III. — L' a Autre Monde » celtique
Si la tradition gaélique ne nous a conservé qu'obscurément les traits distinctifs des êtres divins, elle a gardé en revanche un souvenir brillant et aimable du monde où les dieux ont leur séjour. D'innombrables contes, depuis la période la plus reculée de la littérature gaélique jusqu'à une époque dont nous séparent à peine quelques générations, nous ont décrit la patrie des anciens Immortels. Aucun autre thème n'a excité, à un degré comparable, la puissance magique de la muse celtique. Les visionnaires chrétiens de la littérature irlandaise et hiberno-latine ne pouvaient manquer d'emprunter, pour les appliquer à leur ciel , maint et maint trait des tableaux brillants et joyeux, que les poètes et les conteurs ne cessaient do tracer de cet Autre Monde merveilleux, la Terre de la Jeunesse, la Terre des Vivants, la Terre du Cœur Vivant, la Terre des Délices du Cœur, la Plaine charmante, le Grand Rivage, la Terre sous la Vague.
Le trait le plus frappant de cet Autre Monde cel-
tique, et l'un de ceux qui le distinguent des séjours d'immortalité décrits dans les autres littératures anciennes, est sa localisation. Au lieu d'être placé dans quelque région éloignée, complètement séparée du reste de l'univers, il est représenté comme coexistant dans l'espace avec le monde de la vie humaine et mortelle; un peu comme dans la géométrie d'Euclide un triangle est censé occuper la place d'un autre triangle semblable, déjà tracé.
Variés et parfois d'une réelle beauté sont les traits d'imagination, qui essaient de rendre cette présence invisible du monde divin. Quand un héros irlandais, fils d'un dieu ou amant d'une déesse, est admis par faveur au séjour des Immortels, il peut y parvenir en s'embarquant dans un petit bateau au bord du rivage et en disparaissant bientôt aux regards humains, ou bien en entrant par une porte inconnue au cœur d'une colline merveilleuse, ou en plongeant dans les eaux d'un lac, ou simplement en passant à travers un nuage. Pour expliquer la même idée, on dit encore que la terre sèche ou l'air qui est au-dessus est la mer du monde divin, ou que la mer où voguent nos bateaux est elle-même la Plaine charmante ou le ciel qui la recouvre. Sans doute ces notions dérivent de certains phénomènes naturels étranges et inaccoutumés, en particulier des mirages, qui passent pour avoir été aperçus en plusieurs points de la côte irlandaise. Je ne puis m'empêcher de penser que la description des salles de banquet des Immortels et de leurs résidences au sein des collines a pu être suggérée par les découvertes, mentionnées aux époques anciennes comme aux temps modernes, de sépultures à l'intérieur des tumuli. Dans ces cham-
bres sépulcrales, qui en Irlande sont probablement pré-celtiques , les morts étaient parfois rangés sur des bancs de pierre où ils se tenaient assis, ayant des vases remplis de nourriture et autres objets devant eux et à leurs côtés. Les tumuli funéraires de la vallée de la Boyne sont célébrés dans les premiers écrits irlandais comme demeures des Immortels.
Dans le nombre des chants et des récits qui nous racontent comment l'Autre Monde, toujours présent, de la tradition païenne s'est manifesté à des mortels favorisés ou en des occasions privilégiées, il est un conte assez court pour qu'on puisse le citer en entier, et digne d'être noté pour son mélange de données païennes et chrétiennes :
Un jour les moines de Gliiain (Glonmacnois) tinrent leur assemblée sur le plancher de l'église. Pendant qu'ils discouraient, ils virent un vaisseau sous voiles dans l'air au-dessus d'eux, et il voguait comme sur la mer. Lors donc que les gens du vaisseau virent l'assemblée et la demeure sous eux, ils laissèrent tomber l'ancre, et l'ancre gi'ippa le plancher de l'église , et les clercs la saisirent. Un homme descendit hors du bateau pour recouvrer l'ancre, et comme s'il se fût trouvé dans l'eau, il nagea jusqu'à ce qu'il eut atteint l'ancre, et là on mit la main sur lui. « Au nom de Dieu, làchezmoi, dit-il, car vous me noyez. » Il les quitta donc, remonta à la nage à travers le même air, emportant avec lui son ancre.
Si un mortel obtient accès à la Terre des Vivants, cette faveur lui est accordée durant le temps de sa vie, car ce n'est pas le séjour des morts. Pendant qu'il y demeure, il est soustrait aux atteintes de l'âge, il ne connaît ni douleur ni déclin. Le temps, tel que les hommes le conçoivent , n'existe pas là-bas ; ce
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qui semble une courte durée peut égaler une longue période de vie mortelle, et inversement une longue période dans l'Autre Monde peut correspondre à un temps très court de ce monde-ci. Si l'homme qui a visité le monde divin revient vers la terre, mais n'y pose pas le pied, il conserve son immortalité; mais s'il touche le sol, le cours du temps produit sur lui ses effets destructeurs ; il peut devenir tout d'un coup un vieillard décrépit et flétri par l'âge, il peut même tomber en poussière, comme si le temps de sa mort était depuis longtemps passé *.
Le monde des dieux est un séjour de bonheur champêtre; les plaisirs de la vie mortelle y sont idéalisés, et, entre tous, les beautés de la nature et de l'art, musique, jeux, festins, et pour compléter le tableau, les luttes héroïques. On n'y voit point d'œuvre mauvaise, nous dit-on, mais ceci est à interpréter d'après la conception que les Celtes païens se faisaient du bien et du mal.
