler celtique a plus d'affinité avec le latin qu'avec le grec, les anciennes traditions irlandaises nous font contempler une race de dieux, qui par la plénitude, la variété, le réalisme de ses attributs, par la richesse des légendes et de la poésie qui lui sont consacrées, ressemble beaucoup plus aux habitants de l'Olympe grec, qu'aux divinités incolores et presque sans vie du culte formaliste des vieux Romains. Mais de même que la tradition des Celtes continentaux s'est exténuée et a perdu sa substance en passant parle filtre romain, de même la tradition des Celtes insulaires a été mélangée et troublée par un contact de plusieurs siècles avec le Christianisme, jusqu'au jour où elle fut recueillie et rédigée par des auteurs irlandais, eux-mêmes chrétiens et souvent préoccupés de ne point paraître réclamer la foi à des croyances païennes ^. Il en résulte qu'il faudrait des

1. De là des inscriptions comme Deo Mercurio Atusmerio ; Marti Toutati; Marti Latobio Harmogio Toutati Sinati Mogenio.

2. La littérature irlandaise du moyen âge nous offre des exemples sans noinbie de celte attitude d'esprit. Eochaid G' Flainn, poète-historien de marque, mort en 1003 après Jésus-Ciirist, est l'auteur d'un poème sur les dieux irlandais: après avoir discuté si c'étaient des démons ou des mortels, il prononce flnalement que c'étaient des êtres de race humaine, mais revêtus de pouvoirs surnaturels, et termine par celte protestation : « Je ne les adore pas. » Beaucoup d'autresanciens poèmes irlandais, qui rapportent d'antiques traditions tout à fait inoffensives, finissent par une brusque profession de foi

discussions critiques et des développements beaucoup plus considérables que ne le comporte ce chapitre pour dresser la liste descriptive des principales divinités de la Gaule, de la Grande Bretagne et de l'Irlande ancienne, et pour tenter une reconstitution de leurs attributs et de leur rôle divins. Qu'il nous suffise de dire que nous possédons en abondance les preuves de ce fait que les anciens Celtes, dans les îles comme sur le continent, à l'exemple des Grecs, des Latins, des Germains, des Hindous et autres peuples delà famille indo-européenne, adoraientune pluralité de dieux et de déesses.

Nous ne connaissons presque rien des pratiques de ce culte. Le sacrifice en était un dos éléments, et les victimes étaient quelquefois des victimes liumaines. Ce ne fut qu'après un siècle de domination romaine qu'un décret de l'empereur Claude abolit en Gaule les sacrifices humains ^ Nous n'avons aucune tradition digne de foi, qui atteste l'existence de ces rites cruels dans l'Irlande païenne. Il nous est pourtant parvenu un poème médiéval, qui nous raconte que les Irlandais avaient coutume de se réunir au centre de leur île, et d'y offrir leurs enfants en sacrifice à un grand monolithe appelé Cromm Cuach. Mais la période assignée à cette coutume se perd dans la nuit des temps. Les Gaulois sacrifiaient, non leurs enfants, mais des esclaves et des prisonniers de guerre. Dans les écrits de saint Patrick, dans les vies de ce saint et des autres fondateurs des églises

clirétienae, que rien en apparence ne semble appeler. Évidemment, les poètes savaient que les traditions dont ils se faisaient les échos dérivaient de la mytuologie païenne.

1. A Rome, ils continuèrent par la mise à mort des prisonniers de guerre après le triomphe.

écossaises et irlandaises, on s'attendrait à entendre parler de l'abolitiGn d'un rite si opposé à la doctrine et à la civilisation chrétiennes, mais tous ces documents gardent complètement le silence sur ce point. L'histoire de Cromm Cuach avec ses sacrifices humains pourrait bien n'être qu'un écho des récits de l'Écriture Sainte sur Tophet et le culte de Moloch.

Les temples, les images de dieux et l'institution d'une caste sacerdotale semblent avoir été également étrangers à la religion nationale des Celtes. En Irlande, les premiers chrétiens ne trouvèrent ni temple, ni idole, ni prêtre. Pourtant les Gaulois, quand ils prirent contact avec les Grecs et plus tard avec les Romains, adoptèrent ces traits du culte méridional et oriental. Les quelques représentations sculptées de dieux gaulois, qui nous sont parvenues, sont des produits de l'art hellénique, et sont aussi sûrement d'origine grecque que les caractères de leurs inscriptions. 11 est probable que le culte celtique en resta au stade patriarcal, et que le sacrifice était offert par les chefs des familles, des tribus et des états.

Les dieux celtiques ne personnifient point des idées de perfection morale. A tout le moins, les traits de mœurs, que la poésie et la légende attribuent aux dieux grecs, se retrouvent abondamment dans la tradition mythologique de l'Irlande. Sans doute la bienveillance envers leurs adorateurs était toute la bonté morale que le paganisme celtique attendait de ses divinités. Leur nature, affranchie de la mort, n'était à l'abri d'aucun des sept péchés capitaux. C'est dans le héros plutôt que dans le dieu que les Celtes, comme les Grecs, ont cherché à

incarner les vertus naturelles. Si les descriptions des Immortels celtiques, qui nous ont été conservées, sont moins augustes, moins idéalisées et aussi moins distinctes que les portraits des Olympiens dans l'art grec, il faut nous rappeler que pour les Grecs, dans leurs petites cités, tout se présentait mesuré, défini, ordonné; les Celtes, au contraire, eurent à mener durant des siècles la lutte contre les puissances brutales du monde physique, partout ils se trouvaient face à face, non avec la mesure, mais avec l'immensité, avec de vastes étendues de forêts, avec les rigueurs de l'hiver alpestre ou septentrional, avec le mystère de l'océan sans bornes. Ces luttes et ces expériences imprimèrent une forme et une nuance particulières à toute leur pensée et à toute leur littérature, et spécialement à leurs légendes des temps antiques. De plus, les traditions de leur polythéisme ont été écrites, non au temps de l'ancien culte, mais des siècles après sa disparition. Dans les traditions orales populaires de notre époque, le changement est encore plus considérable. La grandeur des Sidhi s'est rapetissée peu à peu au diminutif Sidheoga ^ . C'est comme si l'œil les apercevait par le mauvais bout d'un télescope.

1. Sidhi on AesSidhe, « les habitants de la colline », est un ancien nom irlandais pour désigner les dieux. Sidheoga, diminutif de Sidhi, est le nom moderne des fées. Mais ils sont historiquement ideatiques. Finnbheara, dans le Dialogue avec les Anciens (S. H. O'Grady, Silva Gadelica), est un des chefs des grands Immortels. Sa résidence est Knockmaa, près Tuam. Dansle folk-lore actuel, il habite encore à Knockmaa, mais seulement comme roi du « petit peuple », c'est-à-dire des lees. Le Lugh-chorpan (• Lupraciian ») ou Lugh chroman de nos contes de la veillée, « le petit bout d'homme de Lugh », le féerique artisan, est tout ce qui reste, dans le folk-lore, de Lugh, le dieu puissant des arts et des métiers, le père du héros Cù Chulainn, le dieu qui passait pour être l'ancêtre divin de la grande cité industrielle deLvon, Lughdunum, la forteresse de Lugh.

Les Celtes rendaient des honneurs religieux aux forces de la nature, considérées directement en ellesmêmes, et non seulement en tant que personnifiées dans certaines divinités. Le roi Loiguire, sous le règne duquel saint Patrick commença sa mission près des irlandais, envaliit Leinster pour exiger le tribut du roi de la province. Défait et pris par les hommes de Leinster, il ne fut pas remis en liberté, qu'il n'eût auparavant invoqué le Soleil et le Vent comme garants de sa promesse de ne plus jamais réclamer de tribut. Il viola la foi jurée, et de nouveau entra dans Leinster pour lever la taxe sur le bétail. Il s'empara de quelques bêtes près de la frontière et soudain la mort le frappa. « Cela a pu venir, dit l'annaliste, de ce que ses garants envers les hommes de Leinster, le Soleil et le Vent, l'ont mis à mort ' . »

La même croyance à l'action consciente et vengeresse des éléments se reflète dans bon nombre d'anciens contes irlandais. Les arbres et les fontaines, ou les esprits qui y résidaient, étaient l'objet d'un culte de la part des Celtes insulaires et continentaux. Depuis, les fontaines ont été placées sous la protection des saints. Les arbres sacrés sont encore gardés par des fées. La foi aux divinités des fleuves était commune aux Celtes d'Irlande, de Grande Bretagne et de Gaule. Les armes et les outils avaient aussi leurs esprits qui y résidaient ou les protégeaient ^.

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