Les dieux et leurs favoris humains n'étaient pas les seuls habitants de ce paradis. Le mot irlandais pour désigner le peuple des dieux, ou plutôt ceux d'entre eux qui ont en partage la lumière, la beauté, la bienveillance, était Tuatha De Danann, — le peuple de la déesse Dana, qui était peut-être une contrepartie celtique de Déméter. Tuath, tota, touta ou tenta est un mot celtique qui semble avoir signifié primitivement un petit État, l'ensemble du peuple gouverné par un roi du rang le moins élevé. Les gou-
1. 11 u'y a donc point contradiction entre les récits qui nous représentent le retour comme fatal, et ceux qui ramènent sur la terre l'hôte des dieux en pleine vigueur et santé. L'époque de sa mort est la même que s'il était resté en ce monde.
vernants du monde divin étaient les dieux, de sorte qu'avec eux il y avait des habitants d'une classe inférieure; sous ce rapport, aussi, le monde des Immortels correspondait au monde des hommes *. Les légendes nous parlent souvent de batailles dans l'Autre Monde, avec un grand nombre de tués; incohérence qui ne semble pas avoir troublé l'esprit des anciens écrivains.
Il n'y a pas sur le monde des dieux malveillants, les Fomori, les dieux des ténèbres et de l'horreur, de descriptions comparables aux tableaux décrivant la félicité d'outre-tombe. Ces dieux semblent avoir habité dans l'Océan septentrional. Évidemment, l'ancienne notion d'un Autre Monde heureux put se maintenir et se perpétuer grâce à la beauté dont l'avaient revêtue la tradition et la littérature. Les fictions d'un monde de misère ne pouvaient réclamer pareille faveur du peuple ou des lettrés.
Des esprits malins de rang inférieur apparaissent aussi dans la tradition celtique, ancienne et moderne.
Bien qu'aucune description traditionnelle de la résidence des dieux hostiles ne nous ait été conservée, nous pouvons penser que la croyance en un tel séjour était nécessaire pour compléter le dessin de la mythologie celtique. Comme Tuatha De Danann ou les Sidhi étaient les seigneurs de la lumière et de la vie, nous avons des raisons de croire que leurs ennemis, les Fomori, étaient les seigneurs, non seulement des ténèbres, mais de la mort. Les deux races de dieux, — que les premiers écrivains chrétiens regardaient également comme des démons, — bien qu'en
1. De fait, on nous dit expressément que les Immortels se composaient de dé, « dieux •, et andé, * non-dieux».
guerre l'une avec Taulre, avaient pourtant beaucoup d'affinité. Si l'une des deux possédait son home, la Terre des Vivants, l'autre a dû avoir aussi son séjour propre, qui aura été la Terre des Morts. Il faut se rappeler que ce n'étaient point des morts, mais des vivants, non le grand nombre, mais quelques privilégiés, qui passaient de ce monde à la Plaine Charmante. Où les immenses multitudes des morts trouvaient-elles domicile après le trépas? En posant la question, nous supposons admis pour l'instant que les Celtes païens croyaient à une prolongation de l'existence dans l'au-delà. Si nous avons présents à l'esprit les enseignements très définis du Christianisme, nous ne serons pas surpris que des auteurs chrétiens, utilisant des traditions païennes, non en critiques mais en hommes écrivant pour plaire et pour instruire, aient éliminé la description celtique du séjour des morts. Pourtant, des traces de l'ancienne doctrine ont survécu. Un des récits les plus célèbres, dont le héros nous est représenté comme s'en allant dans l'Autre Monde, est le Voyage de Connla. Connla, fils du roi d'Irlande, est invité par une femme venue de l'Inconnu, à entrer dans son bateau de verre et à faire voile avec elle. Elle lui dit qu'au lieu où elle se rend, il prendra part chaque jour aux assemblées de ses pères, et sera un champion du « peuple de Tethra ». Cette terre où Connla est invité à se rendre, n'est certainement pas la Terre des Vivants, car les ancêtres morts de sa race n'y tiendraient point de réunions. Et qu'est-ce que Tethra? D'autres sources nous informent que Tethra est le roi des Fomoriy les dieux hostiles. La femme de Tethra est, dit-on, la corneille huppée, un oiseau de carnage;
« le déyir de la femme de Tethra est pour le feu du combat; des flancs de guerriers taillés au vif, du sang, des cadavres amoncelés sur des cadavres, des yeux sans vie, des têtes coupées, ce sont mots pleins de charme pour elle ». De là nous pouvons inférer que dans une tradition plus ancienne la Terre des Morts était le royaume des dieux des ténèbres.
Dans un autre conte, Tadhg (Taig), fils de Gian, fait voile vers une terre, où il trouve les chefs et les nobles des trois races de l'ancienne Irlande : c'est donc la Terre des Morts. L'un de ses habitants est Connla, qui engage conversation avec le visiteur. Nous apprenons d'une autre source que Connla est mort sur terre de la main d'un parent. On peut concilier ces récits : par le trépas Connla aurait passé à la Terre des Morts, et la dame qui vint le chercher pour l'y conduire pourrait bien avoir été la Mort ellemême.
Nous avons supposé, comme un fait admis, que les Celtes croyaient à l'immortalité de l'àme ou, à tout le moins, à un prolongement de l'existence après la mort. Il est à peine besoin aujourd'hui d'en apporter les preuves. Plus on étudie les notions et les pratiques des peuples anciens et primitifs, spécialement en ce qui concerne l'ensevelissement, plus on se convainc que cette croyance était très largement répandue, sinon universelle.